Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 14
OceanofPDF.com
14
Graziedei se rendit compte qu’il était prématuré d’exiger de son partenaire qu’il afficha un enthousiasme débordant, le jour où il venait de se faire enlever son affaire. Il partit seul chez la femme du docteur Matthews pour lui annoncer la mauvaise nouvelle du suicide.
Steven lui en fut reconnaissant et décida de rentrer chez lui. Il n’avait pas le cœur à retourner au bureau. Surtout pas pour se retaper la face hostile de Walsh.
Il regagna le trois-pièces qu’il louait sur Main Road. Il ouvrit le frigo, se prit une bière et s’installa dans le divan du salon.
Il avala une gorgée glacée et se sentit épuisé. Il commençait à prendre conscience de ce qu’il lui arrivait. C’est comme s’il avait reçu un coup de poing en pleine face et qu’il en ressentait les effets à retardement. La réalité, c’était celle-là : Walsh lui avait enlevé l’enquête.
Et ça lui faisait mal.
– Enfoiré de politicien, cria-t-il, sans en retirer un grand réconfort.
Il prit une bonne rasade de bière.
Deux ans d’efforts réduits à néant. Juste au moment où l’esquisse d’un espoir s’était enfin dessinée. Rylander n’était peut-être qu’une fausse piste, mais Steven ne le saurait jamais, car il était persuadé que Walsh allait s’employer à remettre tout son travail en cause pour faire disparaître Rylander du chemin menant de son bureau au 7e Ciel.
Il posa la bière sur la table basse et se leva. Comme chaque soir depuis deux ans, il se dirigea vers la pièce du fond, sauf que cette fois, c’était avec l’esprit vaincu qu’il poussa la porte. Des dossiers encombraient tous les espaces libres. Les murs étaient constellés de post-it, photos, notes manuscrites, extraits de documents surlignés, cartes géographiques annotées.
C’était là où il passait tout son temps en dehors de ses heures de service. Tout l’espace était dédié à son enquête. C’était l’annexe de son bureau officiel. À moins que ce ne fût l’inverse. Depuis deux ans, il avait consacré presque toutes ses soirées et ses week-ends à établir des liens, échafauder des hypothèses, chercher, fouiller.
Tout ça pour rien.
Il contempla le tableau en liège, au-dessus de la table de travail. Son « mur des victimes ». Elles étaient toutes là, les huit femmes disparues, leurs photos épinglées sur le panneau. D’emblée, ce qui frappait, c’était leur air de famille. Toutes blondes, âgées de vingt à trente ans.
C’est cette coïncidence du type physique qui l’avait orienté vers l’hypothèse d’enlèvements commis par une seule personne. Un rapt chaque hiver pendant huit années, puis plus rien depuis deux ans.
On n’en avait retrouvé aucune, morte ou vivante. Pas de signes laissés sur les lieux des disparitions qui auraient trahi un mode opérationnel commun. Aucun message envoyé à la police pour la défier. Pourtant, Steven était persuadé qu’un psychopathe était à l’œuvre. Un malade qui enlevait des femmes pour assouvir quelques fantasmes macabres avec une redoutable habileté pour ne pas se faire attraper.
Steven s’arrêta sur la photo de Karen Swanson, la dernière victime. Elle avait été prise à Cape Cod, face à la mer. C’était l’hiver, Karen disparaissait dans la parka blanche trop grosse pour elle. Un sourire radieux creusait deux petites fossettes sur le bord de ses lèvres. Ses cheveux blonds flottaient dans le vent. Steven caressa la joue de Karen avec le bout de ses doigts. C’est lui qui avait pris la photo. C’était le jour où elle lui avait dit, en étouffant un rire gêné, qu’au stade où ils étaient arrivés, elle devrait peut-être lui louer un coin de l’armoire de sa salle de bain pour y entreposer sa brosse à dents.
Trois jours après leur retour de Cape Cod, Karen disparaissait.
C’est en essayant de la retrouver qu’il avait fait le lien avec les enlèvements. Il l’avait cherchée désespérément. Oui, Graziedei, Walsh et les autres avaient raison, il en était devenu fou. Parce qu’il était fou d’elle.
Une vague de tristesse le submergea. Il décrocha la photo.
Sans pitié, son côté flic pronostiquait qu’elle était morte, qu’elles l’étaient toutes. L’inspecteur Whitmore pensait que le psychopathe devait garder chacune d’elles un certain temps pour assouvir ses fantasmes, puis il les tuait et passait à la suivante. Mais une partie en lui résistait à ce constat lucide, une petite voix irrationnelle lui soufflait que, depuis deux ans, aucun nouvel enlèvement ne pouvait être relié à l’affaire. Une disparition pouvait lui avoir échappé, mais Steven s’accrochait à l’idée que quelque chose avait perturbé le cycle du psychopathe, et il nourrissait l’espoir fou que Karen soit encore en vie.
Et voici que tout s’écroulait. Il n’était plus sur l’enquête. Walsh l’avait collé en tandem sur une affaire de suicide sans intérêt sur laquelle un seul inspecteur était nécessaire.
Il épingla la photo à sa place. Il fit glisser son regard sur chacun des visages. Il eut l’impression de voir une interrogation dans leurs yeux : « Tu as juré de ne pas nous abandonner, de nous retrouver. Steven, vas-tu tenir ta promesse ? »
Il sentit une bouffée de culpabilité le submerger. Il n’avait pas le droit de céder au découragement, de renoncer. Il devait continuer jusqu’au bout.
Il le devait à Karen.
Il le devait à toutes ces femmes.