Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 99 sur 160

Pages du PDF

Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 98

OceanofPDF.com

98

 

La sonnerie du téléphone la fit sursauter. C’était Steven, il lui demanda si elle voulait bien passer chez lui, il tenait à lui montrer quelque chose. Au ton de sa voix, elle sentit qu’il n’était pas dans son état normal.

Lorsqu’il ouvrit la porte de son appartement, Ann eut la confirmation de ce qu’elle pressentait. Il affichait une mine sombre et paraissait en proie à d’obscurs tourments.

D’une voix raide, il l’invita à le suivre au salon. Là, il resta debout, l’air désemparé.

– Tu voulais me montrer quelque chose ? lança-t-elle un peu inquiète.

Il sembla se rappeler que c’était la raison de sa présence.

– Oui, viens avec moi.

Il l’emmena jusque devant son bureau et ouvrit la porte.

– Entre.

Elle fit quelques pas. La masse de documents éparpillés, les notes couvrant les murs, tout témoignait d’un travail acharné, d’une activité fiévreuse, obsessionnelle. Ann comprit où elle se trouvait. Elle s’approcha des visages affichés sur le panneau de liège :

– Ce sont…

Steven pointa la première photo.

– Sandra Harper, disparue depuis plus de dix ans. À l’époque, elle avait deux enfants, une fille de 8 ans et un petit bout de chou de 5 ans. Lauren McReynolds, fit-il, en désignant le deuxième visage. Enlevée l’année d’après. Son mari n’a pas tenu le coup. Il a sombré dans l’alcool et on l’a retrouvé mort quelques mois plus tard. Lisa Hartzler. Pas de mari, pas d’entourage familial, son enfant de 6 ans a été confié à une famille d’accueil. Svitlana Dickerson, Courtney Baker, Annabelle Lazzaro, Janet Paulsen, Karen Swanson, toutes ont été enlevées en laissant derrière elles des vies brisées, des maris, enfants, parents, amis.

Steven s’attarda sur le dernier visage.

– Karen était ma petite amie… il y a deux ans, jusqu’à sa disparition.

Ann dévisagea Karen, notant son beau sourire lumineux, solaire. Elle ne savait pas ce qu’elle devait éprouver. Elle perçut la gêne de Steven. Au moins ne lui avait-il rien caché.

– Nous ne sommes restés ensemble que quelques mois, murmura-t-il sur un ton d’excuse. Elle est sûrement morte, comme les autres, mais ses parents m’appellent tous les mois pour avoir des nouvelles en espérant qu’elle est toujours en vie. Mais si, par une sorte de miracle insensé, elle a survécu, dans quel état se trouve-t-elle ? Quel inimaginable calvaire a-t-elle subi ? Je ne sais pas ce qui serait pire : qu’on la retrouve morte ou vivante.

Ils contemplèrent en silence son visage. Puis ils s’en détournèrent au même moment et se regardèrent.

– Ne restons pas là, dit Steven.

Ils retournèrent au salon et s’assirent l’un à côté de l’autre sur le divan.

– Pourquoi voulais-tu me les montrer, Steven ?

Il ne répondit pas, il avait l’air ailleurs.

– Quand on était gamin, commença-t-il d’une voix lointaine, on était tout le temps ensemble, moi et mon grand frère Matt. On traînait dans le quartier, on se lançait des balles sur la pelouse devant chez nous, on riait des mêmes blagues en se moquant des filles… C’était mon frère et c’était aussi mon meilleur ami…

Il marqua une pause. Sa voix s’assombrit.

– Ça s’est passé un soir de juillet. On faisait la course en vélo autour du pâté de maisons… J’étais en tête… (il sourit tristement), parce que Matt le voulait bien… Tout à coup, j’ai entendu un crissement de pneus suivi d’un grand bruit… Je me suis retourné… Matt, il… il était en train de rebondir sur la chaussée devant un gros van.

Steven parlait lentement, avec effort. Ann se rendit compte qu’il n’était pas du genre à se confier facilement, lui non plus.

– J’ai lâché mon vélo... j’ai couru vers lui. Matt saignait abondamment de la tête, au point que je ne voyais plus son visage. C’était horrible, comme dans les films... mais surtout, il ne bougeait pas… il ne répondait pas à mes appels. Et puis, derrière moi, j’ai entendu le bruit du van qui a redémarré et est parti en trombe.

Matt était déjà mort quand l’ambulance est arrivée. Il avait treize ans et demi. Je n’ai pas besoin de te décrire le drame que ça a été pour mes parents et pour moi. Mais il s’est passé un événement qui a changé ma vie. Le soir de l’accident, un policier est venu chez nous. On s’est assis à la table de la cuisine. Il a sorti un petit carnet et a commencé à me poser des questions. Le type de van ? Son numéro d’immatriculation, au moins un chiffre ou deux ? Un défaut sur la carrosserie ? Des inscriptions ? À quoi ressemblait le conducteur ? L’avais-je déjà vu quelque part ?

À chaque fois, je répondais « Non » ou « Je ne sais pas ». Pendant que le policier me questionnait, tout ce que je voyais c’était son crayon qui restait suspendu en l’air en guettant ma réponse. Pas une seule fois, la pointe s’est posée sur le carnet pour inscrire quelque chose.

J’ai craqué, je me suis mis à pleurer. J’étais l’unique témoin de l’accident et on attendait de moi que je fournisse des informations pour retrouver le coupable. Et j’en étais incapable. J’étais mort de honte et je m’en voulais comme tu ne peux pas l’imaginer. Je me disais que mes parents étaient terriblement déçus.

Le policier m’a regardé en silence pendant un moment, puis il a commencé à me poser des questions sur mon frère et sur moi. Quels étaient nos jeux préférés, est-ce qu’on aimait le baseball, le foot, etc.

J’ai su lui répondre et là, miracle ! le policier s’est mis à prendre des notes. Et je me suis senti mieux. J’étais utile.

À la fin de l’entretien, il a rangé son crayon et son carnet sans se presser. Il m’a fait un petit clin d’œil et s’est levé. Il a dit à mes parents : « Je vous promets que je vais tout faire pour le retrouver ». Et il est parti.

Des jours ont passés, des semaines, des mois. Mes parents téléphonaient de temps en temps au poste de police. Ils recevaient des réponses vagues, on leur disait qu’ils n’avaient rien de concret, seulement des fausses pistes. Ils avaient fini par ne plus appeler.

Et puis un soir, on a sonné à la porte. C’était le policier. Toujours aussi calme. Il venait nous annoncer qu’il avait retrouvé le conducteur du van. Il avait suivi sa trace jusqu’à l’autre bout du pays, en Californie !

Je me souviens qu’à cet instant, ses paroles ont couvert ma peine. Bien sûr, il n’avait pas fait ressusciter Matt, mais nous savions qu’au moins le responsable payerait pour ce qu’il a fait.

Avant de partir, le policier s’est tourné vers moi. Il a sorti son petit carnet. Il l’a feuilleté et a arraché une page. Il me l’a donnée en me faisant un clin d’œil, le même qu’à sa première visite.

Steven prit son portefeuille dans sa poche. Il en tira une feuille de papier qu’il tendit à Ann. C’était un croquis d’une étonnante qualité. Il représentait un petit garçon si bien saisi qu’on éprouvait la tristesse qui l’étreignait. En arrière-plan, on apercevait une femme, la tête posée sur l’épaule d’un homme. Leurs traits étaient flous, mais par leur attitude, on sentait leur accablement et leur peine.

– Je pensais que le policier notait mes réponses, en fait, il était en train de réaliser ce portrait de moi et mes parents. Il avait vu ma détresse de ne pas pouvoir l’aider et il m’avait posé des questions auxquelles j’étais sûr de pouvoir répondre, même si elles étaient inutiles.

Ann lui rendit le dessin. Steven le contempla.

– Je n’ai pas compris pourquoi il me l’a donné. Je pense qu’il a voulu simplement me montrer ce qu’il a vu ce soir-là. Une famille brisée. Une famille qu’il ne laisserait pas tomber.

Ses yeux étaient embrumés, il se tourna vers Ann.

– C’est ce dessin qui m’a décidé à entrer dans la police, Ann. J’ai voulu être cet homme qui est venu frapper à notre porte et nous a dit : « Je l’ai trouvé. » Chercher le meurtrier de ces femmes dont tu as vu les photos, c’est ce que je fais depuis deux ans, sans relâche. Je m’y suis consacré avec toute mon énergie, tout mon temps, à tel point que c’est devenu ma vie. Je leur ai fait une promesse, Ann : « Je vais tout faire pour vous trouver... et le faire payer ». Et j’ai cru que j’allais y arriver. J’ai réussi à l’identifier. C’est Charles Rylander, j’en ai la conviction, mais le moyen qui m’a permis de le découvrir l’a aussi alerté. Rylander m’a contacté. Il sait que je n’ai rien de concret contre lui. Il m’a fait comprendre qu’il ne prendrait aucun risque pour que je le coince. C’est fini.

J’ai l’impression de m’être cogné contre une vitre incassable et que, de l’autre côté, Rylander me sourit avec son petit air narquois.

La vitre est incassable, mais je dois la traverser. Je veux aller dans la pièce d’à côté, je veux me mettre en face de Sandra, Lauren, Lisa, Svitlana et les autres, et leur dire : « Il a payé ». Je veux aller voir leurs familles, je veux leur dire : « Vous pouvez faire votre deuil, car je les ai retrouvées ».

Il regarda en silence le plancher, il avait une expression douloureuse sur son visage. Sa promesse n’était encore qu’un souhait.

– Je dois traverser la vitre, Ann.

Il se tourna vers elle, les yeux brillants d’une lueur désespérée.

– Et j’ai besoin de ton aide…

*

 

– Laisse-moi ! s’exclama Ann en repoussant Steven qui s’avançait pour la serrer contre lui, comme si ça pouvait atténuer le choc qu’elle venait de subir.

– Tu ne te rends pas compte de ce que tu me demandes ! dit-elle, terrifiée. Non, tu ne sais vraiment pas !

Elle se leva d’un bond du divan. Il voulait qu’elle plonge dans le cerveau de Rylander pour extirper la preuve incontestable qu’il était le meurtrier. Elle s’enferma dans ses bras pour se protéger et fuit son regard. Elle tremblait de tous ses membres.

– C’est le seul moyen, dit Steven en se levant à son tour. Rylander m’a fait comprendre que c’est fini. Il va faire le mort. Je ne le coincerai jamais ! Jamais !

Ce qu’il lui demandait de commettre n’était ni plus ni moins qu’un…

– Un meurtre ! Tu réalises que si je plonge dans son cerveau, il va se tuer ? Non, moi je vais le tuer ! Je serais une meurtrière, Steven, MOI !

– Il serait condamné à mort pour ce qu’il a fait.

– Et c’est à moi de l’exécuter ?

– Ce n’est pas ça ! Je veux sauver des vies, et si on ne fait rien pour le mettre hors d’état de nuire, Rylander recommencera. Ces tarés ne peuvent pas s’en empêcher ! Dans un an, cinq ans, dix… il craquera. Peut-être qu’il finira par commettre une erreur, mais combien d’autres victimes pour en arriver là ? Qu’il puisse y en avoir une de plus m’est insupportable. Alors qu’on peut agir, maintenant.

– Tu… tu n’imagines pas l’enfer que j’ai vécu quand j’ai plongé dans le cerveau de Zlotnick.

– Mais tu l’as fait quand même, dit Steven, impitoyable. La justice allait le libérer et tu savais qu’il recommencerait à violer, à commencer par toi ! C’était un cas de légitime défense, Ann, tu n’avais pas le choix.

Oui, mais elle ne s’était pas attendue à ce que le voyage dans les tréfonds de l’esprit du violeur soit si abominable.

– Es-tu sûr, absolument sûr que c’est lui ?

– Je ne comprends pas ?

– C’est pourtant clair. Tu n’as aucun doute que Charles Rylander est le psychopathe que tu recherches ?

– Oui, j’en suis certain.

– Parce que tu as identifié son espèce de rituel lié aux chutes de neige, c’est ça ?

Elle le sentit légèrement déstabilisé.

– J’ai aussi ce témoin, ce Chris Meyer qui a vu Charles Rylander un soir de l’enlèvement de…

– Et donc, le coupa-t-elle, pour toi, ces deux éléments suffisent : c’est lui, à cent pour cent.

Il hésita un moment.

– Cent pour cent ! Cent pour cent ! Même les prélèvements ADN ne sont fiables qu’à quatre-vingt-dix-neuf pour cent et des poussières, et pourtant on les considère comme…

– Steven, je ne te parle pas d’analyses d’ADN. Je veux être sûre. Tu as ces preuves, la neige et ce témoin, qui te persuadent que Charles Rylander est coupable à cent pour cent, par contre elles ne sont pas suffisantes pour l’arrêter et le condamner. C’est bien ça ?

Elle vit un voile de doute assombrir son visage.

– J’avoue qu’une petite part d’incertitude subsiste, mais si infime que…

– Parce que s’il est innocent…

C’est elle qui l’aura tué ! Elle vit qu’il en avait pleinement conscience.

– Ann, dit-il d’une voix hésitante. Je comprends… Si tu as le moindre doute… Je ne peux pas te demander de faire ça…

Il cachait mal sa déception. Elle lui en voulait pour le chantage indirect qu’il exerçait sur elle. Il l’avait émue avec sa tirade, la larme à l’œil, sur sa vocation de policier ; il lui avait montré son mur des victimes ; il lui avait décrit le monstre qu’est Charles Rylander, et voilà qu’il lui faisait comprendre qu’elle était le dernier espoir de mettre fin à ses crimes. Comment pouvait-elle refuser ?

– Je vais le faire, dit-elle d’une voix dure.

Steven leva les yeux vers elle.

– Non, Ann. Je trouverai autre chose.

– À une condition…

La surprise figea Steven. Ann laissa planer un petit silence pour ajouter du poids à ce qu’elle allait dire :

– Tu me donneras l’adresse de mon père.

OceanofPDF.com