Si je dois te tuer ... (French Edition)
Chapitre 50
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50
Steven gara sa voiture dans le parking souterrain du bâtiment de la police. Il s’engouffra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton de l’étage des inspecteurs.
Son échange au restaurant lui restait de travers. Il avait l’impression d’être allé agiter ses petits muscles devant un Rylander qui avait encaissé sans vaciller une seule seconde. Il y avait eu un gagnant et un vainqueur. Et le vainqueur, ce n’était pas lui.
Dès qu’il sortit, il remarqua les regards fuyants, les conversations qui mourraient sur son passage, les petits sourires ironiques à peine voilés, même l’air n’était plus le même. Quelque chose allait lui tomber dessus, pas la peine d’être devin pour s’en rendre compte. Ehlinger fut la première à mettre des mots sur son impression.
– C’est la première fois que je vois un gars s’enterrer vivant, lui glissa-t-elle, en le gratifiant d’un sourire goguenard.
– Ouais, argumenta Grasso en hochant la tête.
Plein d’appréhension sur ce qui planait au-dessus de lui, Steven ne trouva rien à répliquer pour renvoyer les deux abrutis dans leur niche.
Il s’approcha de sa place, Graziedei l’attendait avec un air de déterré vivant.
– T’as merdé, mon grand ! dit-il d’une voix lugubre. Salement merdé !
Steven fronça les sourcils.
– Qu’est-ce... ?
Des coups secs attirèrent son regard vers le bureau de Walsh. Le chef était pendu au téléphone. Il tapait sur la vitre avec un stylo et lui fit signe de venir.
Au moment où Steven entra, Walsh raccrocha. Il fit le tour de son bureau et se campa devant lui.
– Vous vouliez me voir ? dit Steven.
– Vous voir, pas forcément, mais vous montrer quelque chose.
Il saisit une télécommande qu’il dirigea vers un lecteur DVD surmonté d’un écran. Il appuya sur PLAY.
– J’ai reçu ça, ce matin. J’aimerais savoir ce que vous en pensez.
Une image en noir et blanc apparut. La scène était filmée de haut. Dans un coin s’affichait la date de la veille avec l’heure : 17 h 44. De toute évidence, c’était l’enregistrement d’une caméra de surveillance. Steven n’identifia pas le lieu jusqu’au moment où il se vit entrer dans le champ de l’objectif, un sac de provisions à la main, et s’arrêter tandis que quelqu’un — invisible à l’image — l’interpellait.
Sans surprise, Rylander apparut et marcha jusqu’à lui. Il sentit un vent glacé lui courir le long de l’échine : leur altercation avait été filmée. Il ferma les yeux un instant et les rouvrit. Au point où il était, autant constater l’étendue du désastre :
« Les deux hommes discutent. Rylander est de dos. On ne voit que le visage de Steven, on sent qu’il est tendu. La scène où Rylander exhibe la photo de Karen n’est pas claire. Mais la réaction de Steven est limpide. Il s’énerve et le frappe en pleine face, puis au ventre. Rylander se plie en deux. Steven se baisse, rassemble ses provisions. On ne voit pas qu’il ramasse la photo. Il s’éloigne, laissant Rylander crachant du sang, sonné ».
Steven se pencha vers l’écran pour observer le comportement de l’homme d’affaires après son départ. Walsh lui lança un regard en biais.
« Rylander s’appuie contre la vitrine d’un magasin. Au bout d’un moment, il semble avoir récupéré. Une main tenant son ventre, il s’en va dans la direction opposée à celle de Steven. Il passe sous l’objectif de la caméra. On découvre son visage ensanglanté. Il sort du cadre ».
Walsh interrompit la lecture. Steven fixait l’écran vide. L’enregistrement signait son arrêt de mort.
– Qui vous a envoyé ça ? dit-il, d’une voix étranglée. Walsh se tourna vers lui, crispé comme un poing serré.
– Le bureau de Fred Turner nous l’a fait parvenir ce matin par coursier. Maître Fred Turner, de chez Turner, Nowell et Bleckman associés, le plus gros cabinet d’avocats de la ville. Il défend les intérêts de monsieur Charles Rylander, ça vous dit quelque chose ?
– Passez-moi la télécommande.
Walsh lui tendit l’appareil d’une main molle, un sourire sceptique sur les lèvres. Steven grignota quelques secondes de la séquence à rebours et relança la lecture.
– Regardez… Là ! cria Steven. Vous avez vu ? Quand il passe sous la caméra, il jette un bref coup d’œil vers l’objectif. Il sait qu’on est filmés.
Walsh n’avait accordé qu’une vague attention à l’image, plutôt intéressé par le spectacle de son inspecteur qui se débattait.
– D’accord, dit-il sur un ton sarcastique, je comprends mieux. C’était une blague, un numéro de caméra cachée. Rylander vous a gentiment demandé de lui balancer un coup de poing. Pour qu’on vous filme.
– Il m’a provoqué, dit Steven dans une exaltation un peu vaine. Rylander savait que… non, il voulait que ça se passe comme ça, il m’a piégé !
– De la provocation ? Rien que ça ! Qu’est-ce qu’il a dit qui vous a foutu en rogne à ce point-là ?
Steven fut déstabilisé. Il n’avait pas l’intention d’évoquer les saletés déversées par Rylander autour de Karen et dévoiler son implication personnelle dans l’affaire, il improvisa :
– C’est en rapport avec ma visite chez son ex-femme. Il a fait certaines allusions qui m’ont blessé (il dévia la conversation), j’espère que vous avez noté que c’est Rylander qui établit le contact, pas moi.
– Il est venu vous demander de le laisser tranquille et vous n’avez pas supporté ?
– Ce que je veux dire, c’est que je me suis tenu à distance de lui.
Steven avait l’impression de patauger de plus en plus.
– Si vous avez décidé d’écouter mes conseils pour une fois, tant mieux pour vous. Mais, honnêtement, Steven, ça ne change pas grand-chose à votre petit numéro de boxe.
Walsh éjecta le DVD.
– Heureusement, vous avez beaucoup de chance, reprit-il.
– Comment ça ?
– Rylander ne porte pas plainte contre vous.
– Quoi ? fit Steven.
Une bouffée de soulagement le traversa, gâchée par une question. Pourquoi cette clémence suspecte ?
– Ne croyez pas que Charles Rylander soit doté d’une âme hautement charitable et qu’il vous pardonne.
Steven n’avait jamais envisagé ce fumier sous cet angle. Walsh brandit le DVD.
– Ça dépasse votre petit cas personnel. Avec cette copie, il nous envoie un message. À tout moment, il peut décider de balancer vos exploits aux médias. Vous croyez que les grosses têtes du 7e Ciel ont envie de voir un flic tabasser l’homme d’affaires Charles Rylander en prime time ? Grâce à vous, ils vont lui manger dans la main.
Walsh lui jeta un regard plein de haine. Steven pouvait le comprendre, à cause de son inspecteur, sa politique du : « Surtout pas de vagues ! » était victime d’un avis de tempête.
– Je vous avais pourtant dit de faire profil bas, reprit le chef en fulminant. Rylander ne porte pas plainte, mais n’imaginez pas que vous allez vous en tirer comme ça. Oh, non. On va régler ça en interne. Une commission de discipline va se réunir et statuer sur votre sort. Je ne donne pas cher de votre peau.
Steven n’en menait pas large. Rylander, Walsh et le 7e Ciel, sa collection d’ennemis devenait impressionnante.
– En attendant, qu’est-ce qui se passe ?
– Pour vous ? Officiellement rien, jusqu’à la réunion de la commission. Vous n’êtes pas débarqué, mais c’est tout comme. Je vous laisse sur l’enquête des suicides, mais considérez-vous comme officieusement suspendu, c’est Graziedei qui prend les commandes. Vous vous contentez de lui servir son café. C’est à votre portée ? Vous me promettez que personne ne sera blessé ?
Sans relever, Steven se dirigea vers la sortie. Une phrase le rattrapa :
– Vous venez de faire la plus grosse connerie de votre vie, inspecteur Whitmore.