Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 138 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 137

 

Ann n’était pas revenue depuis son enfance, la maison familiale lui parut plus petite que dans ses souvenirs. Abandonnée depuis des années, elle pourrissait lentement. Personne n’y venait plus. Il faut dire que le propriétaire était resté la moitié de sa vie en prison, et ses deux filles n’étaient pas du genre à passer pour tondre la pelouse. Si la maison a été mise en vente, personne n’en a voulu. Qui souhaite habiter dans un endroit où quelqu’un a été assassiné ?

Ann jeta un coup d’œil furtif au voisinage et, mal à l’aise, s’avança avec hésitation dans l’allée. Elle se sentait comme une étrangère en terre hostile. Elle gravit les quelques marches jusqu’à la porte d’entrée. Sa mère avait l’habitude de cacher une clef de secours sous le gros caillou, à gauche de l’escalier. Ann le débarrassa de sa couche de neige et le souleva : rien.

Elle fit le tour de la maison. D’un coup de coude, elle fit exploser l’un des carreaux de la porte de derrière. Elle passa la main pour faire pivoter le loquet de la serrure, de l’intérieur, et entra.

Sa première impression fut que tout était resté exactement comme dans son souvenir, mais voilé par une couche de poussière grise. Elle se rendit dans la cuisine. Sur le plan de travail, les appareils ménagers étaient passés de démodés à vintage. En voyant le moule à muffins près de l’évier, Ann faillit fondre en larmes. Des flashes visuels lui montraient sa mère qui sortait les gâteaux fumants du four et les posait sur la table.

Tant mieux. Ne te retiens pas. Laisse tes émotions t’envahir.

Avec appréhension, Ann fit les quelques pas qui la séparaient du salon. Elle resta tétanisée sur le seuil, incapable d’avancer.

Tu dois le faire.

Elle tendit son courage comme un arc, prit une inspiration et regarda dans la pièce. Malgré le temps passé, une tache sombre s’étendait encore sur le plancher, là où…

Une vague de douleur lui fit détourner la tête.

Non. Tu ne dois pas reculer. Affronte ça.

Elle se força à s’absorber dans la contemplation de la tache pendant un long moment. Pour s’en imprégner.

Maman est morte là. Oui, là. Les traces, c’est son sang à elle.

Puis Ann se dirigea vers l’escalier. Elle se rappela combien les marches étaient malcommodes à escalader sur ses petites jambes. Elle monta au premier étage. Elle gagna la porte de sa chambre et prit une inspiration. Sa main trembla quand elle l’ouvrit. Tout était resté comme dans sa mémoire. Quelques touches de roses par-ci par-là, mais pas trop, maman ne voulait pas céder trop facilement au stéréotype : rose égale fille. Des soleils éclatants et des fleurs multicolores égayaient les murs. La bande des peluches se serrait comme des sardines sur l’étagère au-dessus du lit. Rien n’avait bougé : la petite chaise vert pomme était rangée sous le bureau de la même couleur. Bib, le bébé déglingué en plastique, fixait le plafond pour toujours. Les minuscules sandales jaunes parsemées d’étoiles s’alignaient bien sagement sur le tapis qui représentait une scène rigolote avec des oursons, des champignons et des chapeaux magiques.

Rien n’avait changé. Un léger voile de poussière recouvrait tout comme un masque de tristesse.

Ann se dirigea vers le placard, ouvrit les portes. C’était son refuge secret — connu de tout le monde — où elle seule avait le droit de se cacher. Maman faisait toujours semblant de l’y trouver par le plus grand des hasards.

Ann s’accroupit et le chercha. Il devait être là, elle en était sûre. Eh oui, couché sur une batterie de baskets et de souliers, Ruby, son lapin adoré, lui tendait les bras comme s’il attendait son retour. Ruby, le compagnon de toutes ses aventures, l’ami fidèle, le complice des sales coups. La petite Ann l’avait lâché quand les portes s’étaient ouvertes brusquement et que le gros policier avait tendu les bras pour l’arracher à son refuge. Personne n’avait pensé à rapporter Ruby à la fillette.

Elle poussa les robes d’enfant suspendues aux cintres, elle se plia et s’assit dans le coin du placard, comme elle l’avait toujours fait. Comme il lui sembla étroit. Elle referma les portes. Un demi-jour se diffusa par les fentes horizontales. Elle reconnut la lumière tamisée. Elle seule n’avait pas vieilli.

Elle serra Ruby contre son cœur — c’est ce que faisait la petite Ann quand elle devait aborder un problème important — et elle ferma les yeux. Elle n’avait pas fait le déplacement pour une balade nostalgique dans son enfance, mais pour régler des comptes. Depuis des années, une personne savait ce qui s’était réellement passé dans le salon. Cette personne lui cachait la vérité, le moment était venu de l’interroger.

Ann se recroquevilla dans la position où on l’avait trouvée, vingt ans plus tôt. Et elle s’abandonna aux souvenirs qui la submergeaient depuis son entrée dans la maison. Elle se laissa emporter dans un fleuve d’émotions, revoyant le visage de maman riant, triste, inquiet ou en colère selon les vilains tours que la petite Ann venait de commettre. Doris apparut en joyeuse copine de jeux, puis en ado rebelle à la mine ténébreuse. Papa était toujours de bonne humeur, faisant le clown à ses anniversaires…

C’étaient les souvenirs d’une enfance heureuse, insouciante où tout drame s’évanouissait dès que flottait l’odeur des muffins cuisant dans le four. Ils défilaient dans une joyeuse cohue, entraînant Ann dans leur ronde, et ils se fracassèrent contre le mur du Grand Secret.

Le mur était rouge. Rouge comme le sang qui s’étendait autour de maman allongée dans le salon. Une craquelure le zébra, une lumière jaillit par la fissure. Ann sentit le pouvoir s’ouvrir en elle.

Et tout devint clair.