Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 138
OceanofPDF.com
138
« Un beau soleil d’été inonde la chambre. La petite Ann est en réunion avec Ruby, Sabby et Jasper. Qui des trois peluches dormira avec elle ce soir ? La discussion est âpre, mais la réponse finale est toujours : « Tous les trois ! »
Tout à coup, un long cri interrompt le débat. Ann tend l’oreille. Ça venait du rez-de-chaussée. C’était la voix de maman, mais pas celle qu’elle a d’habitude, quand elle l’appelle parce que c’est l’heure de manger ou qu’elle est en colère.
Ann se lève, prend Ruby par une oreille et sort de sa chambre. Elle avance sur le palier jusqu’à l’escalier.
– Maman ? dit-elle d’une petite voix.
Pas de réponse. Elle descend quelques marches et s’arrête pour voir ce qui se passe dans le salon entre deux balustres. Maman est couchée sur le sol dans une grosse flaque rouge. C’est du sang, Ann le sait, elle a le même qui sort de son doigt quand elle se pique, et de son genou quand elle tombe dessus. Mais pourquoi il y en a autant sur le plancher ? Et pourquoi maman dort dedans ?
Tiens, il y a Willy, le copain de Doris. Il a l’air tout énervé devant maman, il se tord les mains comme s’il venait de casser un vase. C’est bizarre, il y a un gros manche qui dépasse du ventre de maman. C’est celui du grand couteau qu’elle utilise pour enlever la peau des poissons, Ann le reconnaît : il lui fait peur. Qu’est-ce qu’il fait dans son ventre ?
– Maman ?
Willy tourne la tête d’un coup, comme si on lui avait donné une claque. Il la fixe, stupéfait.
Il vient vers elle. Il est en bas de l’escalier. Il met un pied sur la première marche. On entend un craquement.
– T’aurais pas dû sortir de ta chambre, petite conne.
Pourquoi il lui dit un mot « interdit de dire » ?
Il monte doucement, marche après marche. Il fait un peu comme elle, quand elle s’approche d’un papillon dans le jardin. Il a peur qu’elle s’envole ?
Il lui sourit, mais on dirait une grimace. Il n’est pas comme d’habitude. Il a toujours l’air méchant et bête, mais là, il a l’air surtout méchant. Il lui fait peur. Elle n’ose pas bouger, elle serre Ruby contre elle.
Des voix se font entendre. Elles viennent du dehors.
– Jusqu’à dix heures, je te le promets. (C’est Doris.) Allez, quoi, c’est juste une soirée entre filles. Papa, s’te plaît !
– Pas question de te dire oui ou non. Trop risqué. Demande à ta mère. Si elle refuse, je n’y serais pour rien. (Il rit.)
– Lâche !
Willy s’est figé. Il a peur, Ann le voit. Pourquoi ? Ce ne sont que Doris et papa qui rentrent. Il se tourne vers elle. Il fait une grimace méchante.
– Écoute-moi bien, toi. Tu leur dis pas que tu m’as vu. Tu comprends ? Jamais !
Il a la bouche toute tordue. Il tremble comme s’il était malade. On voit toutes ses dents, même la noire. Il lève l’index et le secoue pour l’avertir.
– Tu le dis à personne, tu m’entends, à personne ! Sinon, je tue ta sœur, je tue ton père et je reviens te tuer toi aussi !
Ann ouvre des yeux ronds. Là, sur son avant-bras, il a un dessin, une tête de monstre grimaçant dans du feu.
– Je reviens te tuer ! T’as compris ?
Willy redescend l’escalier rapidement. Il lui jette un dernier regard chargé de méchanceté, se tourne un instant du côté des voix et disparaît à l’opposé.
Ann se précipite dans sa chambre et court se réfugier dans le placard. Elle ferme les portes et se tasse dans le coin. Dans sa tête, le Gardien du Grand Secret lui répète sans cesse : « Oublie, sinon je reviens te tuer ! Oublie, oublie, oublie… » Il a la tête du monstre dans le feu. La petite Ann ferme les yeux et serre Ruby contre son cœur : « Je ne dois rien dire à personne, Ruby, aide-moi à garder le Grand Secret ».
*
Ann était en état de choc. Tout est de ma faute. En fouillant son propre esprit, le pouvoir lui a tout montré. Terrorisée par Willy qui menaçait de tuer sa famille, la petite Ann lui a obéi. Elle a enfoui le Grand Secret dans un coin inaccessible de sa mémoire, gardé par l’horrible tête enflammée. Parce qu’elle n’a pas su se rappeler ce qui s’est passé, son père s’est accusé du crime d’un autre. À cause d’elle, de son oubli, de son silence, il s’est condamné à gâcher sa vie en prison.
Ann sombra dans la confusion où peine et chagrin se mêlèrent au remords et au désarroi.
Il faisait nuit quand quelque chose la tira de l’état de demi-mort où elle s’était réfugiée. Surgie du néant, une tête enflammée fonça sur elle comme dans son cauchemar. Sauf que ce n’était plus le dessin grotesque d’un tatouage, mais le visage grimaçant de Willy qui lui disait : « Tu le dis à personne, tu m’entends, à personne ! Sinon, je tue ta sœur, je tue ton père et je reviens te tuer, toi aussi ! ».
Ann ne fut pas réveillée par la peur, mais par la colère et la haine. Et tout son être cria un seul mot : vengeance.