Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 53 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 52

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52

 

Quatre heures plus tard, Ann asséna de grands coups sur son volant. Sa hâte de rendre visite à madame Zlotnick était en train de virer à la rage folle. Impossible de localiser la maison. Depuis plus d’une heure, elle tournait dans les environs de Springfield, sillonnant des rangs de campagne mornes, plats et désolés. Sous la neige, tout ressemblait à tout. Comme elle n’avait croisé personne, elle prit son courage à deux mains pour se renseigner dans des fermes. Quelques portes s’entrouvrirent, laissant pointer le canon d’un fusil. « Qui ? La Zlotnick, la mère du violeur ? » Et les portes lui claquèrent au nez. Ou on lui donna des indications qui ne firent que la perdre encore plus.

Elle arriva, par hasard, au niveau d’un chemin en terre battue. Elle vit un bungalow en retrait d’une centaine de mètres du bord de la route. Si elle ne l’avait pas aperçu dans les souvenirs de Zlotnick, elle n’aurait jamais pensé que c’était là.

Elle engagea sa voiture sur le chemin à peine déneigé. L’habitation sentait le rejet du monde, le repli sur soi. La peinture blanc sale des murs s’écaillait. Un vieux pick-up hors d’âge croupissait dans un coin. De la fumée ondulait sur la cheminée du toit.

Au moins, il y a quelqu’un.

Ann arrêta la Chrysler à une vingtaine de mètres du bâtiment. Elle prit un sac en papier posé sur le siège passager. À peine fut-elle sortie de la voiture que la porte de la maison s’ouvrit brusquement. Une petite bonne femme armée d’un fusil de chasse en jaillit. Ann ne se troubla pas le moins du monde, elle commençait à se familiariser avec le protocole d’accueil du coin.

– Madame Zlotnick ? cria Ann avec une pointe de surprise non jouée.

Autant Larry était imposant et flasque, autant sa mère était petite et sèche. Elle avait un visage ridé et son air furieux devait y être gravé par principe.

– Vous êtes qui ? Elle lui avait lancé sa question d’un coup de tête hargneux.

– Je suis une… amie de Larry. Ann faillit s’étrangler en prononçant son prénom.

– C’est ça, une amie ! beugla-t-elle.

Elle mit Ann en joue. La jeune femme se raidit en voyant le canon se pointer sur elle. On avait passé le cap des formules de politesse.

– Vous êtes quoi, une journaliste de mes deux ? Vous écrivez un bouquin sur mon fils ? Encore une qui veut se faire du fric sur notre malheur !

Elle cracha avec dédain vers Ann.

– J’ai quelque chose pour vous, dit Ann en levant son sac en papier.

La mère Zlotnick plissa les yeux.

– De quoi vous parlez ?

Ann sortit une boîte du sac et l’agita en l’air.

– Des chocolats. De la part de votre fils. Des Russell Stover. Votre marque préférée.

Ann l’avait vu dans les souvenirs de Zlotnick. Le canon du fusil s’abaissa. Dix dollars de chocolats, c’était le prix pour ne pas se faire canarder.

L’attitude de la mère changea du tout au tout. Elle invita Ann à venir se réchauffer dans la maison. Quand la jeune femme arriva sur le seuil, Linda Zlotnick tenta une espèce de sourire. Peu accoutumé à cette expression, son visage faillit se craqueler.

Ann s’attendait à découvrir un intérieur dans le même laisser-aller que l’extérieur. À sa grande surprise, ce fut l’inverse. La maison était dans un état de propreté ahurissant. Madame Zlotnick devait passer tout son temps à astiquer, nettoyer et laver. Les crimes de son fils l’avaient condamnée à l’isolement, peut-être trouvait-elle dans la maîtrise de son petit monde un moyen de sauvegarder une espèce de dignité personnelle ?

Linda Zlotnick avait été la victime collatérale des exactions de son rejeton. Si Ann avait été capable d’éprouver un semblant de compassion pour la vieille mère, il se serait évanoui devant les photos qui envahissaient les murs et les cadres posés sur les meubles. Elles montraient toutes le cher fils, sa face molle était exhibée à tous les âges de sa vie, depuis le bambin aux joues rebondies jusqu’au violeur lors de son arrestation.

Les crimes odieux commis par Zlotnick n’avaient, semblait-il, altéré en rien l’amour que lui portait sa mère. Il resterait pour l’éternité le chéri adoré, incompris, condamné à tort. La galerie de portraits donnait envie de vomir.

Linda Zlotnick invita Ann à s’installer dans le salon et lui offrit à boire. Café ou thé ? Quel contraste avec la femme qui l’avait accueillie arme à la main, elle faisait preuve d’une courtoisie presque civilisée.

Ann refusa, à la limite de l’impolitesse. Elle se sentait incapable d’accepter quoi que ce fût de la mère de Zlotnick. Cette dernière tiqua, mais la boîte de chocolats ouverte sur la table du salon fit diversion. Elle en piqua un avec le bout de ses doigts et en croqua un morceau avec ravissement.

– Alors, vous êtes la nouvelle petite amie de Larry ? dit-elle, comme si elle jaugeait une future belle-fille.

Ann manqua s’étrangler.

– Oui, répondit-elle en essayant de maîtriser le tremblement de sa voix.

Madame Zlotnick la contempla avec une grimace ambiguë. Elle connaissait le destin des conquêtes de son Larry. Elle devait prendre Ann pour une demeurée, une folle ou une amoureuse aveugle.

– Quel est votre nom ?

– Ann.

– Comment va mon chéri ?

– Vous lui manquez, vous vous en doutez.

Un sourire craquela le visage ridé de la chère maman. Mais Ann n’avait pas envie d’entamer une conversation sur le moral de Zlotnick. Elle savait qu’elle ne tiendrait pas longtemps. La mère et le fils n’avaient rien de commun physiquement. Sauf les yeux. Ils avaient les mêmes. Ann risquait de sauter sur elle pour l’étrangler. (Malheureusement avant qu’elle ait eu le temps de tout lui révéler sur son père.)

– Il m’a dit de venir vous voir, il a un service à vous demander.

– Ah ouais ? Le chocolat roulant contre sa joue s’immobilisa. Et c’est quoi ? ajouta-t-elle, méfiante.

– L… Larry m’a dit qu’il y a deux ans, son codétenu de l’époque est passé vous voir à sa sortie de prison. Il vous a apporté une boîte de chocolats et un message de la part de votre fils. Vous vous souvenez ?

– Votre nom, c’est quoi déjà ?

– Ann. Vous vous rappelez, madame Zlotnick ?

– Appelez-moi Linda.

– Ça vous dit quelque chose… Linda ?

– C’est assez vague.

Le regard de Linda Zlotnick prit la fuite, il effleura les portraits qui les entouraient, comme si elle y cherchait l’aide de son cher fils.

– Par l’intermédiaire de cet homme, Larry vous demandait de détruire une boîte.

– La boîte de chocolats ?

Linda Zlotnick jouait l’idiote. Ann avait vu dans les souvenirs de Larry que c’était une boîte contenant des sous-vêtements de victimes que la police n’avait pas découverts. Le violeur avait été arrêté sans avoir eu le temps de la détruire. Par l’intermédiaire de Peter Milande, il demandait à sa mère de s’en débarrasser.

– Non, c’était une autre. Le nom du codétenu qui vous a apporté le message et la boîte de chocolats, c’est Peter Milande. Larry m’a dit que vous sauriez de qui il parle.

Madame Zlotnick jeta un rapide coup d’œil à son fusil posté contre la table de la cuisine.

– J’ai fait ce que mon fils m’a demandé. Il le sait.

Linda Zlotnick avait perdu son ton mondain. Elle regardait Ann avec méfiance. Ann se recula et agita les deux mains en signe de dénégation.

– Oh ça ? Vous savez, Linda, dit-elle en jouant l’idiote, les affaires entre vous et Larry, ça ne me regarde pas.

Ann vit les épaules de la mère se décrisper.

– C’est quoi votre petit nom, déjà ?

– Ann.

Linda approuva, comme si elle venait de consulter une fiche signalétique. Ann résista à l’envie de lui imprimer son prénom sur la figure d’une bonne gifle.

– Alors, c’est quoi le service qu’il veut, mon Larry ?

– Vous savez qu’il sera bientôt libéré pour conduite exemplaire (Ann vit Linda Zlotnick esquisser un sourire), il aimerait bien retrouver Peter Milande. Il vous demande s’il vous a dit où il comptait aller après son passage chez vous.

Ann redoutait une réponse du genre « Pourquoi vous le dire, à vous ? Je peux attendre que mon fils sorte ». Mais Linda semblait attelée à un autre problème, elle branlait de la tête pour secouer sa mémoire.

– Peter Milande, vous dites ? Je ne me rappelle pas ce nom.

– Mais il est bien passé ici ?

– Il y a un grand gars qui est venu de la part de mon fils. Mais son nom, je ne m’en souviens plus. Avec les noms, j’ai du mal. C’est quoi d’ailleurs, le vôtre ?

Elle goba une truffe avec un morceau de cerise confite. Ann faillit se jeter sur elle pour lui faire avaler toute la boîte, carton compris.

– Ann.

– Ann… Ann, répéta la mère en faisant chanter le prénom. Je suis sûre que ça lui plaît, à mon Larry.

– Vous me parliez de Peter Milande, madame Zlot… Linda...

– Ah oui, le gars dont j’oublie le nom. Je lui ai dit qu’il pouvait loger le temps qu’il voulait. Je n’ai pas beaucoup de visites et lui, il pouvait me parler de mon chéri, vous comprenez ? De son côté, ça lui tentait de se poser un peu, pour faire une sorte de point, je crois. Il ne causait pas beaucoup. Il est resté une semaine, à peu près, et il est parti.

Elle montra la fenêtre.

– Il restait assis là-bas, sur le réservoir, pendant des heures.

À travers la vitre givrée, Ann aperçut un bac en métal rouillé sous un arbre. Au-delà s’étendait une plaine enneigée désertique sans rien pour accrocher le regard.

– Il fixait l’horizon, je ne sais pas pourquoi. Une fois, je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous regardez, Peter ? Il n’y a rien là-bas ! » « Au contraire, il y a tout », qu’il m’a répondu. Il devait être un peu dérangé.

Il y a tout. Ann comprenait son père. Pour quelqu’un qui avait passé vingt ans, enfermé entre quatre murs, le vide était tout. Elle se rappelait avoir souvent fixé le mur de sa chambre à l’asile, souhaitant que son regard le transperce et poursuive son chemin sans jamais être arrêté, même si c’était pour ne contempler que le vide.

L’idée de partager cette sensation avec son père lui fut désagréable, elle la chassa de son esprit.

– Et quand il a quitté votre maison, il vous a dit où il comptait aller ?

– Non.

Ann fixa la bouche racornie qui venait de prononcer le « non », enfourner un autre chocolat. Elle sentit une masse de plomb s’abattre sur elle. Tout ce qu’elle avait enduré avec Zlotnick n’avait servi à rien. Elle avait cru que l’épreuve qu’elle avait traversée était si douloureuse qu’une récompense l’attendait forcément au bout du chemin. Elle l’avait méritée. Et voilà que son espoir venait de se fracasser une nouvelle fois, sur le « non » de cette vieille bique.

Elle scruta la mère un moment.

Peut-être ment-elle ?

Il suffisait de la cuisiner sans répit jusqu’à ce que le pouvoir se déclenche pour s’en assurer. Ann était prête à cette extrémité, elle ne ressentait aucun scrupule à condamner la mère à mourir dans d’atroces souffrances. Elle trouvait que Linda Zlotnick était coupable d’avoir mis au monde son ignoble rejeton, coupable d’accrocher avec fierté ses photos comme si c’était le plus innocent des fils, coupable de bouffer ses dix dollars de chocolats sous ses yeux.

Linda Zlotnick semblait considérer que la conversation était terminée ou le sujet clos. Elle se contentait de déguster ses friandises en sirotant de petites gorgées de café.

Soudain, une évidence frappa Ann : bien sûr qu’elle ne sait rien. Comment mon père aurait-il pu confier ses projets d’avenir à cette pauvre cloche ?

Ann avait envie de la secouer pour qu’elle recrache ses chocolats et lui balancer à la figure tous les portraits de Larry. Elle se leva d’un bond et sans même bâcler la moindre formule de politesse, elle sortit de la maison en coup de vent.

Linda Zlotnick resta bouche bée, tenant un macaron au sésame en l’air. Elle entendit claquer une portière et la voiture de la fille quitta la propriété. Alors seulement, elle se lécha les doigts et se leva. Elle s’approcha du buffet et prit une photo encadrée. C’était sa préférée, on la voyait serrer tendrement son cher Larry contre elle. Comme elle était jeune à l’époque. Et lui, déjà si beau. À leurs côtés se tenait cette fille avec sa robe bleue.

C’était à cause d’elle que les ennuis avaient commencé pour Larry.

C’était quoi, son nom, à celle-là ?