Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 87
OceanofPDF.com
87
Sa tête recommença à tourner. Manquant de s’effondrer sur le parquet, Ann tituba jusqu’à la pièce voisine et ouvrit la fenêtre pour respirer. À cause des produits ménagers employés purs, l’atmosphère était devenue toxique.
Depuis deux jours, elle récurait sans relâche. Elle avait lessivé les sols, frotté les sanitaires à les poncer, lavé les murs, le tout plusieurs fois. Elle avait passé le linge et les vêtements à la machine au-delà du concevable. L’appartement était décapé au point qu’on aurait pu croire qu’il avait été refait à neuf.
Mais Ann avait le sentiment que ce n’était pas encore assez. Elle tombait sans cesse sur un coin qu’elle pensait avoir oublié ou qu’elle n’avait pas assez frotté. Et elle se précipitait sur un chiffon, versait telle ou telle mixture nettoyante et s’acharnait avec rage sur l’endroit incriminé.
Ça commençait à tourner à l’obsession. Elle allait finir par mettre le feu à tout le bâtiment pour une ultime purification. Au niveau physique et chimique, elle avait éradiqué depuis longtemps les traces des policiers, mais c’est dans son cerveau que subsistaient leurs empreintes, et celles-là, aucun produit ménager ne les effacerait.
Pour sortir de ce cercle vicieux, elle décida de marquer la fin du grand nettoyage par un symbole. Elle irait chercher huit boîtes d’olives noires au supermarché. La reprise de son rituel signifierait que son action de désinfection était terminée.
Et puis, il était temps qu’elle se relance à la recherche de son père. Elle pouvait espérer que les policiers lui ficheraient la paix. Le seul point positif dans leur intervention, c’est qu’elle avait eu la confirmation que son pouvoir ne laissait aucune trace détectable.
Elle enfila son manteau, sauta dans sa voiture et se précipita dans le supermarché du coin. Arrivée devant le rayon, elle sortit les boîtes d’olives, une par une, selon son code immuable. En les plaçant dans son chariot, elle réalisa à quel point le descriptif de son rituel avait dû paraître étrange à Steven.
Steven.
Tôt ou tard, ils devraient se revoir. Il reviendrait à la charge, elle en était sûre. Il voudrait savoir.
Et si elle lui disait la vérité et lui révélait son extraordinaire faculté de voir les souvenirs ? C’était un pouvoir qui tuait, certes, mais elle ne l’avait utilisé, en toute connaissance de cause, que sur Zlotnick. Elle eut soudain envie de partager le poids de ce fardeau avec lui. Elle verrait sa réaction. Au pire, il la prendrait pour une folle. Comme l’idée lui avait sûrement traversé l’esprit, elle n’avait pas grand-chose à perdre.
Elle sortit la cinquième boîte d’olives du rayon. Son attention se perdit dans la contemplation de l’étiquette et son esprit s’échappa. Elle se vit seule dans l’appartement décapé avec en toile de fond le fantôme de chez Bennett et pour unique réconfort huit olives sur une coupelle. L’image lui donna le cafard. C’est ce qui la décida à l’appeler :
– Les flics ne sont plus interdits de séjour ? dit Steven, cachant mal sa joie.
– Ce n’est pas l’inspecteur Whitmore que j’invite.
*
Ann traîna sur la route du retour, elle ne tenait pas à rentrer trop tôt chez elle pour attendre Steven. Dès qu’il arriverait, elle lui proposerait d’aller ailleurs, n’importe où. L’idée de passer la soirée dans l’appartement lui était intolérable. Le loft ne serait plus son refuge. Les flics l’avaient souillé à tout jamais.
Elle fit entrer lentement la Chrysler dans le parking des abattoirs. Tout lui semblait hostile autour d’elle. Ses yeux braqués au sol, elle se dirigea vers les escaliers métalliques et les escalada quatre à quatre. Elle s’engagea à grands pas sur la coursive.
Son sac de boîtes d’olives bloqué dans le creux de son bras, elle fouilla hâtivement dans sa poche pour en sortir sa clef. Elle l’enfonça fébrilement dans la serrure. Soudain, elle entendit un léger raclement sur la droite, comme un pied qui frotte le sol. Elle se raidit, des frissons la parcoururent. Elle tourna lentement la tête vers le fond de la coursive plongé dans le noir. Quelque chose remua. Elle se mit à hurler. Elle lâcha le sac de boîtes d’olives qui explosa à ses pieds dans un affreux tintamarre.
Le fantôme de chez Bennett s’avançait vers elle.