Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 13
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13
Le « Ponte Vecchio » était l’un des meilleurs restaurants italiens de la ville. Lorsque Ann entra, elle vit Amber dans le fond lui faire de grands gestes pour attirer son attention. Elle traversa la salle sous les froncements de sourcils et les regards désapprobateurs de la gent féminine. Son manteau noir sans style ne cadrait pas avec l’endroit. De plus, avec son teint blafard, sa mine sombre et ses cheveux noir corbeau, on aurait dit une envoyée d’outre-tombe venue délivrer un message de mort. Pourtant, les airs pincés cachaient mal la fascination des observatrices pour le charme magnétique qui se dégageait d’elle.
Arrivée à la table d’Amber, Ann se débarrassa de son manteau. Elle portait une chemise et une robe noire quelconque. Le sourire d’Amber se figea un instant et ses yeux papillonnèrent tandis qu’elle scannait discrètement Ann de haut en bas. Une lueur de jalousie s’alluma dans son regard. Amber était une femme séduisante, mais dont la beauté était fabriquée et entretenue à coup de grandes marques de luxe, de séances interminables dans les salons de coiffure et les clubs de fitness. Elle plissa les yeux, secrètement indignée : elle avait surpris les regards masculins qui avaient accompagné l’arrivée de la jeune femme. Cette dernière pouvait mettre n’importe quoi pour s’habiller et ne faire aucun effort, elle dégageait toujours cette aura de mystère d’une irrésistible séduction. De son côté, Ann semblait parfaitement indifférente à l’effet qu’elle produisait.
Amber commanda un Parmigiana di Pollo et sélectionna avec soin un Shiraz californien ; Ann prit une salade verte, la première de la liste du menu, et une bouteille d’eau gazeuse, peu importait la marque, précisa-t-elle au serveur qui fit une moue, du moment qu’il y avait des bulles.
– C’est tout ? s’exclama Amber sur un ton de reproche. Ce n’est pas avec ça que tu vas te remplumer, ma grande. Tu as l’air d’un cadavre. J’ai été horrifiée d’apprendre ce qui t’est arrivé. Trois mois dans le coma, ça a dû être terrible. Raconte.
Peu disposée à s’épancher, Ann répondit d’une voix ennuyée :
– Je ne me souviens de rien, j’étais inconsciente.
Amber attendit la suite. Rien ne vint. Heureusement, elle adorait tenir les rênes de la conversation. Ann savait qu’il lui faudrait peu de temps pour repiquer vers son seul centre d’intérêt : elle.
– Et tu te sens comment ? De notre côté, il s’en est passé des choses incroyables pendant que tu te la coulais douce. Oh, pardon ! j’espère que je ne t’ai pas choquée ?
Ann fit non de la tête pour la rassurer. C’était inutile, Amber avait déjà oublié.
– Entre autres, Henry a eu la promotion qu’il attendait depuis trois ans. Tu sais, je t’en ai parlé… Nous en avons profité pour changer de maison, nous avons acheté à Green Hill. C’est fabuleux, c’est beaucoup plus près du golf. C’est mieux pour Henry. Ah oui, notre grand garçon a été accepté au Boston College. Ça fait bizarre de ne plus l’avoir chez nous. J’ai pleuré comme une fontaine quand il est parti. Tu vois, avec tout ça, je ne sais plus où donner de la tête.
Elle marqua un minuscule temps d’arrêt, elle picora un petit morceau de poulet.
– Après ce qui t’est arrivé, tu comptes rester dans ton usine ?
– Les abattoirs Stammers, dut préciser Ann, comme à chaque fois.
– Ah oui, c’est vrai, j’oublie toujours. Les abattoirs. Brrr. Je ne sais pas comment tu fais pour vivre dans un endroit pareil, c’est si morbide, fit-elle en grimaçant. Tu n’as pas peur ?
– De quoi ? De voir des squelettes de bœufs surgir au pied de mon lit pendant la nuit ?
Amber se figea.
– Arrête, tu m’angoisses.
Implacable, Ann désigna le plat d’Amber avec sa fourchette.
– Il y a moins de viande morte dans ces abattoirs que dans ton assiette.
Amber faillit recracher le morceau de poulet qu’elle avait en bouche. Mal à l’aise, elle changea de sujet.
– Cindy t’en veut presque d’avoir eu un accident. Elle te reproche de l’avoir abandonnée. Je lui ai trouvé un remplaçant, mais ça ne colle pas.
Elle pointa sa fourchette vers Ann.
– C’est toi qu’elle veut comme professeur de piano. Tu comptes reprendre tes cours bientôt ?
– Pas pour le moment.
– Ah, fit Amber, déçue.
Fait rarissime, elle laissa s’installer une plage de silence. Ann décida de passer à l’action :
– Il me faut une voiture, la mienne est en rade. J’aurais besoin de deux, trois mille dollars pour une occasion, dit-elle gauchement. Peut-être que tu pourrais me prêter cette somme ? Je te rembourserais, bien sûr…
Ann ne savait pas demander les choses, en voyant le sourire d’Amber se vriller légèrement, elle comprit que ça ne marcherait pas.
– Je voudrais bien t’aider, tu t’en doutes, mais en ce moment… avec la nouvelle maison, nos cartes de crédit sont dans le rouge. Tout file à une vitesse, c’est dingue.
– Mille, alors ? tenta Ann, dans un effort pathétique. Sans regarder Ann, Amber joua avec sa fourchette dans son assiette. Tout en prenant un air désolé, elle secoua la tête.
– Tu es terrible, Ann, tu le sais ? Tu arrives à me culpabiliser. Tu vas penser que je ne suis pas une vraie amie. Pourtant, je le suis, je t’assure, mais, comment dire, je… enfin, Henry ne serait pas d’accord. Il ne t’apprécie pas beaucoup, tu l’as remarqué. Même pas du tout. Je ne lui ai pas avoué que je te verrais ce soir. Il n’aurait pas approuvé.
Elle se tut un bref instant avant de reprendre :
– Ce n’est pas si facile pour moi, en ce moment. Tu ne te doutes pas des efforts que je dois faire pour… pour tenir…
Un voile couvrit son visage. Toute affectation l’avait quittée. Mais elle recomposa aussitôt le masque avenant qu’elle savait afficher en toute circonstance. Quand elle leva les yeux vers Ann, son sourire s’effaça.
– Quoi ? s’écria-t-elle. Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Paniquée, elle porta ses mains à son visage. C’est mon Rimmel ? Il coule ?
Ann la fixait d’un air étrange, comme si elle était entrée dans une sorte de transe.
– Ann ! Dis quelque chose ? Tu me fais peur !
– C’est le Prozac qui te fait tenir.
– Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Amber commençait à s’affoler.
– 30 mg par jour.
– Arrête tout de suite, je t’en prie.
Mais Ann poursuivit, implacable :
– Tu prends ces antidépresseurs depuis cinq ans. Depuis cette fin d’après-midi où tu es rentrée chez toi plus tôt que prévu. Tu voulais faire une surprise à Cindy. Tu es montée à l’étage. Il y avait des voix dans la chambre de ta fille. Tu as ouvert la porte. C’était curieux, la pièce était plongée dans le noir. Ça t’a semblé inhabituel.
– Arrête, je t’en supplie, dit Amber devenue blanche.
Mais Ann ne pouvait s’en empêcher, il fallait qu’elle le dise.
– Tu as allumé l’interrupteur. Henry était là.
– Non, fit faiblement Amber. Elle secouait la tête, repoussant les mots, niant l’effroyable vérité.
– Il la serrait comme… comme un père ne doit jamais serrer sa fille.
Amber ferma les yeux et plongea son visage entre ses mains.
– C… comment peux-tu savoir ça ?
Les épaules d’Amber se mirent à tressauter. Ann l’entendit sangloter. Puis Amber releva la tête, cette fois, son Rimmel avait bien coulé. Une veine palpitait sur sa tempe. Une expression de colère congestionnait son visage.
– Tu racontes n’importe quoi, s’écria-t-elle, la lèvre tremblante.
Les convives voisins lancèrent un regard. Amber se leva d’un bond.
– Comment oses-tu dire des horreurs pareilles sur mon mari ! Sur notre famille ! Retourne chez tes vaches mortes, espèce de cinglée !
Elle jeta violemment sa serviette sur la table, tourna vivement les talons et quitta le restaurant à grandes enjambées dans un silence de tombe. À sa sortie, les têtes se reportèrent sur Ann. Elle n’y prêta aucune attention, horrifiée par ce qu’elle avait découvert et stupéfaite par ce qui s’était passé. Avant ce soir, elle ne connaissait rien du comportement répugnant de Henry Winther envers sa fille.
Encore une fois, son mystérieux pouvoir s’était manifesté.
Le secret le plus intime d’Amber Winther ne lui avait pas résisté.