Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 38 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 37

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37

 

Ann était garée depuis plus de vingt minutes dans le parking, incapable de sortir de la voiture, terrifiée à l’idée d’entrer dans le bâtiment. La prison lui rappelait l’hôpital psychiatrique. Le même principe animait ces lieux : des humains qui gardaient d’autres humains. Trop de mauvais souvenirs rôdaient en elle, nés dans ces mondes clos, peuplés de gens en uniformes, barricadés dans leurs fonctions, leurs rôles. Elle avait détesté la cohabitation entre les deux espèces, surveillants et surveillés. Et puis la promiscuité, les verrous, les règlements, les codes, les horaires, les posologies…

Elle fouetta sa volonté. Elle devait y aller, c’était le prix à payer. Elle prit une grande inspiration et ouvrit la portière.

 

*

 

Bien droit dans son fauteuil, les bras écartés sur son bureau devant lui, le conseiller des détenus semblait paré à défendre son territoire contre toute invasion. La quarantaine entamée, il avait un physique de lutteur. Les durs à cuire, il connaissait. Les tueurs, violeurs et autres variétés de criminels, il traitait avec eux à longueur de journée. Alors, la femme qui lui faisait face, il la plaçait au même niveau que la mouche agaçante qui virevoltait dans la pièce, ayant survécu par miracle à l’arrivée de l’hiver.

Une petite plaque affichait son nom : Derek Rountree.

– Que puis-je pour vous, mademoiselle Milande ? Il avait un air qui disait : « La prison, c’est chez moi, qu’est-ce que tu viens foutre dans mon monde ? »

Ann réprima un mouvement d’humeur. C’était pourtant clair : elle avait passé un quart d’heure au téléphone à lui expliquer. Elle répéta donc, encore une fois, ce qu’elle lui avait dit :

– Je cherche mon père. Je n’ai eu aucunes nouvelles de lui, depuis sa sortie de prison et...

– Le service de réinsertion, vous l’avez contacté ?

Bien sûr, crétin, c’est la première chose que j’ai faite, pensa Ann. Ça aussi, elle le lui avait dit. Pourquoi jouait-il l’idiot avec elle ?

– Oui, dit-elle, d’après ce qu’on m’a dit, il n’a pas cherché à être aidé. Ils ne peuvent pas me dire ce qu’il est devenu.

Rountree hocha la tête, son regard reflétait une certaine hostilité. Pourquoi ?

– Vous est-il venu à l’esprit que votre père souhaitait tirer un trait définitif sur son passé ? Recommencer à neuf en évitant tout contact avec son ancienne vie ? Ce qui inclut sa famille ?

– Si c’est le cas, s’il n’a plus envie de me voir, ça ne devrait pas lui prendre beaucoup de temps pour me le confirmer, quand je l’aurai retrouvé.

– Et qu’est-ce qui vous fait croire que je pourrais vous être utile dans votre recherche, mademoiselle Milande ?

Il tapota sur son bureau, un faux sourire dissimulant mal son irritation. Pour une raison inconnue, Rountree lui en voulait. Ann fit semblant de ne pas remarquer son petit jeu.

– À sa sortie, mon père n’a plus donné de nouvelles, mais je me suis dit qu’il pouvait vous avoir confié ses intentions… vous êtes le conseiller des détenus.

Rountree l’observa en silence, puis, d’un large mouvement de bascule arrière, il se cala dans son fauteuil et joignit les mains sur son ventre.

– Je suis ici depuis cinq ans. J’ai connu votre père pendant ses trois dernières années entre ces murs. Il était…

Il suspendit sa phrase, chercha l’inspiration au plafond, aperçut la mouche.

– Il était… (cette fois, il regarda par la fenêtre, comme si une nouvelle idée venait d’y passer) … Voyez-vous, mademoiselle Milande, tous les condamnés estiment un jour ou l’autre qu’on les a injustement enfermés derrière des barreaux. Le pire des criminels pense qu’il ne mérite pas la peine que la société lui a infligée. Votre père, non. Il a toujours considéré que la sienne était justifiée.

– Elle l’était, dit Ann, durement.

Rountree afficha un air condescendant.

– Oui, bien sûr. Ce que je veux vous faire comprendre, c’est qu’il n’a jamais cherché à minimiser l’horreur de son crime ni d’en atténuer sa responsabilité.

Encore heureux, pensa Ann. Qu’attendait Rountree, des applaudissements ?

– Tant mieux.

Elle avait du mal à cacher son irritation. Rountree lui lança un regard en biais.

– Mademoiselle Milande, le souvenir de petite fille que vous gardez de votre père n’a pas grand-chose à voir avec l’homme qui a passé vingt années dans cet établissement.

– Rassurez-vous, monsieur Rountree, je ne cherche pas à le revoir pour qu’il me fasse sauter sur ses genoux.

– La prison change les hommes, continua Rountree comme s’il n’avait rien entendu. Votre père était architecte. Dans un endroit comme ici, les personnes qui disposent d’un tel bagage intellectuel sont précieuses. Bien qu’il n’ait eu aucune obligation à le faire, il a consacré un temps énorme à aider les autres détenus moins favorisés. Il les a encouragés à suivre les programmes d’études, à passer des diplômes. Pour certains, il est devenu une sorte de modèle, de mentor.

Ann faillit s’étrangler. Cette fois, ça coinçait.

– Vous m’excuserez, monsieur Rountree, dit-elle d’une voix aigre. Mais personnellement, j’aurais beaucoup, beaucoup de mal à prendre pour modèle le type qui a tué ma mère. Si vous voulez faire passer mon père pour une sorte de héros…

– Est-ce que je peux vous poser une question ? coupa-t-il, imperturbable. Vous savez ce qui est encore plus dur à supporter que la privation de liberté pour les détenus ?

Si tu savais comme je m’en fiche.

Où voulait-il en venir ? Comme la réponse à sa question n’arrivait pas, Rountree rompit le silence :

– C’est le manque d’affection, d’amour. Vous seriez surprise de voir comment ces gros durs peuvent avoir la larme à l’œil quand leur femme ou leur compagne vient leur montrer la photo de leur dernier-né. Certains sont capables de tuer de sang-froid n’importe qui, et pourtant, lorsque leur mère leur rend visite, ils redeviennent aussi doux que des agneaux.

Ann perdait son temps. Rountree poursuivait un but, certainement pas celui de l’aider.

– Les pires ordures ont donc des côtés attachants, dit-elle en se levant. J’ai appris quelque chose. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, monsieur Rountree. Merci de m’avoir reçue.

Elle amorça un mouvement vers la sortie.

– En vingt ans, vous n’êtes pas venu le voir une seule fois.

Le mépris était si clairement affiché dans sa voix que Ann se retourna d’un bloc.

– Pardon ?

– C’est votre père, mademoiselle Milande, et pourtant en vingt longues années, vous n’avez pas estimé qu’il méritait, ne serait-ce qu’une heure de votre vie. Pas une seule fois. En vingt ans !

C’était donc ça qui travaillait le conseiller depuis le début : Ann n’était pas venue prendre des nouvelles de son assassin de père, le « mentor ».

« Et moi, vous pensez que j’en ai eu des visites pendant mes années de détention chez les psys ? Pas une !

Vous pensez que j’aurais dû faire un travail sur moi pour lui pardonner d’avoir tué ma mère, c’est ça ? Et j’aurais dû venir le remercier pour la vie de merde qu’il m’a laissée en héritage ?

Vous pensez que j’aurais dû lui apporter des muffins au parloir ? Ceux aux raisins et noix de pécan ? Je les aurais faits avec tout mon amour en utilisant la recette de ma mère, il les adorait ! »

Elle avait envie de lui cracher ça à la figure, mais elle se retint. Elle voyait bien que ce que voulait Rountree, c’était la culpabiliser, l’humilier pour un comportement qu’il considérait comme une sorte d’insulte. Elle décida qu’elle ferait mieux de faire profil bas pour lui donner l’impression qu’il avait gagné.

Elle baissa la tête, essayant d’émettre des ondes de remords.

– Je… vous avez raison, monsieur Rountree, mais vous comprenez, j’avais cinq ans quand il est parti. En grandissant, j’ai pris conscience de ce qu’il a fait et j’ai éprouvé de la haine pour lui. Vous dites qu’il a changé et je veux bien vous croire, mais moi, je n’ai pas pu m’en rendre compte, je suis restée pendant toutes ces années avec ce seul souvenir bloqué dans le passé : il a tué ma mère. C’est ce père-là que j’avais en tête, pas celui qu’il est devenu. J’aurais sûrement dû faire un pas vers lui. Je ne l’ai pas fait. Et je le regrette…

Ann vit le coin des lèvres du conseiller se relever. Ce genre de sourires, elle les connaissait. Ils déformaient imperceptiblement la bouche des psys lorsqu’ils avaient l’impression d’avoir eu le dessus sur elle, qu’ils avaient gagné. Rountree se remit à parler d’une voix charitable, il pouvait se le permettre.

– Pourquoi voulez-vous rencontrer votre père maintenant, alors qu’il est sorti de prison et qu’il est évident qu’il n’a pas cherché à vous revoir ?

Ann se composa un visage empreint d’humilité, presque un signe d’allégeance.

– Je vais être sincère avec vous, monsieur Rountree, je crois que je ne pourrai jamais lui pardonner ce qu’il a fait. Mais j’ai réalisé que le temps passe et je n’aimerais pas apprendre un jour que mon père est mort sans l’avoir revu au moins une fois. Je vis avec une image figée depuis l’âge de cinq ans. Après ce que vous venez de me dire, à savoir qu’il a changé, j’ai encore plus envie de le revoir, je crois que je suis prête à rencontrer l’homme véritable qu’il est devenu.

Rountree balada sa langue dans sa bouche, comme s’il promenait un bonbon pour le dissoudre. Il pesait le pour et le contre.

– Vous devriez rencontrer Larry Zlotnick, dit-il, enfin. Votre père et lui sont restés plusieurs mois dans la même cellule, c’est son dernier codétenu. Peut-être lui a-t-il fait des confidences.

Ann sentit une bouffée de joie l’envahir. Mais surtout, ne rien laisser paraître.

– Si vous le pensez, monsieur Rountree, dit-elle, presque timidement.

– En sortant, allez voir le secrétariat pour fixer une heure de visite.

Un sourire ambigu fleurit sur son visage. Impossible de déterminer s’il lui faisait un cadeau.

D’un revers de main, il chassa la mouche qui passait devant ses yeux.