Si je dois te tuer ... (French Edition)

Marc Larmigny · Chapitre 35 sur 160

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Si je dois te tuer ... (French Edition)

Chapitre 34

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34

 

Après un long moment, Steven entendit la serrure jouer et la porte s’entrouvrit. À travers l’entrebâillement, Steven ne vit que deux yeux. Des yeux verts, d’un éclat étonnant, qui le fixaient.

– Que voulez-vous ?

La voix suintait la méfiance. Steven brandit sa plaque de police.

– Vous poser quelques questions. Vous permettez que j’entre ?

Elle hésita. L’instant dura une éternité. Puis, à contrecœur, elle libéra la porte de l’entrebâilleur. Steven s’insinua dans le faible passage qu’elle consentit à lui laisser.

Lorsqu’il la vit, il reçut un choc. Il n’avait aucune idée de son apparence, ou si vague, n’ayant découvert aucune photo d’elle, à part les clichés biométriques classiques fournis à l’administration. Étonnant, à l’heure où les vies de moins en moins privées s’affichent de plus en plus sur les réseaux sociaux. Mais, à l’évidence, mademoiselle Milande n’était pas du genre à bombarder le monde électronique à coup de selfies.

La beauté de la jeune femme le frappa, ses yeux verts le figèrent. Il nota les traits fins de son visage, encadrés par des cheveux d’un noir sans reflets, sans parler de sa silhouette élancée des plus agréables. Il ne s’attendait pas à être troublé à ce point-là. Il se sentit déstabilisé, quelques instants lui furent nécessaires pour se reprendre et renvoyer son côté flic en première ligne.

En traversant la zone pour arriver chez elle, il avait déjà deviné qu’elle ne devait pas beaucoup aimer se mêler aux représentants de l’espèce humaine. Des bâtiments à l’abandon sur des kilomètres et personne à l’horizon. Il faut avoir une sacrée haine du monde pour choisir d’habiter dans ce type d’endroit, avait-il pensé. Ou avoir vu sa vie voler en morceaux. Il savait que c’était ce qui était arrivé à Ann Milande.

Elle l’observait par en dessous, sur la défensive. Steven était habitué à voir de l’inquiétude sur le visage des gens qui reçoivent la visite d’un policier, surtout ceux qui n’ont rien à se reprocher. Mais chez Ann, il sentait un fond d’hostilité par le fait qu’il était flic. Il dérivait, sans doute, d’une aversion plus générale pour toute personne dépositaire d’une certaine autorité et disposant d’un pouvoir inquisitorial. Steven s’y était préparé. Il avait étudié son cas. Il connaissait le drame qui avait frappé la petite Ann. La découverte de sa mère assassinée l’avait brisée, la suite n’avait été qu’une longue errance ponctuée de séjours en hôpitaux psychiatriques.

La tragédie personnelle de mademoiselle Milande l’avait ému, mais il n’avait pas l’intention de se laisser attendrir. Avec Graziedei, ils avaient émis l’hypothèse qu’elle pouvait être une sorte d’empoisonneuse habile, responsable des trois suicides. C’était cette théorie qu’il voulait tester. Ann Milande avait forcément conservé certaines faiblesses et des fragilités de son passé, Steven comptait bien les exploiter.

Il avait décidé de la jouer « rentre dedans », il lui mettrait la pression. Deux issues s’offraient à lui : soit elle craquerait, soit elle se fermerait comme une huître et il ne pourrait plus rien en tirer.

Il se doutait que sa forte carrure devait l’impressionner. Il s’avança dans l’appartement d’un pas assuré. Il examina les lieux, ostensiblement curieux, avec un sans-gêne assumé. Il voulait qu’elle se sente oppressée par l’invasion de son espace vital.

– Ça faisait longtemps que je n’étais pas venu dans le coin, s’exclama-t-il, sans la regarder. Vous savez ce qui se passait ici, en dessous de chez vous ?

– C’étaient des abattoirs. On tuait des bêtes, répondit une voix sèche dans son dos.

– Pas seulement. C’était une couverture. Franck Stammers tuait des bêtes, mais il passait aussi de la drogue dans les carcasses. J’ai participé à son arrestation il y a quelques années. Enfin, c’est un peu présomptueux, disons que j’y ai assisté. À l’époque, je n’étais qu’un jeune stagiaire à peine sorti de l’école de police.

Steven sentait sa présence derrière lui. Elle le suivait à la trace, comme si elle était prête à lui sauter dessus. Il pouvait presque palper son malaise. Il lui jeta un rapide coup d’œil. Comme prévu, elle encaissait mal son intrusion. Il reprit :

– Un drôle de bonhomme, ce Stammers, il pouvait tuer un homme de sang-froid, mais il ne supportait pas les cris du bétail dans son usine à viande. Il avait fait installer un juke-box dans la grande salle et il passait des vieux tubes des années cinquante aux bêtes. Il pensait qu’elles appréciaient. Une petite douceur avant la mort…

Steven s’approcha du piano.

– Magnifique, ce piano. J’ai essayé de pratiquer quand j’étais plus jeune (il agita sa main gauche), mais j’avais du mal à utiliser celle-là en même temps que l’autre. Je n’étais pas vraiment doué, ajouta-t-il avec un air faussement dépité.

– Qu’est-ce que vous jouez, les classiques, Bach, Chopin ?

– Non, c’est de la musique écrite par des hommes.

Il se tourna vers elle. Elle le regardait avec défi. Qu’est-ce qu’il devait comprendre ? Qu’elle n’aimait pas les hommes ?

Il tendit un index vers le clavier.

– Je peux écouter le son ?

– NON !

Steven resta figé, doigt en l’air. Elle semblait bouleversée.

– Désolé, dit-il, un peu confus. Il se surprit à éprouver du remords : il s’en voulait de l’avoir blessée.

Elle le troublait, c’était évident, mais il avait un job à faire et il comptait aller jusqu’au bout.

Jusqu’à présent, elle jouait en défense. Elle ne lui avait toujours pas demandé la raison de sa visite. Elle attendait. Il l’imagina dans les bureaux des psychiatres. Elle ne devait pas être du genre à s’épancher. Ça ne devait pas être facile de lui tirer les vers du nez.

Il s’approcha du frigo. Une collection impressionnante de médicaments s’étalait sur l’appareil. Il survola les étiquettes. À première vue, pas d’antidépresseurs ou ce genre de douceurs, plutôt des compléments vitaminés, un somnifère tout de même. Il saisit un flacon, fit semblant de lire les inscriptions.

Du coin de l’œil, il vit entrer Ann dans son champ de vision. Elle était livide.

– Vous prenez tout ça ? dit-il.

– J’ai eu un accident...

– De voiture, je sais. Vous êtes restée trois mois dans le coma. C’est le docteur Matthews qui vous a prescrit tout ça ?

– Oui…

Il reposa le flacon sur le frigo.

– Il est mort, vous le saviez ?

– Je… je l’ai appris.

Steven planta ses yeux dans les siens, guettant sa réaction.

– Il s’est tailladé le visage au scalpel et s’est jeté par la fenêtre du quatrième étage, vous le saviez aussi ?

– Quoi ? s’écria-t-elle. Non, je… c... c’est horrible ! J’ai su qu’il s’était suicidé, mais…

Sa surprise semblait sincère. Puis son air soupçonneux réapparut.

– C’est pour m’annoncer ça que vous êtes venu ?

– Entre autres. J’enquête sur la mort de trois personnes, le docteur Matthews, Amber Winther et John Spivak. Tous trois ont mis fin à leurs jours. Vous le saviez ?

Elle tressaillit.

– J’ai appris pour Amber (elle le toisa), et alors ? C’est terrible, mais je ne vois pas en quoi je suis concernée.

– Je vais vous l’expliquer. Aucune de ces personnes ne se connaissait. Mais ce qui nous a frappés, c’est le caractère très particulier de leurs suicides. Toutes se sont donné la mort dans des circonstances assez dramatiques et, en plus, dans un laps de temps assez court. À part ça, aucun point commun. À première vue... Alors, on a mis un tas de renseignements dans un ordinateur, on a secoué. Votre nom est sorti.

– Et j’ai gagné quelque chose ?

Son ton frisait l’insolence.

– Dans un certain sens, oui, le privilège d’attirer mon attention. (Il sourit, elle resta de marbre.) A priori, vous êtes la seule personne à les avoir rencontrés tous les trois. Vous pourriez peut-être m’aider.

– À secouer votre ordinateur ?

Il ne put s’empêcher de sourire.

– À y voir plus clair, en tout cas. Vous avez peut-être remarqué quelque chose en commun chez eux. Commençons par John Spivak. Après votre accident, il vous a rendu visite dans votre chambre à l’hôpital. D’après une infirmière, ça ne s’est pas très bien passé. Peu de temps après, il s’est jeté sous un camion.

Il laissa planer un silence. Le visage de Ann restait impénétrable, elle attendait. Il continua.

– Pourquoi a-t-il quitté votre chambre si fortement contrarié ?

– Il est venu m’annoncer que c’était ma faute si sa femme avait appris qu’il avait une maîtresse. J’aurais gâché sa vie. D’après lui.

– C’est sûr que c’est suffisant pour mettre fin à ses jours.

Il la scruta. Elle le regardait dans les yeux. Toute crainte semblait l’avoir abandonnée.

– Il y a quelques jours, vous étiez au restaurant avec votre amie, Amber Winther. Des clients l’ont vue sortir en colère de la salle. Moins d’une semaine plus tard, elle s’est suicidée.

Ann s’assombrit. Steven constata que son décès l’avait ébranlée. Il décida d’appuyer là où ça risquait de faire mal, pour la tester.

– Elle a été prise d’une crise de démence, dit-il. Elle s’est barbouillé le visage à coups de rouge à lèvres, elle s’est jetée sur un fil électrique dénudé et l’a avalé. Elle est morte électrocutée. (Il grimaça) Ce n’était pas beau à voir.

Ann porta une main à sa bouche.

– Mon dieu, dit-elle, touchée.

– Est-ce que c’est lié à votre dispute au restaurant ? reprit-il. Des clients ont reporté un échange un peu vif entre vous.

Elle le dévisagea avec étonnement.

– Vous êtes sérieux ?

– Très. Que s’est-il passé à cette occasion ? Éclairez-moi. Pourquoi étiez-vous fâchées ?

Ann se figea.

– C’est privé. Je ne suis pas sûre que ça vous regarde.

– Vous ne voulez pas m’aider à comprendre ce qui s’est passé ?

Elle hésita un moment, puis sembla changer d’avis.

– Nous ne nous sommes pas disputées. Il y a un… problème entre son mari et la petite Cindy.

– Un problème ?

– Il ne se comporte pas comme un père devrait le faire avec sa fille. Vous voyez ce que je veux dire ?

Steven hocha la tête. Il avait saisi.

– On en a parlé pendant le repas, continua-t-elle. Je lui ai dit qu’elle devrait porter plainte, mais elle ne voulait surtout pas que ça s’ébruite. J’ai insisté. Elle l’a mal pris. Elle m’a reproché de vouloir… salir sa famille, quelque chose comme ça. Elle s’est mise en colère et a quitté la salle.

Ann laissa planer un silence, puis elle reprit.

– Vous devriez peut-être avoir une conversation avec le mari. Si Amber s’est suicidée, ce n’est pas à cause d’un repas au restaurant.

Steven réfléchit un moment.

– Et le docteur Matthews ?

– Quoi, le docteur Matthews ?

Elle plongea ses grands yeux verts dans les siens. Bon sang, elle lui faisait un sacré effet !

– Il s’est donné la mort peu de temps après votre départ de l’hôpital.

– Vous pensez que toutes ces personnes se suicident parce que je les ai rencontrées ? C’est à ça que vous voulez en venir ?