A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 1 sur 166

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A Vant Propos

Introduction

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Introduction

 

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L’INDE (DEUXIÈME PARTIE)

 

Après avoir fourni, dans l’introduction du deuxième tome, un cer-

tain nombre d’éléments en liaison avec le texte, on doit aborder ici les

questions générales soulevées par l’ensemble du voyage en Inde, en

commençant par celle qui se pose pertinemment tout au long du récit :

la question du pouvoir et de son exercice. Le problème se manifeste

au départ à l’échelle d’un personnage, Muhammad bin Tughluk, sul-

tan de Dihli, et s’élargit de proche en proche au pouvoir islamique en

Inde et, au-delà, à l’éternelle question du despotisme oriental. Ainsi le

lecteur se trouve renvoyé à la surprise annoncée au début de la préface

du tome I, où le choix du texte d’Ibn Battûta se justifiait par la néces-

sité d’une vision interne de l’Orient, déformée sous le prisme de

l’Occident. Or on se trouve maintenant confronté au récit d’un pou-

voir odieux et d’une cruauté absurde, sans avoir les moyens de le ré-

cuser sous prétexte de visions biaisées et d’alibis culturels. Doit-on

alors mettre les torts sur le compte d’un personnage ou d’une époque,

ou bien faire une généralisation et traiter le récit comme un exemple

parmi les plus significatifs et les plus probants des tares originelles de

ce qui serait « le despotisme oriental » ? Mais voyons les choses dans

l’ordre, p005 Ibn Battûta n’est pas le seul à nous décrire le bon et le

mauvais gouvernement de Muhammad bin Tughluk. D’autres contem-

porains indiens, notamment Ziya al-Din Barani, Budauni ou Isami, ont

laissé des chroniques qui reprennent ou complètent les événements

cités par notre auteur, en couvrant, en plus, la totalité du règne. Or ces

auteurs sont encore plus critiques, et sévères à l’égard du souverain.

Étant donné que Barani, par exemple, écrivait sous Firuz Shah, cousin

et successeur de Muhammad Tughluk, lequel chérissait la mémoire de

son prédécesseur, et que Ibn Battûta rédigea son récit en dehors de

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

toute influence de la cour de Dihli, on a peu d’arguments pour récuser

ces textes qui concordent et se complètent mutuellement.

 

Le règne de Muhammad Tughluk commença, comme d’habitude,

par des révoltes. Le père du souverain venait de fonder une dynastie et

il était normal que la transition provoque des remous. Jusque-là, rien

de notable, et même le traitement des coupables avec des raffine-

ments... culinaires paraît faire partie des mœurs de l’époque. Par

contre, ce sont les velléités d’un ordre nouveau et d’une administra-

tion parfaite qui porteront le plus grand préjudice à la société indienne

sous le régime du sultanat de Dihli. La première mesure de ce genre

est la décision de déplacer la capitale de Dihli à Deogir, baptisée Da-

wlatabad pour l’occasion. Cette décision, comme la plupart de celles

de Muhammad Tughluk, contient un noyau de rationalité abstraite :

l’empire s’étant étendu jusqu’au sud de la péninsule, Dihli devient

trop excentrée comme capitale. Mais il était évident que cette mesure

provoquerait le mécontentement des habitants de la capitale déchue,

vivant en grande partie sur les dépenses de la cour. La résistance prit

l’aspect d’une lutte personnelle entre Muhammad Tughluk et son

peuple, ce dernier lui envoyant des lettres anonymes de protestation et

le souverain décidant enfin de déporter tout le monde et de les emme-

ner de force à Dawlatabad. Cet événement servira également à p006

enraciner dans la tête du souverain la fiction qui semble avoir mené

ses actions ultérieures : une résistance ignorante et malveillante d’un

peuple récalcitrant et mal disposé face à la justesse des actes d’un

souverain éclairé. Cette vision des choses donne à ce dernier le droit

d’imposer ses vues par la force et de punir les insoumis. Ainsi les plus

grandes injustices et les plus grandes cruautés se feront au nom de

l’ordre, de la justice et des grands principes de gouvernement.

 

Une autre mesure du début du règne fut la compilation d’un regis-

tre général des revenus et des dépenses du royaume ; excellente initia-

tive, mais qui aboutit à un relèvement arbitraire des impôts dans la

région du Doab, grenier par excellence du royaume. Les paysans qui

ne pouvaient s’acquitter de ces charges nouvelles se replièrent alors

sur le brigandage, et une expédition punitive fut organisée en consé-

quence. Des villes ont été prises, et la population massacrée ou réduite

en esclavage, comme en pays conquis. Les insurgés, enfuis dans les

jungles, furent traqués comme du gibier.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

C’est vers la même époque que Muhammad Tughluk eut l’idée

d’une monnaie fictive destinée à augmenter les ressources du Trésor.

L’idée n’était pas nouvelle, mais seule l’administration chinoise avait

pu, jusqu’à ce jour, la mettre en pratique avec des résultats plus ou

moins satisfaisants. Or Dihli frappa des pièces de cuivre sans aucun

contrôle et sans un vrai calcul de contrepartie en valeurs. Les sujets

ingrats de Muhammad Tughluk se mirent alors à fabriquer, à qui

mieux mieux leur propre fortune ; la maison de chaque Hindou deve-

nant un hôtel des monnaies, selon l’expression de Barani, jusqu’à ce

que le Trésor soit obligé de racheter les énormes sommes en circula-

tion, au prix qu’il leur avait fixé en or et argent.

 

D’après les historiens, cette opération avait pour but d’enrichir le

Trésor, afin de permettre la réalisation p007 d’un objectif ambitieux : ni

plus ni moins que la conquête du monde. La première étape serait la

Perse, et pour cela une armée était déjà mise sur pied et payée jusqu’à

épuiser complètement le Trésor. Alors les militaires, privés de solde,

grossirent les rangs des différentes révoltes qui se rallumaient avec

une périodicité mathématique. On ne sait pas si l’expédition malheu-

reuse de l’Himalaya, relatée par Ibn Battûta, ainsi que par Barani, fai-

sait partie de ce vaste projet de conquête universelle.

 

Toutes ces mesures eurent pour résultat une des plus grandes fami-

nes que l’Inde ait jamais connue et qui dura sept ans. Ibn Battûta fut

témoin d’une bonne partie. Parallèlement, les révoltes battaient leur

plein. Une des principales raisons était l’affermage, au plus offrant,

des revenus des provinces. Les membres de l’aristocratie gravitant

autour de la cour prenaient en ferme les provinces à des sommes dont

rien n’indiquait qu’elles pourraient être raisonnablement remboursées.

Ainsi le nouveau gouverneur s’apercevait à la fin de l’année que son

seul espoir de survie résidait dans l’éventuel succès d’une révolte.

 

La situation appelait des mesures draconiennes et Muhammad

Tughluk s’y attela avec son zèle habituel. Un projet destiné à ramener

la prospérité fut élaboré. Un ministère de l’Agriculture fut créé et le

royaume fut divisé en secteurs de superficie égale, des carrés de trente

lieues de côté, dans lesquels pas un seul arpent ne saurait rester in-

culte. Les semences se feraient par rotation : blé, puis orge, puis canne

à sucre, et pour finir des légumes. Ce système parfait ne laissait de

place ni aux éventuels terrains incultes ni aux autres pâturages et fo-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

rêts inclus dans cette division géométrique du territoire. Par ailleurs, il

ne tenait pas compte des problèmes d’assolement, importants surtout

après les cultures comme celle de la canne à sucre qui épuise le sol.

Des surintendants ont été nommés et, aucune personne sensée p008 ne

voulant s’engager à faire pousser du blé dans un marécage ou de la

canne à sucre dans une forêt, les candidats furent surtout recrutés

parmi les personnes peu recommandables. Afin de les rendre plus ef-

ficaces, le souverain les combla de cadeaux et d’argent. Soixante-dix

millions de pièces d’or furent ainsi distribuées, d’après Barani, et trois

ans après, le résultat de la réforme n’était même pas capable

d’éponger le centième de cette somme.

 

Les résultats de tous ces projets ne faisaient que renforcer Mu-

hammad Tughluk dans la conviction de son bon droit et dans celle de

l’incapacité et de la tare congénitale de ses administrateurs et adminis-

trés. En conséquence, il fallait toujours punir et punir encore plus fort.

Jusqu’à ce que tout le monde se révolte, y compris les fonctionnaires

moyens, chargés de l’ordre et de la collecte de l’impôt dans les petites

circonscriptions. Ce soulèvement de la base administrative fut fatal au

souverain. Toutefois, il tint bon, et passa les six dernières années de sa

vie à courir de province en province, sans avoir l’occasion de mettre

un seul jour les pieds dans sa capitale, occupé qu’il était toujours à

mater une révolte tandis que d’autres s’enflammaient ailleurs. Il mou-

rut épuisé, en 1351, en laissant un empire exsangue et en état de dé-

composition avancée. « Le roi se libéra de son peuple et le peuple de

son roi », écrit Badauni en guise d’épitaphe. Une aspiration abstraite à

l’ordre, à la justice et même au bonheur général avait pu se muer en la

plus odieuse des tyrannies.

 

Mais le personnage ne peut sûrement pas tout expliquer. Il faut

donc le dépasser pour saisir le contexte politique et social de l’époque.

Et tout de suite s’impose une première constatation, qui transparaît à

travers toutes les sources : l’islam, et peut-être pour la première fois

dans son histoire, reste comme un îlot dans cet océan étranger et hos-

tile qu’est le monde hindou. Les raisons de cette non-assimilation ex-

ceptionnelle sont p009 sûrement très complexes, et il serait téméraire

d’essayer de les aborder dans ce cadre. Essayons tout de même de po-

ser quelques axes de réflexion.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

L’hindouisme, avec l’ensemble des pratiques sociales qu’il en-

traîne, n’est pas seulement profondément enraciné — jusqu’à en faire

un tout indivisible — dans le sol indien, il apparaît aussi comme réso-

lument antinomique à l’esprit de l’islam. Si l’islam possède avec le

christianisme un substrat commun à travers le monothéisme judaïque,

rendant les synthèses possibles, rien, ou presque, ne semble lui per-

mettre une compréhension du monde hindou, L’horreur sacrée qui

envahit le croyant musulman à la vue du système des représentations

et de la sensualité débordante matérialisées dans les temples hindous

n’a d’égal que la haine du dévot hindou face à la destruction systéma-

tique de ces temples par les envahisseurs musulmans. Dans la concep-

tion de la divinité et de la nature, de l’homme et de la femme, tout

semble séparer les deux religions, et d’ailleurs, la tradition musulmane

ne comptant pas les hindous parmi les « gens du Livre », elle ne leur

donne pas de possibilités de survie autonome dans une société islami-

que.

 

La coexistence pacifique étant ainsi a priori exclue, l’assimilation

démarre sous de très mauvais auspices. La conquête musulmane de

l’Inde n’a pas été appuyée par une colonisation plus ou moins mas-

sive, comme ce fut le cas avec l’immigration arabe en Afrique du

Nord, ou turque en Asie Mineure. Elle a été le fait d’un nombre limité

de personnes isolées, d’aventuriers et de guerriers turcs, afghans ou

mongols. Violence donc, et contre-violence bâtirent un nouvel empire.

Les nouveaux maîtres durent vite se sentir pris au piège de leurs

conquêtes et n’ont pu se maintenir qu’en se battant, le dos au mur, et

en se refermant sur eux-mêmes. Ainsi, on voit se former de nouvelles

castes à l’image de la société opposée : une aristocratie turque qui

conserve jalousement le pouvoir en reléguant au second rang les fa-

milles afghanes p010 ou mongoles et en considérant les hindous, même

convertis comme des parias. La violence engendre donc le cloisonne-

ment, lequel barre à son tour le processus de l’assimilation. Les seuls

ponts, non négligeables, sont jetés à travers le soufisme qui s’était dé-

jà nourri du mysticisme hindou, établissant ainsi un syncrétisme à la

base, raison principale peut-être de la persistance, malgré tout, de

l’islam en Inde. En conclusion donc, et sans vouloir s’aventurer plus

loin, on pourrait dire que la violence et la cruauté, très probablement

réciproques, semblent inhérentes à cette société excessivement insta-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

ble que fut l’empire de Dihli dans sa foudroyante mais fragile expan-

sion de ce début du e XIV siècle,

 

Il nous reste maintenant un dernier aspect à traiter en fonction de

notre préoccupation de départ : le cas de l’islam indien est-il une per-

version mesurable, donc explicable, ou bien est-il un aspect, aberrant

peut-être, mais de ce fait encore plus significatif, du « despotisme

oriental » ? Question qui nous mènerait loin puisqu’elle nécessiterait

aussi bien de justifier la juxtaposition des deux qualificatifs — « des-

potisme » et « oriental » que d’expliquer la raison pour laquelle ce

« despotisme » devrait avoir des sources géographiques, ethniques ou

religieuses, qu’elles soient prises séparément ou qu’elles soient ré-

unies en des synthèses partielles. On pourrait alors se limiter à

l’impression immédiate qui émane des descriptions fournies par Ibn

Battûta : celle du mépris ou de la dévalorisation de la vie humaine. Or

la « valeur » de la vie humaine, avec ses connotations aussi bien mo-

rales qu’économiques, nous ramène à l’« usage » qui en est fait ; à sa

productivité et à l’utilisation du surproduit qui en découle, donc au

type de formation socio-économique dans lequel cette « valeur » se

place. On avait déjà atteint le comble de cette dévalorisation à travers

les invasions mongoles, abordées dans le tome précédent. Or quels

que soient les objectifs tactiques de Gengis Khan et de ses successeurs

qui visent à semer la terreur et à paralyser toute résistance, p011 il n’en

reste pas moins que le système mongol, à ses débuts, non seulement

n’avait pas besoin d’un potentiel humain supplémentaire, mais au

contraire avait tout intérêt à détruire les structures sédentaires agrico-

les ainsi que le réseau urbain qui s’y attachait, afin de le remplacer par

une économie nomade, dévoreuse d’espaces et qui élimine les hom-

mes, faisant place aux troupeaux. En ce qui concerne le sultanat de

Dihli, une surpopulation des campagnes indiennes ne constituait pas

seulement un danger politique pour la minorité dominante musul-

mane, mais aussi un manque à gagner, par la diminution du surproduit

récupérable. C’est ainsi que l’administration centrale a tendance à

augmenter arbitrairement les impôts, qui sont des surproduits versés

en nature, et à sévir, ensuite, contre les « rebelles » qui ne peuvent

s’exécuter. Or ce sont les nécessités d’une culture intensive et d’un

artisanat important liés à une activité commerciale soutenue, et enfin

les besoins d’une production manufacturière, qui en valorisant le tra-

vail valorisent également la vie humaine. Alors les sociétés dites

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

orientales, islamiques ou non, ne répondant pas à ces caractéristiques,

s’attirent immanquablement, de la part des sociétés industrialisées, des

jugements de valeur attribués à des caractéristiques géographiques,

ethniques ou religieuses isolées de leur contexte. Ce serait donc dans

ce contexte, celui d’une formation socio-économique considérée sous

tous ses aspects — économiques, sociaux et culturels — qu’il faudrait

placer les témoignages dont on dispose en général et celui d’Ibn Bat-

tûta en particulier.

 

On revient ainsi à notre point de départ qui est le récit d’Ibn Battû-

ta afin de l’apprécier à sa juste valeur, celle d’un témoignage direct,

vivant et véridique de la société musulmane de l’Inde de son époque.

Notre homme restant toujours le « voyageur de l’islam », la société

hindoue n’apparaît que marginalement et ponctuellement, mais sans

manifestations particulières d’hostilité, et les contacts personnels de

l’auteur, au cours de sa captivité, p012 constituent les meilleures pages

de son œuvre. Les renseignements ainsi fournis sont d’autant plus

précieux qu’il s’agit d’une époque où les sources sont paradoxalement

rares. C’est pour cela que ces renseignements sont abondamment utili-

sés et controversés par les historiens indiens contemporains.

 

On retiendra dans l’ensemble des problèmes que le récit pose à

l’historiographie indienne ceux liés à l’itinéraire et à l’emploi du

temps de notre auteur, puisque les indications données par le texte

continuent à présenter des incohérences qui se répercutent sur les évé-

nements.

 

Premièrement, le problème de la date d’arrivée sur l’Indus — le 12

septembre 1333 selon l’auteur, deux ans plus tard si on calcule à partir

du départ de La Mecque —, déjà abondamment traité dans les tomes

précédents, réapparaît. Une lecture rapide des histoires de l’Inde sem-

ble confirmer cette première date. Or un examen un peu plus appro-

fondi montre qu’il n’en est rien, et que, bien au contraire, c’est

l’histoire de l’Inde de cette période qui semble avoir été bâtie sur la

date fournie par Ibn Battûta.

 

Dans le voyage d’arrivée de notre auteur, depuis l’Indus jusqu’à

Dihli, un seul élément nous fournit une indication chronologique : sa

rencontre avec le cheikh Alam al-din Sulaiman d’Adjodhan, dont on

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

sait par ailleurs qu’il est mort en 1334. Cela militerait, évidemment,

pour une arrivée en 1333, mais on pourrait mettre ce décalage sur le

compte d’un mensonge pieux, sachant que l’auteur affectionne parti-

culièrement les rencontres sanctificatrices, au point d’en inventer cer-

taines.

 

L’arrivée à Dihli se fait en janvier 1334 (ou 1336). Ibn Battûta at-

tend ici le retour du sultan qui rentrera à Dihli, d’après le texte, le 9

juin (1334) ou le 18 mai p013 (1336). On suppose que le souverain était

dans le Doab, en train de mater la révolte des paysans, mais rien ne

permet de le vérifier, et d’ailleurs on ne connaît pas la date de cette

révolte.

 

Après l’arrivée de Muhammad Tughluk à Dihli, on a droit à de

longues descriptions de réceptions faites à Ibn Battûta et à ses compa-

gnons, de cadeaux reçus ainsi qu’à l’évocation de l’histoire de son

endettement. Cet épisode a aussi le mérite d’éclairer le caractère du

personnage. Ces événements couvrent sans doute la seconde moitié de

l’année 1334 (ou 1336), et la prochaine date donnée est celle du 9

djumadha I (sans précision d’année), où le souverain part pour écraser

la révolte de Madura à l’extrême sud de la péninsule. Les historiens de

l’Inde situent cette date au 5 janvier 1335. Si on considère que le sou-

verain envoya son vizir en avant-garde près de deux mois avant son

départ, et si on tient compte du temps nécessaire pour que les nouvel-

les de Madura arrivent jusqu’à Dihli, on peut placer cette révolte vers

la fin de l’été ou le début de l’automne de l’année 1334. C’est ce que

font les historiens, en se basant apparemment sur le seul récit d’Ibn

Battûta et en retenant comme date d’arrivée le 12 septembre 1333. Or

la seule autre indication existante provient des monnaies de Djalal al-

din Ahsan Shah, le révolté et premier sultan de Madura, et les premiè-

res de ces monnaies retrouvées datent de 1336. Ainsi, rien n’empêche

d’avancer le départ de Dihli du souverain au 14 décembre 1336 en se

tenant à l’hypothèse de l’arrivée sur l’Indus en 1335.

 

Le texte précise ensuite que le sultan mit deux ans et demi pour re-

venir à Dihli. Pendant ce temps-là, il descendit à Dawlatabad et, par la

suite, à Warangal, dans le Telingana, afin de poursuivre sa route vers

Madura. Or, une épidémie qui éclata dans son armée l’obligea à

s’arrêter. Rentré à Dawlatabad, il apprit que les nouvelles de

l’affaiblissement de son armée et aussi des rumeurs sur sa mort

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

avaient provoqué des révoltes. Ces p014 révoltes une fois matées, la

famine atteint de telles proportions que Muhammad Tughluk, au lieu

de revenir à Dihli, s’installe à Sargadwari sur le Gange, près de Kan-

naudj, afin de pouvoir alimenter son armée et sa cour par la province

d’Oudh, la seule épargnée par la famine, grâce au gouvernement éclai-

ré d’Ain ul-Mulk. Entre-temps, Ibn Battûta se trouve à Dihli, chargé

de la gérance des revenus affectés au tombeau du sultan Qutb al-din,

et par cela occupé à alléger les souffrances de la population de la capi-

tale. Au cours de cette période, il fait un voyage au fief que Muham-

mad Tughluk lui avait affecté à Amroha et il rend visite au souverain

à Sargadwan. C’est à cette époque qu’on doit placer la révolte d’Ain

ul-Mulk, décrite en détail par Ibn Battûta, témoin oculaire, sa répres-

sion et le retour de la cour à la capitale, deux ans et demi après son

départ, c’est-à-dire en juin 1337 (ou 1339). Ici s’arrête la chronologie

tirée du texte d’Ibn Battûta, mais jusque-là, et à partir de 1334, tous

les événements de l’histoire du sultanat de Dihli sont datés à partir de

cette fameuse date de l’arrivée sur l’Indus et ils ne peuvent pas, par

conséquent, servir à sa vérification. Donc, mise à part la rencontre

avec le cheikh Alam al-din, rien n’empêche un décalage de deux ans.

Pour conclure alors définitivement, on peut dire que, dans toute cette

période mouvante du voyage d’Ibn Battûta qui s’étale finalement de

1328 à 1339, le seul élément qui milite en faveur d’une arrivée sur

l’Indus en 1333 (en fixant ainsi le dernier départ de La Mecque en

1330) réside dans sa rencontre avec le souverain mongol Tarmashirin.

Tout le reste cadre bien avec un départ de La Mecque en 1332,

comme le texte le précise, et une arrivée sur l’Indus en 1335.

 

Ce problème clos, on retombe tout de suite sur un autre, qui est du

même ordre. Ibn Battûta nous annonce son départ de Dihli pour le sud

de l’Inde et le Sud-Est asiatique le 17 safar 743 ou 22 juillet 1342. De

même, plus loin son départ des Maldives est fixé par le texte au 26

août 1344. On, exactement comme pour le problème p015 précédent,

les déplacements intermédiaires et les indications données nécessitent

l’intercalation d’au moins un an. Et, comme dans ce cas on ne peut

avancer la dernière date, puisque, de proche en proche, on bouscule-

rait les dates du retour au Moyen-Orient, lesquelles sont bien étayées

par des événements historiques, on doit donc reculer celle du départ

de Dihli en rognant encore sur le séjour indien.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Avant d’aller plus loin dans cette investigation, il faut signaler les

hypothèses que cette répétition d’« erreurs » nous incite à faire. On

arrive à la conviction qu’aussi bien les grosses incohérences chrono-

logiques dans l’itinéraire La Mecque-Indus ou dans celui de Dihli-

Maldives que les plus modestes concernant l’excursion à Bulghar et le

circuit du Khorasan ainsi que le voyage à Canton ou à Pékin ne résul-

tent pas d’oublis ou de confusions mais sont les conséquences de

« brouillages » volontaires. Le motif est plus clair dans les cas mi-

neurs : prolonger les voyages réels par des voyages imaginaires vers

des lieux bien cotés dans la littérature géographique et religieuse de

l’époque. En ce qui concerne les deux cas les plus importants, la pré-

occupation semble être la prolongation des périodes de formation reli-

gieuse ou d’exercice de fonctions. Dans la rédaction de son œuvre,

offerte au sultan du Maroc, Ibn Battûta poursuit deux objectifs : se

présenter comme quelqu’un qui a beaucoup voyagé, et par conséquent

beaucoup vu, mais aussi comme quelqu’un qui a acquis une formation

religieuse et exercé des fonctions, notamment celle de juge. Et c’est

surtout cette dernière démonstration qui doit le préoccuper le plus,

parce que c’est elle qui peut lui ouvrir la porte d’un emploi dans

l’administration marocaine. Or ces deux objectifs deviennent contra-

dictoires. Dans le récit d’Ibn Battûta, le temps est l’ennemi de

l’espace. Lorsqu’il voyage, les lieux, les choses et les personnages vus

suffisent comme preuves. Le temps est alors subtilisé. Par contre, le

temps compte dans les longs séjours, puisqu’il prolonge les périodes

de formation p016 ou l’ancienneté dans la fonction ; d’où ce temps en

accordéon qui pouvait peut-être échapper à ses contemporains ou ne

pas les préoccuper outre mesure, mais qui tombe sous le coup des exi-

gences de la recherche moderne.

 

Par conséquent, Ibn Battûta écrase volontairement le temps entre le

séjour mecquois studieux et la magistrature de Dihli, et récidive entre

cette dernière et ses nouvelles fonctions dans les Maldives. Il nous dit

également être resté un an et demi dans les Maldives, ce qui semble

peu probable, et, dans le cas où on accepterait cette affirmation il fau-

drait reculer son départ de Dihli non plus d’un an mais de deux ans.

Ce temps mobile permettait ainsi à notre auteur de combiner de longs

séjours et de longs voyages pour sa plus grande gloire auprès de ses

contemporains.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Parallèlement, le recul d’un an du départ de Dihli et le maintien de

la possibilité d’avancer de deux ans la date d’arrivée en Inde nous

permet de cerner d’un peu plus près le vide curieux qui s’installe entre

le retour de l’auteur, avec la cour, des bords du Gange à Dihli et son

départ définitif de cette ville. Si on suit le récit indien, on a vu qu’on

devrait placer ce retour vers le mois de juin 1337. Or la disgrâce d’Ibn

Battûta doit se situer peu de temps après ce retour, puisqu’elle est liée,

toujours d’après le texte, à sa visite à un cheikh dissident, lequel sera

exécuté « quelque temps » après le retour du sultan à Dilhi, comme il

le précise lui-même dans le tome précédent. Ensuite, il nous dit que,

« quelque temps » après sa disgrâce, il s’attacha pendant cinq mois à

un cheikh et que le sultan, apprenant ces faits, l’appelle auprès de lui,

dans le Sind. Cette rencontre date, d’après le texte, du mois de dé-

cembre 1341. Huit mois plus tard, il part de Dihli, chargé d’une am-

bassade en Chine. On a du mal, dans ces conditions, à remplir ces

quatre ans et demi écoulés entre le début de la disgrâce et le pardon du

souverain. La remise en ordre chronologique, p017 rabattant 1337 à

1339 et 1341 à 1340, réduit cette période à un an et demi et la rend

ainsi beaucoup plus plausible. Le flou chronologique du texte au cours

de cette période se reflète d’ailleurs sur l’histoire indienne, et une da-

tation des événements du règne de Muhammad Tughluk ne sera à

nouveau possible qu’à partir de décembre 1344, en se basant, évi-

demment, sur d’autres sources. Quant à Ibn Battûta, même s’il ne cite

aucune date dans son historique du règne de Muhammad Tughluk, il

semble suivre un ordre chronologique qui ne s’arrête pas à son départ

de Dihli, mais à son départ de Calicut pour l’Arabie en mars 1347,

puisque son récit s’arrête au siège de Dawlatabad par Muhammad

Tughluk, en précisant : « ici finissent les informations que je puis

donner à ce sujet ». Il ne connaît ni le retour du souverain de Dawla-

tabad au Gudjarat en ce même mois de mars ni l’accession du Deccan

à l’indépendance, le 3 août de la même année. Il faut également signa-

ler à cette occasion que, malgré ces problèmes chronologiques per-

sonnels, Ibn Battûta s’avère un chroniqueur très consciencieux de

l’histoire indienne, et, à notre connaissance, aucune recherche sérieuse

n’a eu à mettre en cause ses informations. Les seules erreurs provien-

nent du fait que les historiens de l’Inde se sont servis du récit indien

de notre auteur en l’isolant de son contexte global, ce qui n’a pas ren-

du possibles les prudences nécessaires de datation.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Dès son départ de Dihli, Ibn Battûta, quitte le milieu sur lequel il

nous avait entretenus pendant quatre chapitres, et pénètre progressi-

vement dans le monde hindou. Ses informations seront alors fragmen-

taires, puisqu’il ne tentera pas de faire des synthèses mais égrènera

des éléments, au fur et à mesure de son itinéraire et de ses aventures.

D’autre part, en cette période où la puissance du sultanat de Dihli se

trouve à son zénith, les sources d’informations sont en grande majori-

té musulmanes et p018 le matériel dont on dispose pour essayer une re-

constitution du monde hindou, et une comparaison avec l’image

qu’Ibn Battûta nous en donne, est minime.

 

Les choses sont encore plus difficiles en ce qui concerne le nord de

l’Inde. Non seulement on ne peut pas identifier les noms des radjahs

hindous cités par l’auteur, mais on arrive difficilement à concevoir cet

empire, qui s’étend jusqu’au sud, avec une deuxième capitale dans le

Deccan, tandis que les environs de Dihli se trouvent parsemés

d’entités politiques hindoues, formellement soumises, sans doute, à

l’empire, mais en perpétuelle révolte, comme le prouvent les aventu-

res et le tracé singulièrement tortueux d’Ibn Battûta entre Dihli et

Dawlatabad.

 

Pour le Sud, les choses sont relativement plus claires, du moins

dans leurs grandes lignes. On a brièvement mentionné, dans la préface

du tome précédent, les quatre grands royaumes hindous qui se parta-

geaient cet espace. De ceux-là ne subsistent, en 1340, que les restes du

royaume Hoysala, réduit à la partie sud de l’actuelle province de Kar-

nataka, et qui ne survit que grâce à l’habileté politique de son vieux

souverain, Vira Ballala III. Celui-ci va périr en 1342 entre les mains

du sultan de Madura, en laissant un vide politique progressivement

rempli, à partir de 1346, par la création de l’empire hindou de Vijaya-

nagara. Le passage d’Ibn Battûta correspond donc à cette période de

vacance de pouvoir, qui ne sera toutefois pas explicitement perçue,

puisque notre auteur ne sera concerné que par la côte occidentale de la

péninsule, qu’il va parcourir plusieurs fois d’un bout à l’autre. Or

cette bande côtière, longue de près de mille huit cents kilomètres,

coincée entre les Ghats et la mer, faisait partie d’un autre système po-

litique, économique et social. Seul le Gudjarat, au nord, venait d’être

conquis, à la fin du e XIII siècle, par les souverains de Dihli. L’empire

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

musulman disposait ainsi d’une issue sur la mer, avec le port de Cam-

bay. Toutefois, p019 des souverains locaux, pas toujours très commo-

des, persistaient de part et d’autre du golfe de Cambay, comme ce

Mokhradji, de la dynastie des Gohils, qui tenait l’île de Piram dans le

golfe en attaquant les navires musulmans. Muhammad Tughluk a dû

faire campagne contre lui pour le réduire après une fière résistance.

De même les Gohils semblent tenir la ville de Gogha, à l’ouest du

golfe, lors du passage d’Ibn Battûta.

 

Plus au sud, la côte était traditionnellement partagée entre trois dy-

nasties fort anciennes : les Kadambas dans le Kanara Nord avec Goa,

l’ancienne Gopakapatna, comme capitale ; les Alupas dans le Kanara

Sud centrés sur Mangalore ; enfin les Cheras dans le Kerala, dont la

capitale traditionnelle était Cranganore. Ces derniers furent les pre-

miers à disparaître de la scène de l’histoire. Leur dernier souverain fut

le quasi légendaire Cheruman Perumal, qui aurait vécu au e IX siècle.

Ce souverain, converti à l’islam, et qui d’après les récits islamiques,

aurait visité La Mecque, partagea ses possessions entre ses descen-

dants et ses vassaux. Il en résulta un grand nombre de petits États aux

frontières mouvantes et dont il est extrêmement difficile de déterminer

le nombre et l’étendue à une époque donnée. Il semble toutefois que le

nombre de ces États va en augmentant et atteint son maximum vers le

XVIIIe siècle, et que le chiffre d’une douzaine donné par Ibn Battûta

correspond à la réalité pour l’époque qui le concerne.

 

La particularité des États côtiers n’est pas seulement due à leur

cloisonnement entre les collines et la mer — ce qui les préserve relati-

vement des agressions continentales —, mais aussi à leur activité éco-

nomique. Le Sud — le Kerala — est la patrie du poivre, ainsi que

d’autres produits comme le gingembre ou le bois de brésil, très prisés

par les pays islamiques et chrétiens de l’Occident. D’autres produits,

comme la cannelle, issus principalement de Ceylan, transitent par

cette côte, connue sous le nom de côte de Malabar, tandis que plus p020

au nord le Kanara, moins peuplé et moins riche, joue le rôle de grenier

pour le Sud en produisant de grandes quantités de riz et en les expor-

tant vers le sud. Les croisades ayant habitué l’Occident chrétien à une

plus grande utilisation d’épices et la perte de la Palestine ayant privé

l’Europe de toute initiative dans le commerce avec les Indes, sa faim

n’en devint que plus grande et attisa le commerce indien, jusqu’à

aboutir à une intervention directe avec l’arrivée des Portugais au début

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

du e XVI siècle. De même, la côte sert de lieu de transit pour les che-

vaux importés d’Arabie vers l’arrière-pays. Les incursions de la cava-

lerie turque du royaume de Dihli nécessitent une riposte appropriée

dans un pays où les chevaux résistent mal au climat ; d’où la nécessité

d’une importation continue, qui atteint son apogée avec la renaissance

hindoue, marquée par la fondation de l’empire de Vijayanagara.

 

La prospérité et l’ouverture de la côte occidentale vers le monde

extérieur attire évidemment les colonies étrangères. Les juifs seraient

arrivés, selon la tradition, dès la destruction de Jérusalem par les Ro-

mains, en 70 de l’ère chrétienne. Des chrétiens nestoriens suivent vers

le e IV siècle ; c’est parmi eux que persistera la tradition de

l’évangélisation de l’Inde par saint Thomas, reprise par Marco Polo et

à sa suite par tous les autres Occidentaux. Des Arabes et des Persans

arrivent aussi sans doute très tôt. Plus tard, des colonies musulmanes

se fondent. Elles sont évidemment les plus nombreuses et les plus

puissantes, parce que constamment alimentées. Ces musulmans sont

appelés Bohras dans le Gudjarat, Navaiyats dans le Kanara, Mappilas

au Kerala et Chulyas à Ceylan. Les premiers sont déjà ismaïlites à

l’époque d’Ibn Battûta, ou bien ils le deviendront plus tard. Les Chu-

lyas seraient shi’ites à l’origine, sans autre précision. Les autres ne

semblent pas se différencier par leurs croyances — les Navaiyats se-

raient shafi’ites d’après Ibn Battûta —, mais peuvent l’être par leurs

origines — le nom Mappila vient de maha pila (grand enfant) p021 qui

indiquerait une origine métissée. Au passage d’Ibn Battûta, ces com-

munautés musulmanes, de plus en plus fortes à cause de leur domina-

tion commerciale sur les mers et de la suprématie musulmane dans

l’arrière-pays, sont à deux doigts du pouvoir. Les roitelets hindous

ont, pour la plupart, des ministres musulmans, qui semblent concen-

trer entre leurs mains l’essentiel des prérogatives. Toutefois, cette

progression sera stoppée par l’empire de Vijayanagara, qui restaure la

puissance hindoue et annexe une partie de ces États.

 

Les relations de la côte avec l’intérieur sont assez complexes. Le

sultanat de Dihli n’intervient directement que marginalement. Après

la prise de Cambay, Dihli semble principalement préoccupé par

l’ouverture de la voie maritime menant à cette ville. Il entreprend

alors la conquête de Goa à deux reprises, mais les deux occupations,

en 1312 et 1327, seront de courte durée et les anciens souverains re-

couvreront leurs possessions après le départ de l’armée. Le sultanat de

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Dihli ne semble pas avoir tenté d’expéditions côtières plus au sud. Par

contre, c’est le Hoysala, Vira Ballala III, qui, débarrassé de ses adver-

saires, les Yadavas de Deogir (Dawlatabad), absorbés par Dihli, tente-

ra d’étendre sa suprématie sur les côtes. Les premières hostilités entre

les Kadambas de Goa et Vira Ballala III datent probablement de

l’année 1300, suivant de peu la première invasion du Deccan par Ala

al-din Khaldji. Une autre bataille se déroulera en 1318, année de la

disparition du royaume Yadava de Deogir, et les Kadambas perdront

leurs provinces méridionales au profit des Hoysalas. L’année suivante

ces derniers s’attaquent aux Alupas du Sud Kanara et à partir de 1333

le nom de Vira Ballala apparaît dans les inscriptions aux côtés de ceux

des souverains locaux. Le dernier Hoysala disparaît en 1342 et Hari-

hara I, le premier souverain de Vijayanagara, apparaît comme suze-

rain de la région en 1345-1346. Or la période intermédiaire corres-

pond presque exactement aux dates des passages d’Ibn Battûta, qui

aborde Goa p022 pour la première fois en octobre 1341 et quitte Calicut

pour les Maldives et l’Asie du Sud-Est en août 1345.

 

Quittant Dihli le 2 août 1341 comme membre d’une ambassade, à

destination de la Chine, Ibn Battûta et sa suite arrivent après bien des

aventures, par un chemin assez détourné et pas toujours facilement

repérable, à Dawlatabad, probablement vers la fin du mois de septem-

bre. De là, il se rend, par voie de terre, à Cambay, traverse l’estuaire

de Mahi à Kawa et rejoint Gondhar, où l’ambassade s’embarque vers

la deuxième moitié du mois d’octobre. Cette traversée maritime finira

à Honavar. La suite du voyage vers le sud semble avoir été effectuée

par voie de terre. Il est probable que la compagnie chercha ainsi à évi-

ter Goa, où le navire n’accostera pas. Cela illustre l’hostilité du der-

nier Kadamba contre le sultanat de Dihli et contre les musulmans en

général. Si le passage de Marco Polo concernant le « royaume de Go-

çurat », situé dans son texte entre Malabar et Tana (Bombay), se rap-

porte en réalité à Goa et non au Gudjarat, la citation suivante éclaire le

comportement des Kadambas : « Et sont encore, en ce royaume, les

plus grands corsaires du monde sur mer, et les plus grands larrons sur

terre ; ils saisissent les marchands, et non contents de leur prendre les

denrées, les torturent et les rançonnent ; et s’ils ne payent pas rapide-

ment rançon, leur font si grands tourments que bien d’entre eux se

meurent » (Marco POLO). Ce danger pour le commerce maritime, qui

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

était quasi exclusivement aux mains des musulmans, motive aussi

bien les conflits avec Dihli que l’expédition qui sera menée plus tard

contre Goa par le sultan de Honavar.

 

Ce dernier, apparemment mentionné uniquement par Ibn Battûta,

paraît être le seul musulman à posséder, à l’époque, ce titre sur la côte

occidentale de l’Inde. Notre auteur précise que ce sultan est soumis à

un souverain p023 hindou nommé Hariab, et le premier réflexe des

commentateurs fut de chercher sous ce nom Harihara Ier de Vijayana-

gara. Or ce dernier, à cette date, n’avait pas encore apparu dans la ré-

gion, laquelle était directement ou indirectement soumise à Vira Bal-

lala III. Ainsi Hariab fut identifié avec un autre Harihara, Harihara-

nripala, petit-fils d’un gouverneur, que Vira Ballala III nomma dans

cette région fraîchement conquise sur les Kadambas en 1319. Après la

nouvelle invasion du Deccan par Muhammad Tughluk en 1327-1328,

et à l’occasion de la révolte de Gushtasp, racontée par Ibn Battûta, Vi-

ra Ballala subit encore une défaite qui l’obligea à lâcher prise sur ses

dominions les plus éloignés du Nord-Ouest. Alors Honna-nripa, le

gouverneur cité plus haut, accéda à l’indépendance et s’établit à Ger-

soppa, dans l’arrière-pays de Honavar. Son petit-fils Harihara-nripala

accéda au pouvoir en 1340 et Djalal al-din Muhammad, le « sultan »

de Honavar, semble avoir été son « seigneur de la mer », titre que plu-

sieurs musulmans s’étaient arrogé auprès des petits radjahs de la côte

indienne, avec la différence que Djalal al-din a dû faire quelques pas

de plus vers l’indépendance complète. Ainsi, il occupera Goa, le 1er

octobre 1342, et après une ultime bataille, en septembre 1343, où le

dernier Kadamba sera tué en essayant de récupérer sa capitale, il en

restera le maître jusqu’en 1347, quand Goa sera reprise par le premier

sultan Bahmani du Deccan. Le Kanara sera ainsi partagé entre les

Bahmanis et Vijayanagara et on ne saura plus rien des sultans de Ho-

navar. Quant aux souverains hindous de Gersoppa, ils continueront à

survivre jusqu’au début du e XV siècle comme vassaux de Vijayanagara

qui occupera également Goa.

 

Après Honavar, Ibn Battûta arrive à Barcelore, l’ancienne Basaru-

ru, qui est d’après lui la première ville du Malabar. Or les frontières

du Malabar se situent traditionnellement plus au sud, à partir du mont

Delly, et on est encore ici dans le Sud Kanara, le royaume des Alupa.

Cette dynastie qui gouverne le pays depuis le e VII siècle se trouve,

p024

à ce moment-là, soumise aux Hoysalas. Ainsi, les inscriptions nous

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

indiquent deux souverains pour l’époque ; le premier, Kulasekhara

Alupendradeva II (1335-1346), de la lignée des Alupa, et le deuxième,

une reine de la même lignée, mariée à Vira Ballala III. Il apparaît

qu’elle règne conjointement avec lui à partir de 1333, date de

l’occupation du pays par les Hoysalas, et on retrouve son nom jus-

qu’en 1348. Ibn Battûta mentionne également deux souverains : l’un à

Baccanore (Barakuru), où une inscription de 1346 nous donne effecti-

vement Kulasekhara II comme régnant à partir de cette ville ; et un

deuxième à Mangalore, qui n’est apparemment pas une reine, puisque

Ibn Battûta n’aurait pas manqué de le mentionner. Toutefois, les quel-

ques inscriptions existantes qui constituent toutes les sources pour

l’histoire des Alupa ne suffisent pas à résoudre ce problème.

 

Plus au sud, la constellation des royaumes du Malabar est compo-

sée de quatre formations principales et de plusieurs plus petites, qui

servent d’États tampons en remplissant les espaces intermédiaires.

Une chronique locale raconte la naissance, plus ou moins légendaire,

de ces royaumes à partir de la distribution des terres faite par Cheru-

man Perumal, vers le e IX siècle. On possède également des informa-

tions plus consistantes à partir de l’arrivée des Portugais au e XVI siè-

cle, mais, pour la période qui nous concerne, notre seule source est

Ibn Battûta et les quelques autres voyageurs qui ont abordé cette

même côte aux e e XIV et XV siècles.

 

Le premier royaume que rencontre Ibn Battûta est celui des Kolat-

tiri, ayant sa capitale à Cannanore. C’est probablement le même

royaume que celui d’Eli de Marco Polo, l’ancienne capitale, Eli, ayant

été progressivement abandonnée pour Cannanore. D’ailleurs, au e

XVI

siècle, le chef Mappila de Cannanore, dont le nom de famille est Ali

Radja, se rendra indépendant dans cette ville et les Kolattiri se retire-

ront vers l’arrière-pays p025 et le nord. Le sud de Cannanore, jusqu’aux

environs de Tellichery, appartient probablement à l’époque aux Kolat-

tiri, et ce n’est que plus tard qu’il éclatera en plusieurs petites forma-

tions dépendantes de ces derniers. Plus au sud, sans doute à partir de

Pantalayini, commence le domaine des Zamorins, qui vont progressi-

vement s’étendre aux dépens des formations voisines. Ibn Battûta et

sa suite arrivent à Calicut, leur capitale, vers la mi-novembre 1341.

Là, ils séjournent pendant trois mois, attendant probablement les

moussons favorables. Mais le voyage commence par une catastrophe :

les navires s’écrasent sur les rochers, les ambassadeurs sont noyés et

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

les présents destinés à la cour chinoise perdus. Quant au navire sur

lequel Ibn Battûta avait embarqué ses biens et ses esclaves, lui restant

à terre, il n’échappe à la destruction que pour fuir en emportant toute

la fortune de notre homme. Dans l’espoir de le rattraper, Ibn Battûta

descend alors jusqu’à Quilon, en passant par Cranganor, l’ancienne

Kodungallur, capitale des Cheras. Les radjahs de Cochin et ceux de

Quilon se partagent sans doute cette partie sud du Kerala, mais Ibn

Battûta ne mentionne que les derniers.

 

Après avoir attendu en vain à Quilon le passage de son navire, Ibn

Battûta rentre ruiné et désespéré à Calicut. Il a tout perdu, mission et

fortune, et n’ose plus retourner à Dihli où il avait réussi à s’en tirer in

extremis. Il lui reste un seul espoir, le sultan de Honavar, le seul chef

musulman de la région. Il part alors pour Honavar où il arrive vers la

mi-juin, puisqu’il nous dit que son séjour auprès de ce souverain tota-

lise onze mois. Quelques mois après, le sultan entreprend la conquête

de Goa qu’Ibn Battûta date du 13 djumadha premier. Or il ne peut

s’agir que de l’année 743, c’est-à-dire du 14 octobre 1342, puisqu’à la

même date, l’année précédente, il se trouvait quelque part entre Dihli

et Calicut, et l’année d’après il sera encore en route pour les Maldives.

p026

 

Mais notre homme n’est pas tranquille ; il espère avoir des nouvel-

les de sa fortune et de ses esclaves embarqués sur le navire parti pour

la Chine. Il quitte alors Goa le 13 janvier 1343 et descend jusqu’à Ca-

licut, pour apprendre que son esclave favorite était morte et que sa

fortune était dilapidée à Java. Il revient alors auprès de son dernier

refuge et nouveau maître de Goa, le sultan de Honavar. Il est de retour

à Goa le 24 juin 1343. Mais le sort, décidément, le persécute ; le der-

nier souverain Kadamba essaie, dans un assaut désespéré, de récupé-

rer son bien, et la bataille fait rage à Goa. Notre homme n’est pas de

ceux qui attendent une issue incertaine ; il quitte ainsi Goa, au milieu

des combats, le 24 août et revient à Calicut. S’il avait eu la patience et

le courage d’attendre, il aurait assisté au triomphe du sultan et à la

mort du dernier des Kadamba.

 

Revenu à Calicut, en pays infidèle, Ibn Battûta a impérieusement

besoin d’un protecteur pour survivre. En cherchant bien, il doit

s’apercevoir alors de l’existence d’un archipel perdu, mais musul-

man : les Maldives. C’est la seule issue qui lui reste pour tenter sa

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

chance encore une fois dans les parages. Il s’embarque alors en direc-

tion des îles vers la fin du mois de novembre de l’année 1343.

 

Sur les Maldives on a peu de choses à ajouter au récit d’Ibn Battûta

et à celui de François Pyrard de Laval, un Breton qui échoua dans ces

îles et y resta pendant cinq ans, entre 1602 et 1607. Ce second texte

nous a abondamment servi pour annoter celui d’Ibn Battûta. La tradi-

tion locale présente le récit de l’islamisation de l’archipel de la même

manière qu’Ibn Battûta, et la chronique royale locale correspond, à un

petit décalage chronologique près, aux personnages cités par notre au-

teur. Pour le reste, on ne possède que quelques descriptions disparates

comme celle de la Relation de la Chine et de l’Inde, p027 récit arabe

anonyme du e IX siècle. « [...] de nombreuses îles, dont on dit qu’elles

sont mille neuf cents ; elles marquent la séparation entre ces deux

mers du Lar et de Harkand [l’océan Indien à l’ouest et à l’est de

l’Inde]. Sur ces îles règne une femme. Il est rejeté sur ces îles de

l’ambre en grands blocs ; en effet, des morceaux y sont rejetés qui ont

le volume d’une maison ou à peu près. Cet ambre pousse au fond de la

mer sous forme de plante. [...] Ces îles sur lesquelles règne cette

femme sont plantées de cocotiers. La distance d’une île à une autre est

de deux parasanges, ou trois, ou quatre ; toutes ont des habitants et des

cocotiers. Leur richesse est constituée par des cauris, que leur reine

entasse dans son trésor. A ce que l’on dit, on ne saurait trouver plus

industrieux que les gens de ces îles, au point qu’ils font des chemises

tissées d’une seule pièce avec les deux manches, leurs deux soufflets

et la fente sur la poitrine. Ils construisent des bateaux et des maisons

et font tous les autres ouvrages avec la même habileté technique. Les

cauris leur viennent à la surface de l’eau encore vivants ; on prend une

palme de cocotier que l’on jette à la surface de l’eau et les cauris s’y

attachent ; ils les appellent kastag. » De même un voyageur chinois

contemporain d’Ibn Battûta, Chao Ju-Kua, qui écrit en 1349, note :

« Les produits originaires [des Maldives] sont les noix de coco, les

coquillages des cauris, le poisson séché et les grands mouchoirs de

coton. Tout commerçant prend un chargement de cauris pour Wu-Tieh

[Orissa ?] ou Peng-ka-la [Bengale] où il l’échange pour un charge-

ment ou même plus de riz. »

 

Ces renseignements ne nous apportent pas beaucoup d’éléments

nouveaux, si ce n’est au sujet des reines. Les Maldives sont présentées

par les géographes arabes comme un royaume de femmes et des cher-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

cheurs ont proposé d’y localiser l’île mâle et femelle de Marco Polo.

Or Ibn Battûta parle aussi d’une reine, mais celle-ci est un personnage

historique, confirmé par la chronique locale, et elle est aussi, avec sa

sœur, la seule reine p028 qui figure dans les listes royales. Il est toute-

fois possible qu’avant l’islamisation de l’île, au milieu du e XII siècle,

une descendance matrilinéaire, en vigueur également en Inde du Sud,

ait été pratiquée. Ibn Battûta n’est pas insensible à cette légende puis-

qu’il insiste, lorsqu’il est dans le sud de l’archipel, où les traditions

anciennes furent conservées plus longtemps, sur la présence de fem-

mes à un seul sein, référence évidente aux Amazones.

 

Notre auteur arrive à Malé, la capitale des îles, dans les derniers

jours de l’année 1343, peu avant le début du Ramadhan. A la fête de

la Rupture du jeûne, le 15 février 1344, il se trouve déjà avec une

belle situation : nommé cadi et nouant des alliances avec la famille

royale et les puissants de l’île. Par son statut et ses activités dans les

Maldives, notre personnage acquiert une nouvelle dimension, celle de

l’aventurier. Il aurait pu ainsi s’ajouter à la liste des guerriers, com-

merçants ou religieux musulmans qui réussirent à s’implanter dans un

petit pays lointain et finirent par conquérir le pouvoir et fonder leur

propre dynastie : les exemples sont nombreux. Mais notre homme

n’est pas de cette trempe. Il a fondé patiemment sa carrière sur le col-

portage des connaissances plus ou moins originales et les avantages

que cela procure auprès des grands ou des institutions religieuses.

L’absence de ce circuit en pays infidèle ou périphérique le pousse

malgré lui vers les sommets qui lui donnent très vite le vertige. Ainsi,

lorsqu’il rencontre des obstacles dans sa course pour le pouvoir aux

Maldives et se souvient d’une alliance passagère avec le sultan de

Madura, il ne peut s’empêcher, en allant chercher de l’aide auprès de

celui-ci, de faire une escale purement touristique à Ceylan. Le voya-

geur bat à plate couture le condottiere et la gloire de pouvoir ajouter le

pic d’Adam à ses trophées de voyage ne vaut pas le royaume des

Maldives. p029

 

Après une série de conflits avec les grandes familles des îles, qui

voient d’un mauvais œil un étranger s’installer et entrer dans des al-

liances importantes, Ibn Battûta doit quitter Malé, la capitale des Mal-

dives, au début du mois de juin 1344 et, après un séjour dans le sud, il

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

doit abandonner également l’archipel le 26 août 1344, première date

expressément citée après celle du départ de Dihli. Au début de son

récit maldivien, l’auteur nous dit y avoir séjourné pendant un an et

demi. Or le calcul chronologique établi ici ne lui accorde qu’un peu

moins de neuf mois. Un séjour plus long nous obligerait à reculer

d’une année de plus son départ de Dihli. Dans ce cas, la période

d’installation et d’accession aux honneurs et aux mariages à Malé, ne

semblant pas, en tout état de cause, avoir dépassé deux ou trois mois,

il nous resterait encore plus d’un an de séjour sur place. Or le texte ne

paraît pas justifier cette durée. Il est donc probable que c’est encore le

même mécanisme visant à prolonger les séjours valorisants qui le

pousse à fixer une telle durée.

 

En route vers le sultanat de Madura, situé au sud de la côte orien-

tale indienne, la côte de Coromandel, Ibn Battûta fait escale à Ceylan

et décide de visiter le pic d’Adam, un des hauts lieux de pèlerinage et

morceau de résistance des itinéraires des voyageurs. Ibn Battûta insis-

tera souvent sur le fait qu’il est un des rares voyageurs musulmans à

l’avoir visité.

 

Le pic d’Adam, est la deuxième montagne de l’île de Ceylan par sa

hauteur (2 243 m). Sur son sommet se trouve sculptée, sur un rocher,

une trace de pas démesurée (1,60 m sur 0,77 m) dans laquelle chaque

religion a mis le pied qui lui convenait. Ainsi il s’agirait du pied mer-

veilleux de Bouddha pour les bouddhistes, de Shiva pour les hindouis-

tes ou d’Adam pour les musulmans, les Portugais ne manquant pas

d’y ajouter plus tard p030 celui de saint Thomas, l’apôtre des Indes. La

légende musulmane est liée à la chute du Paradis céleste du premier

couple. Adam tombe sur Ceylan où il pose un pied sur la montagne et

l’autre dans la mer et Eve à Djedda, en Arabie, où, sur sa sépulture

réputée, la pierre tombale du chevet est distante de sept mètres de

celle des pieds. Les deux époux se retrouvent sur le mont Arafat, où

les pèlerins commémorent chaque année cet événement pendant le

pèlerinage. La tradition ceylanaise attribue la découverte de la trace au

roi Valagam Bahu, qui a vécu au Ier siècle avant l’ère chrétienne, et le

fait du pèlerinage est attesté depuis plus d’un millénaire.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

A l’arrivée d’Ibn Battûta, Ceylan vit une des périodes les plus

sombres de son histoire. Au début du e XIV siècle, trois forces étaient

en présence : le royaume bouddhiste cingalais, en quelque sorte la

puissance légitime de l’île, conservant la majeure partie de celle-ci ; le

royaume Tamil au nord, les Tamils étant des Dravidiens établis dans

l’île avant l’arrivée des Cingalais aryens ; et les Pandya du sud de

l’Inde qui interviennent régulièrement dans les affaires cingalaises en

jouant une puissance contre l’autre. Or, à partir de 1312, l’invasion

musulmane du sud de l’Inde désarticule complètement le royaume

Pandya, éliminant ainsi un facteur de la politique cingalaise. Ceux qui

profitent de cette disparition sont les Tamils, traditionnellement plus

exposés aux Pandya, par leur situation au nord de l’île. Ils avancent

alors progressivement vers le centre et la côte ouest, tandis que les

rois cingalais abandonnent leur capitale Polonnaruva, pour se retirer à

Kurunegala. C’est là qu’Ibn Battûta trouvera Vijaya Bahu V, déposé

par son fils qui s’était retiré encore plus à l’intérieur, à Gampola. Le

souverain le plus important de l’île est, d’après notre auteur, le Tamil

Arya Chakravarti qui réside à Puttalam, sur la côte ouest, et qui entre-

prendra des expéditions vers le sud, notamment vers Colombo où une

nouvelle puissance se précise : les musulmans. Ce n’est pas par ha-

sard, puisque Colombo est le centre p031 d’exportation de la cannelle,

principal produit de l’île. En des temps meilleurs, Bhuvanaika Bahu Ier

(1273-1284), le roi cingalais, avait envoyé une ambassade chez les

Mameluks d’Égypte afin d’essayer de se passer d’intermédiaires.

Mais, avec le retrait de ses successeurs vers l’intérieur, les marchands

musulmans colonisent rapidement la côte et au passage d’Ibn Battûta

ils sont déjà solidement implantés à Colombo. Toutefois, la pénétra-

tion musulmane à Ceylan en restera là. Quelques années plus tard, Co-

lombo sera conquise par les Tamils et ensuite par les Cingalais, en

attendant les Portugais au e XVI siècle.

 

L’itinéraire d’Ibn Battûta dans l’île ne manque pas de présenter

quelques problèmes. On a du mal à le suivre après Kurunegala et jus-

qu’à son arrivée à Dondra, au sud de l’île. Les différentes « baies »

qu’il mentionne en pleine montagne ne facilitent pas les choses. Le

retranchement des rois cingalais vers l’intérieur, leurs luttes, qui ont

duré jusqu’au début du e XIX siècle, contre les Portugais, les Hollandais

et les Anglais ont beaucoup limité les visites et par conséquent les tex-

tes éventuels de référence. Et la description de l’île faite par le Hol-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

landais François Valentijn à la fin du e XVIII siècle ne nous apporte pas

beaucoup d’éclaircissements à ce sujet.

 

Le séjour d’Ibn Battûta à Ceylan ne semble pas avoir dépassé un

mois, après lequel l’auteur s’embarque pour sa destination principale :

le sultanat de Madura. La région était le domaine d’une des plus an-

ciennes dynasties indiennes, les Pandya, dont les noms figurent dans

des inscriptions datant d’avant l’ère chrétienne. Marco Polo rencontra

un des derniers Pandya à la fin du e XIII siècle, mais l’invasion de Ma-

lik Kâfur, le général d’Ala al-din Khaldji, en 1312, avait désintégré la

puissance des Pandya et une deuxième expédition menée par Mu-

hammad Tughluk, durant le règne de son père, en 1323, p032 finit

d’annexer la région. L’éloignement de cette contrée, à six mois de

marche selon Ibn Battûta, et une épidémie providentielle qui éclata

dans l’armée de Dihli lorsque Muhammad Tughluk se mit en marche

pour écraser la révolte qui s’allumait à Madura contribuèrent à faire

de cette région le premier royaume musulman à se détacher de

l’empire de Dihli.

 

Cette puissance éphémère — elle dura une trentaine d’années —

reproduit, à plus petite échelle, les vices du royaume de Dihli. Sa si-

tuation est loin d’être stable. Le toujours présent Vira Ballala III

conserve toute sa puissance dans le sud et les Pandya, plus que millé-

naires, ne vont pas disparaître en un tour de main. Des inscriptions

Pandya datant de toute la période du sultanat de Madura et issues de

l’ensemble de son étendue laissent supposer que celui-ci n’a jamais eu

des limites fixes et qu’il a dû combattre, tout au long de sa courte

existence, contre les forces hindoues.

 

On peut très rapidement faire le tour de nos sources sur cette puis-

sance. Elles se limitent à Ibn Battûta et à quelques monnaies. S’étant

marié avec une fille de Djalal al-din Ahsan Shah, premier sultan de

Madura, notre auteur se trouve bien placé comme informateur. C’est

lui qui nous donne la succession des souverains de Madura dont le

quatrième, Ghiyath al-din Muhammad, ayant aussi épousé une fille de

Djalal al-din Ahsan, devient parent d’Ibn Battûta. C’est auprès de ce-

lui-ci que notre auteur se rend pour réclamer une expédition aux Mal-

dives. Le souverain consent sans difficulté. Il doit être relativement à

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

l’aise à l’époque. Il a fait disparaître le vieux Vira Ballala en 1342 et

Ibn Battûta aura l’occasion de contempler, deux ans plus tard, sa peau

remplie de paille, accrochée aux murailles de Madura. Le sultan passe

alors son temps à chasser du paysan hindou dans la jungle en atten-

dant les moussons pour organiser l’expédition des Maldives. Mais Ibn

Battûta joue de malchance. Le souverain est victime d’une « over-

dose » p033 d’aphrodisiaque. Les pucelles de Madura, qui « ont la chair

si ferme que nul ne saurait en saisir ou les pincer en quelque endroit »

(Marco Polo), ont eu raison de la conquête des Maldives. Et, un mal-

heur ne venant jamais seul, l’épidémie s’abat sur le pays, prélude

peut-être à la grande peste de 1348. Enfin les rapports entre le nou-

veau souverain et Ibn Battûta ne sont pas au beau fixe et notre

homme, malade et découragé, abandonne. Il se rend à Quilon, début

1345, et passe peut-être le Ramadhan et les deux fêtes en cet endroit,

tout en pensant retourner à son ancien protecteur, le sultan de Hona-

var. Mais, dernier coup du destin, il se fait dévaliser en route par des

pirates. Il ne lui reste, de toute sa fortune indienne, qu’un caleçon, et

c’est dans cette tenue qu’il ira se réfugier à la mosquée de Calicut.

 

Ibn Battûta apprend dans cette ville qu’il vient d’être père d’un fils

né aux Maldives. Cette descendance mâle lui donne comme une lueur

d’espoir et il repart pour l’archipel, où il fera un second séjour en

août-septembre 1345. Mais on lui fait comprendre qu’il est indésira-

ble. Le chapitre indien se ferme alors définitivement pour lui. Il ne lui

reste que la fuite en avant, la poursuite du voyage.

 

Avant de quitter le sous-continent indien, Ibn Battûta fait une es-

cale au Bengale. La raison n’en est pas évidente. Est-ce encore un

pays sous domination musulmane à ajouter à sa collection de voyage ?

Un cheikh vénéré à qui rendre visite ? Ou tout simplement l’itinéraire

du navire emprunté ?

 

La région n’est pas inconnue pour le lecteur, puisque le texte nous

a déjà donné des aperçus de son histoire. Le Bengale, occupé dès le

début de la conquête musulmane de l’Inde, à la fin du e XII siècle, fut

administré par des gouverneurs plus ou moins indépendants à cause de

p034 son éloignement et de ses difficultés d’accès. Après le renverse-

ment en 1290 de la dynastie fondée par Ghiyath al-din Balban à Dihli,

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

le fils de ce dernier, Nasir al-din Mahmud Shah Bughra, reste comme

souverain indépendant du Bengale jusqu’à son abdication en 1291 au

profit de son fils Rukn al-din Kaykavus (1291-1301). On retrouve

après un certain Shams al-din Firuz. Ibn Battûta est le seul à le présen-

ter comme fils de Nasir al-din. Firuz complète la conquête du Bengale

en annexant les districts sud et est qui composent l’actuel Bangladesh.

Toutefois, ces conquêtes deviennent rapidement un sujet de discorde

entre ses fils et lui, jusqu’à ce que un d’entre eux, Ghiyath al-din Ba-

hadir, réunisse l’ensemble en 1322.

 

Tandis que les Khaldjis, qui succédèrent aux Balbans à Dihli, ne se

mêlent pas des affaires du Bengale, les Tughluks prennent prétexte de

ces discordes pour intervenir. Ghiyath al-din Tughluk conquiert ainsi

le pays en 1324 et nomme des gouverneurs à Sonargaon pour l’est et à

Satgaon pour le sud du pays, tout en laissant Nasir al-din, un frère de

Ghiyath al-din Bahadir, comme souverain nominal, à Lakhnawti, dans

le Nord Bengale. Muhammad Tughluk, à son avènement, qui a eu lieu

juste après cette expédition, croit bon de renvoyer Ghiyath al-din Ba-

hadir comme roi vassal à Sonargaon, à l’est, en le faisant accompa-

gner d’un gouverneur-commissaire général, Bahram Khan. De même,

il flanque le souverain de Lakhnawti d’un autre gouverneur, Qadr

Khan. Enfin un troisième gouverneur, Izz al-din Yahia, est envoyé à

Satgaon.

 

Ibn Battûta, qui nous raconte l’expédition de 1324, relate égale-

ment la révolte de Bahadir et sa triste fin. A partir de cette fin, le Ben-

gale ne semble pas poser de problèmes pour Dihli jusqu’à la mort, en

1337-1338, de Bahram Shah, gouverneur de Sonargaon. Son lieute-

nant, Fakhr al-din, le remplace alors d’office, et déclare son indépen-

dance sous le nom de Fakhr al-din p035 Mubarak Shah. Muhammad

Tughluk, harcelé par la famine et probablement par la révolte d’Ain

ul-Mulk, charge les deux autres gouverneurs du Bengale d’étouffer la

sédition. Sonargaon est occupée par Qadr Khan, le gouverneur de

Lakhnawti, mais la dispute habituelle sur le partage du butin conduit à

l’assassinat de celui-ci et au retour de Fakhr al-din. Ce dernier essaie

de pousser son avantage plus loin en occupant Lakhnawti, restée sans

gouverneur. Mais un lieutenant de Qadr Khan agit plus vite que lui et

dès 1340 le Bengale possède un deuxième souverain, gouvernant à

partir de Lakhnawti, sous le nom d’Ala al-din Ali Shah. La troisième

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

province ne tardera pas à basculer à son tour et un certain Shams al-

din Ilyas Shah apparaît à Satgaon à partir de 1343,

 

Telle est la situation lorsqu’Ibn Battûta arrive au Bengale, proba-

blement vers le mois d’octobre 1345. Il débarque à Chittagong, dans

le Bengale oriental, et cite le sultan Fakhr al-din ainsi que les démêlés

de ce dernier avec Ala al-din Ali, le souverain du Nord. Or ce dernier

sera évincé de Satgaon quelques mois plus tard par Shams al-din Ilyas

Shah, lequel, en 1352, chassera également de Sonargaon Ikhtiyar al-

din Ghazi, le fils de Fakhr al-din, et réunifiera l’ensemble du Bengale.

 

Notre auteur, terrorisé par tout ce qu’il a vu à la cour de Dihli,

craignant la fureur de Muhammad Tughluk et espérant toujours reve-

nir un jour, s’abstient d’approcher ces souverains considérés par Dihli

comme rebelles et revient à sa vieille vocation de mystique pour visi-

ter un saint célèbre dans la région de Sylhet, limitrophe de l’Assam.

 

Ce saint, dont la mémoire est toujours célébrée dans la région, est

le cheikh Djalal, un des saints guerriers du Bengale, légendaire à plu-

sieurs titres. Tout d’abord à cause de sa filiation spirituelle à partir

d’Ahmad al-Yasavi (mort en 1169), fondateur d’un des principaux p036

ordres de la branche malamati (antinomique) du soufisme, lequel a

fourni des générations de saints guerriers dans les confins occidentaux

et dont une filiation, les bektachis, constitua l’ordre officiel des janis-

saires ottomans. Légendaire ensuite par son grand âge, le cheikh Dja-

lal, se prétendant contemporain du dernier calife abbasside, et donc du

dernier âge d’or islamique, auquel Ibn Battûta fait remonter volontiers

plusieurs bienheureux centenaires de son récit. Légendaire enfin par le

rôle qui lui est attribué dans la conquête du Bengale, au début du e

XIV

siècle, sous le règne de Shams al-din Firuz Shah. Le cheikh serait parti

avec 700 compagnons à la conquête de terres nouvelles et serait arrivé

à Sylhet accompagné de 313 suivants. Il aurait vaincu des infidèles

sans nombre et partagé leurs terres et leurs richesses entre ses compa-

gnons. Cette aura légendaire ne manque pas d’influencer Ibn Battûta

qui entoure son récit de plus d’éléments extraordinaires que

d’habitude. Ce pèlerinage, qui constitue pour lui le point fort de sa

visite au Bengale, accompli, il se réembarque à Chittagong pour

l’Extrême-Orient.