Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 149
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Une fois le café expédié, Steven quitta le bureau au plus vite. Il voulait repasser chez Ann, il avait le vague pressentiment qu’il s’y cachait une explication. À quoi ? Il ne le savait pas vraiment. C’était sans doute un dernier réflexe de flic, le besoin d’enquêter jusqu’au bout. C’était l’idée qu’en retournant encore et encore sur une scène de crime, on pouvait découvrir le détail oublié qui donnait un nouvel éclairage sur une affaire en panne.
Il sauta dans sa voiture et se mit en route vers les abattoirs Stammers avec, en toile de fond, de sombres pensées. Si Ann avait eu l’intention de mettre fin à ses jours en se balançant dans la rivière, cela expliquait qu’elle n’ait pas hésité à utiliser le pouvoir sur elle comme ultime recours. Son obsession à découvrir la vérité concernant la mort de sa mère avait justifié, à ses yeux, le sacrifice d’une vie, la sienne, qui n’avait déjà plus de valeur.
Avait-il si peu compté pour elle ? Leur aventure avait-elle été une simple parenthèse, une passion éphémère vouée dès le début à mourir ?
Il gara sa voiture devant chez Stammers. Le froid le cueillit dès sa sortie du véhicule. Il ajusta son col en râlant sur cette saleté d’hiver qui n’en finissait pas. Il réalisa avec amertume qu’il n’aurait bientôt plus à s’en préoccuper.
Un bruit de moteur le fit se retourner. Une vieille Ford arrivait avec un fort cognement de soupapes. Il manquait le capot et les deux phares avant. La voiture s’engagea dans le parking. Steven serra les dents en voyant Phil Barr au volant. La Ford s’arrêta à côté de lui et la masse imposante de l’amoureux fantôme en descendit.
– Qu’est-ce que tu viens faire là ? aboya Steven.
Phil agita les bras devant lui comme s’il se rendait à l’ennemi.
– Je veux juste bien faire, inspecteur, juste bien faire. C’est moi qui ai appelé la police pour dire ce que j’ai vu dans les abattoirs.
– Je sais, qu’est-ce que tu veux ?
Phil sortit avec précaution une enveloppe blanche de sa parka.
– Quand Ann n’était pas là, je veux dire à l’hosto, c’est moi qui m’occupais de son courrier. Enfin, elle n’en a pas reçu beaucoup. Même pas du tout, en fait. Sauf hier.
Il tenait la lettre par un coin avec précaution entre deux gros doigts, comme s’il craignait de la briser.
– Je vous ai vu passer et je me suis dit que… vu que j’ai pas le droit de m’approcher d’elle… de Ann, vous pourriez lui donner…
Il tendit l’enveloppe à Steven qui la captura d’un geste vif. Le nom de l’expéditeur était indiqué dans le coin gauche : Maeko Sakamoto.
– Elle va bien ? dit Phil en relevant sa casquette sur son front.
Concentré sur son examen, Steven mit quelques secondes à réagir.
– Quoi ?
– Ann, elle va bien ?
Steven pointa un index menaçant.
– Casse-toi.
Phil battit en retraite. Steven regarda la Ford s’éloigner, puis il reporta son attention sur la lettre. Il hésita un moment puis l’ouvrit. Il en sortit une photo. Son cœur se serra en reconnaissant Ann. Elle se tenait dans la grande salle de chez Stammers, le regard tourné hors cadre comme si elle contemplait quelque chose. La lumière qui paraissait surnaturelle donnait l’impression que Ann s’était échappée dans un autre monde.
Un post-it était collé au verso : « OK, le modèle est super, mais si le photographe n’est pas là, pas de photo !!! Bises. Maeko ».
Le cœur gros, Steven soupira et remit le portrait dans l’enveloppe, puis le tout dans la poche de son manteau. Il se dirigea vers l’escalier métallique montant chez Ann. Il posa un pied sur la première marche lorsqu’une image l’arrêta : Rylander. Steven n’était pas venu pour lui, mais il eut envie de jeter un dernier coup d’œil dans la grande salle.
Les équipes de police avaient piétiné le chemin qui longeait le mur jusqu’à la porte d’entrée du bâtiment. Sur leur passage, elles avaient effacé les traces de Rylander et de Ann.
Steven cassa les scellés protégeant l’accès et entra dans la grande salle d’abattage. Il faisait très sombre. Il n’avait pas pris de lampe torche et s’orienta à la faible lueur des rares fenêtres. L’épouvantable puanteur qui régnait encore aurait suffi pour guider n’importe qui au bon endroit : l’odeur de la folie et de la terreur.
Le corps du psychopathe avait été enlevé, seule subsistait une grande flaque noire. On avait délimité son emplacement avec du ruban adhésif, mais il était impossible de deviner une forme humaine. Rylander avait dû finir recroquevillé en une sorte de tas.
Des giclures de sang impressionnantes souillaient le mur. Les gars avaient emporté les outils de torture comme pièces à conviction. Tant mieux, car Steven n’avait aucunement envie d’imaginer la façon dont Rylander avait mis fin à ses jours.
Il médita devant la flaque de sang. Aucun reflet de lumière ne la troublait, c’était un trou noir où se découpait la forme indistincte dessinée par le ruban adhésif. Une silhouette qui n’a rien d’humain sur un puits d’ombre, c’est l’image que Steven garderait de Charles Rylander.
Dans le fond de sa poche, quelque chose agaçait le bout de ses doigts. Il sortit l’objet. C’était la deuxième boucle d’oreille de la paire qu’ils avaient utilisée pour perturber Rylander.
Une drôle d’idée lui passa par la tête. Il se pencha et la déposa au milieu de la silhouette découpée. Il se recula et contempla l’effet. On avait l’illusion que la boucle flottait au-dessus du néant. Une illusion, c’était grâce à cela que Rylander était tombé.
Steven déporta son attention vers le juke-box. Il s’approcha pour l’examiner. Pas la moindre éclaboussure de sang. Si près de Rylander, ça tenait du miracle. La bâche était là où il l’avait laissée. Il la ramassa et en couvrit l’instrument. Il vérifia la prise sur le côté. Elle était toujours branchée, il la déconnecta.
Puis il se rendit au local technique. Dans l’armoire électrique, il trouva le bouton du coupe-circuit et le levier du disjoncteur central dans la position où il les avait laissés. Apparemment, aucun de ses collègues ne s’était interrogé sur le fait que le juke-box était sous tension et n’avait poussé un raisonnement jusqu’ici. Il éteignit le courant et, avec un chiffon, essuya ses empreintes laissées sur les manettes.
Il voulait effacer tout lien entre lui et les derniers instants de Rylander. C’étaient des précautions inutiles et sans importance, il le savait, mais il ne pouvait s’empêcher de pousser le détail jusque-là. Il joua avec l’idée qu’il restait une trace de son passage : ses empreintes sur la pièce qu’il avait introduite dans le juke-box. À la place de ses collègues, il savait qu’il les aurait trouvées. Aller au fond des choses et bien au-delà, c’est ce qui lui avait permis de coincer cette ordure de Rylander. Walsh avait raison, il n’était pas un bon flic. Il était bien plus.
Il quitta la grande salle des abattoirs Stammers. Dès qu’il fut sorti, il aspira une longue bouffée d’air frais. Il en avait fini avec le psychopathe.