Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 3
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3
Dès qu’elle passa les portes vitrées de l’hôpital, le froid glacial la cueillit comme un coup de poing en pleine face. L’hiver dans l’Ohio ne faisait pas de cadeau, surtout quand on était habillé, comme Ann, d’une simple veste en lin et d’une robe légère. C’étaient les vêtements qu’elle portait le jour de son accident quatre mois plus tôt, alors qu’il faisait trente degrés et plus sous le soleil de l’été.
Ann se mit à grelotter et s’enferma dans la protection dérisoire de ses bras. Personne ne l’attendait pour la raccompagner chez elle. Elle grappilla les dollars qui restaient dans sa poche. Ça devait suffire pour prendre un taxi.
Quand elle lui indiqua son adresse, le chauffeur faillit refuser la course. Personne n’habitait plus dans la zone industrielle abandonnée et il craignait une arnaque pour lui piquer son taxi. Mais la voir trembler de froid au pied de l’hôpital finit par le faire plier. Les grands yeux verts devaient y être aussi pour beaucoup.
Pendant le trajet, il tenta une fois ou deux d’engager la conversation puis abandonna. La cliente restait muette, le visage tourné vers la fenêtre.
Ann regardait sans le voir le paysage urbain engoncé dans l’hiver défiler sous ses yeux. Elle était toujours sous le choc de ce qui s’était passé dans le bureau de Matthews. Le phénomène s’était à nouveau produit. Au moment où le docteur avait évoqué son patient victime d’hallucinations, Ann avait eu l’impression d’être projetée dans son esprit. Elle l’avait vu découvrir le pauvre homme mort sur son lit avec une netteté incroyable, aussi clairement que si c’était elle qui avait vécu la scène. Puis elle avait senti à quel point le suicide de son patient hantait Matthews. Elle avait éprouvé son désarroi, comme si c’était le sien.
Ce qui rajoutait une couche d’étrangeté à ce qui s’était passé, c’est que Ann n’avait jamais entendu parler de cette histoire auparavant et qu’elle se fichait pas mal des états d’âme du docteur. La plongée dans ses souvenirs s’était déclenchée sans signe avant-coureur, sans que Ann y soit pour rien.
Depuis sa sortie du coma, c’était la deuxième fois que le phénomène se produisait. La première, ce fut lors de la visite dans sa chambre de John Spivak, le conducteur de la voiture dans laquelle elle avait encastré sa vieille Toyota Starlet, cause de l’accident qui l’avait expédiée à l’hôpital. Elle avait pensé que le type venait prendre des nouvelles de son état de santé, mais il s’était mis à l’insulter copieusement, lui reprochant d’avoir gâché sa vie.
C’est alors que cela s’était déclenché. Sans rien comprendre à ce qui lui arrivait, Ann avait vu nettement s’afficher dans son esprit le souvenir qui alimentait la colère de Spivak. En toile de fond, elle assistait à la scène où sa femme lui reprochait de s’être trouvé sur la route où l’accident s’était produit, ce qui démontrait qu’il se rendait chez sa maîtresse. Elle l’avait quitté en emmenant les enfants.
Désespéré, perdant le sens commun, Spivak reportait sa faute sur Ann, comme si elle l’avait percuté pour prouver son adultère.
Une fois Spivak parti, Ann avait préféré croire que son esprit, perturbé par l’accident, lui avait joué un tour. Depuis, elle avait occulté l’incident. Mais avec Matthews, l’expérience s’était avérée un peu plus effrayante, car cette fois, Ann avait eu la certitude qu’il se passait quelque chose de concret. La plongée dans les souvenirs du docteur n’était pas une illusion, elle en était sûre.
Pendant une bonne partie du trajet, Ann tenta de trouver une explication à l’apparition de ce pouvoir, sans succès. Mais après tout, était-ce si important ?
Lorsque les premiers bâtiments de la zone industrielle en ruine s’encadrèrent dans les fenêtres du véhicule, ses réflexions l’avaient emmenée vers des perspectives pleines d’espoir. Elle commençait à se demander si ce mystérieux pouvoir lui avait été accordé pour une raison particulière.
Peut-être m’a-t-il été envoyé, à moi, pour que je découvre enfin la vérité ?