Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 36
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Depuis plusieurs heures les essuie-glaces balayaient les escadrilles de flocons de neige qui s’écrasaient sur le pare-brise de la Chrysler. La route 23 fendait un paysage de campagne morne, fondu dans un blanc laiteux.
Ann avait eu très peur lorsque l’inspecteur Whitmore s’était présenté chez elle. Elle avait cru qu’il venait l’arrêter. Après tout, le pouvoir laissait peut-être des traces. Sans imaginer son nom s’inscrivant en lettres phosphorescentes sur les corps des victimes, Ann pouvait craindre que des marques conduisent l’inspecteur jusqu’à elle. Manifestement non, à part qu’elle connaissait les trois suicidés, il n’avait rien de plus.
L’inspecteur Steven Whitmore.
Elle l’avait détesté tout de suite. Sa façon de massacrer son intimité et de se promener dans l’appartement comme en territoire conquis l’avait enragée. Elle avait tant de fois subi ces intrusions pendant ses séjours dans les hôpitaux psychiatriques. Les psys, c’était son esprit qu’ils arpentaient sans scrupules. Ils étaient courtois, affables, mais leurs questions lui faisaient le même effet qu’un scalpel qui fouillait à l’aveugle dans son cerveau à la recherche d’une tumeur. Peu importait qu’elle se montrât coopérative ou hostile, son attitude était aussitôt interprétée, analysée, confrontée à la théorie. Ann était certaine qu’à tous les coups, dans la masse des bouquins bourrés de mots plus cryptés les uns que les autres qu’ils avaient ingurgités, ils trouvaient un cas de référence, une note, une étude répertoriée qui les aidaient à la disséquer. Derrière leur sentiment de supériorité qu’ils avaient du mal à cacher, elle voyait bien qu’elle n’était jamais pour eux qu’un sujet d’observation, une patiente.
La technique de l’inspecteur Whitmore était moins sophistiquée. C’est à coups de marteau piqueur qu’il s’était déblayé un chemin pour essayer de l’atteindre. Mais son ambition était la même : la questionner, l’interroger, la sonder pour la décortiquer. Seul son statut avait changé, celui de patiente était devenu celui de suspecte.
Et puis quelque chose d’inattendu s’était produit. Lorsqu’elle l’avait empêché de toucher son piano, il avait perçu qu’il l’avait ébranlée. Elle avait senti qu’il était désolé de l’impact de son geste.
À partir de cet instant, elle l’avait observé sous un autre angle. Elle s’était rendu compte qu’un conflit l’habitait. Il jouait son rôle de policier en adoptant une posture agressive pour la déstabiliser, mais derrière cette façade, il s’en voulait de la malmener. Ann s’était sentie touchée par ce type d’attention auquel elle n’était pas habituée.
Pour autant, elle devrait rester sur ses gardes. Il reviendrait à la charge, elle n’en doutait pas. Son lien avec les trois victimes était trop étrange pour que l’inspecteur la lâche.
Ann ralentit sur Lucasville-Minford Road et tourna à droite. Devant elle s’étalait la lugubre silhouette du centre de détention de haute sécurité de Lucasville.