Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 57 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 56

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56

 

Six heures du matin. La sonnerie lui vrilla les oreilles.

Steven était claqué. Il avait travaillé une bonne partie de la nuit sur les dossiers, sous le regard des huit victimes. Rien de nouveau n’en était sorti, mais le fait d’avoir relancé la machine lui avait fait du bien.

Il arriva au bureau en retard. En quittant l’ascenseur, il s’engagea avec réticence dans la salle où bruissait déjà une activité fiévreuse. Il n’avait pas envie qu’on l’arrête pour lui demander comment il prenait les choses. Il rajouta une couche d’abattement sur son visage qui ne devait pas avoir l’air très frais après sa courte nuit.

En principe on fuit les dépressifs, les victimes, les malades et les accablés par le destin. Ou on les recherche : il dut ruser pour éviter de croiser le regard de Kate, l’assistante de Walsh, qui affichait un air de chien battu. Il soupçonna qu’elle aurait bien aimé lui offrir son épaule compatissante.

Il fendit la salle comme une épée. Graziedei était absent. Parti quelque part, déduisit-il fort habilement en s’installant à sa place. Au moins, il serait tranquille.

Mais il ne pourrait pas en profiter pour faire des recherches sur Rylander et les disparues. Tout mouvement de sa part sur le réseau informatique serait immédiatement repéré. Ce n’était pas le moment d’aggraver encore son cas. Il décida de se connecter sur l’ordinateur de Graziedei pour savoir où il en était. Ce dernier avait bossé comme un malade. En vain. Il avait interrogé tous azimuts des spécialistes dans les domaines de la chimie, la médecine, la botanique, la psychologie, des stupéfiants, drogues, poisons, etc. Même un ingénieur du nucléaire ! Personne n’avait été en mesure de découvrir ce qui avait altéré le cerveau des victimes pour entraîner les suicides à répétition. Ne restait plus à interroger que les sorcières, les prêtres vaudou, les envoyés de Satan et les parapsychologues.

Sans attendre qu’une explication tombe du ciel, Graziedei reprendrait les pistes humaines, il irait de nouveau rendre visite aux proches des victimes. C’était sûrement ce qu’il était parti faire. Tôt ou tard, il devrait avoir un entretien avec Ann.

À la pensée que Graziedei débarque chez Ann ou la convoque pour un interrogatoire, Steven s’assombrit. Il s’était presque convaincu qu’il était le seul interlocuteur autorisé à parler à Ann. Il avait envie de la revoir, mais dans quelques jours il serait renvoyé, et sans l’alibi du flic faisant son travail, il n’aurait aucun prétexte pour la recontacter. Après la façon dont cela s’était terminé entre eux, il avait peu de raisons de croire qu’elle ait envie de le revoir. La dernière image qu’il avait en tête, c’était Ann tournée vers la verrière, lui offrant son dos, tandis qu’il refermait la porte de son appartement.

La pensée de ne plus contempler les grands yeux verts et de ne plus succomber à son charme obscur lui donna un méchant coup de cafard.

Il pianota pour sortir de l’ordinateur de Graziedei et partit prendre une pile de dossiers sur l’étagère. De la paperasse, vite ! De la paperasse bien lourde, ennuyeuse, rébarbative, de quoi s’abrutir, se lobotomiser.

Il se perdit dans les labyrinthes administratifs. Pour se dégourdir les jambes, il se rendit à la machine à café à trois reprises. À chaque fois, il emporta deux gobelets, l’un rempli de café pour lui, l’autre vide pour Graziedei toujours en vadrouille. Il passa ostensiblement devant le bureau de Walsh en levant les gobelets, pour bien lui montrer qu’il suivait les ordres : apporter du café à Graziedei. Tout ce qu’il voulait, c’est que Walsh se rende compte qu’il se foutait de lui.

Braquer un peu plus le chef était stupide, puéril, mais il n’avait pas su résister.

Il décida de partir tôt. Il y avait encore l’effervescence habituelle, les coups de téléphone, les flics qui enfilent un manteau pour foncer sur le lieu d’un crime ou pour une arrestation, ceux qui vont rester tard, accrochés par une affaire récalcitrante, les discussions autour de photos de scènes de crimes, de rapports d’autopsie…

Tout ça lui manquerait. Ça avait été sa vie. Il s’aperçut qu’il commençait à y penser au passé.

Sur son chemin vers l’ascenseur, quelques collègues lui firent de brefs signes de tête avant de replonger dans leurs affaires. Il savait ce qui lui arrivait. On avait intégré et digéré l’imminence de son départ, il devenait transparent. Il ne faisait déjà plus partie du grand bazar quotidien, du train lancé à toute vitesse. Il était le wagon qu’on venait de décrocher. Dans quelques jours, on aurait hâte qu’il s’en aille, car il symbolisait ce qu’il leur arriverait à tous : le départ.

Il n’avait pas l’intention de faire un pot au bureau pour l’occasion. On le foutait à la porte, pas question de fêter ça. Il réunirait quelques copains autour d’une bière, au bar chez Loomis. On se promettrait de garder le contact. Pendant un mois, quelques coups de fil seraient échangés. Graziedei l’inviterait à un barbecue avec sa femme, ses enfants et quelques collègues, et puis un jour, plus rien. Plus personne. Même Graziedei. C’était comme ça que ça se passerait.