A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 51 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

elles ne ressemblaient pas à celles-là. Ibrâhîm donnait à manger aux

fakîrs et aux indigents. Lorsque le sultan se dirigea vers le pays de

Ma’bar 183, le cheïkh lui fit présent d’une pastèque, qu’il accepta et

trouva excellente. Aussi lui donna-t-il en fief la ville de Dhâr, et lui

prescrivit-il de construire un ermitage sur une colline qui dominait

cette ville. Ibrâhîm éleva cet édifice avec le plus grand soin ; il y ser-

vait des aliments à tout-venant. Il persévéra dans cette conduite durant

plusieurs années ; après quoi il alla trouver le sultan et lui porta treize

lacs [de drachmes], lui disant : « Voici ce qui me reste de l’argent que

j’ai employé à donner à manger au public ; le fisc y a plus de droits

que moi. » Le sultan accepta la somme ; mais il n’approuva pas

l’action du cheïkh, d’avoir amassé des richesses et de n’en avoir pas

dépensé la totalité à distribuer des aliments.

 

C’est dans cette même ville de Dhâr que le fils de la sœur du vizir

Khodjah Djihân voulut assassiner son oncle, s’emparer des trésors de

celui-ci et se rendre ensuite près du chef rebelle, dans le pays de

Ma’bar 184. Ce complot étant parvenu à la connaissance de son oncle,

il se saisit de lui et de plusieurs émirs et les envoya au sultan. Le sou-

verain mit à mort les émirs et renvoya leur chef à son oncle, le vizir,

qui le fit périr. p176

 

ANECDOTE

 

Quand le neveu du vizir eut été renvoyé à son oncle, celui-ci or-

donna de lui faire éprouver le même supplice qu’avaient subi ses ca-

marades. Le malheureux avait une concubine qu’il chérissait ; il la

manda, lui fit manger du bétel, et en accepta de sa main ; puis il

l’embrassa en signe d’adieu et fut jeté aux éléphants. Il fut écorché et

sa peau remplie de paille. Lorsque la nuit fut arrivée, la jeune femme

sortit de la maison et se précipita dans un puits voisin, non loin du lieu

où son amant avait péri. Le lendemain, elle fut trouvée morte ; on la

retira du puits et l’on ensevelit son corps dans le même tombeau où

furent déposées les chairs du neveu du vizir. Cet endroit fut appelé

Koboûr Achikân, ce qui signifie en persan le Tombeau des amants.

 

183 L’expédition de Madura de 1335 (voir plus haut p. 77).

184 Voir plus haut, p. 77.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

De la ville de Dhâr nous nous rendîmes à celle d’Oudjam, cité

belle et bien peuplée, où résidait le roi Nâssir eddîn, fils d’Aïn Al-

mulc, homme distingué, généreux et savant, qui souffrit le martyre

dans l’île de Sendâboûr, lorsqu’elle fut conquise 185. J’ai visité son

tombeau dans cet endroit-là, ainsi qu’il en sera fait mention. C’est

aussi à Oudjaïn qu’habitait le jurisconsulte et médecin Djémâl eddîn,

le Maghrébin originaire de Grenade.

 

D’Oudjaïn, nous allâmes à Daoulet Abâd 186, qui est une ville

considérable, illustre, égale à la capitale Dihly par l’élévation de son

rang et la vaste étendue de ses quartiers. Elle est divisée en trois por-

tions, dont l’une est Daoulet Abâd [proprement dite]. Celle-ci est par-

ticulièrement destinée à l’habitation du sultan et de p177 ses troupes. La

seconde portion est nommée Catacah 187. Quant à la troisième, c’est la

citadelle qui n’a pas sa pareille sous le rapport de la force, et qui est

appelée Doueïguir.

 

C’est à Daoulet Abâd que demeure le très grand khân Kothloû

khân, précepteur du sultan. Il en est le commandant et y tient la place

du monarque, ainsi que dans les pays de Sâghar, de Tiling et dépen-

dances 188. Le territoire de ces provinces comprend un espace de trois

mois de marche, parfaitement peuplé. Le tout est soumis aux ordres de

Kothloû khân, et ses lieutenants y exercent l’autorité. La forteresse de

Doueïguir, dont nous avons fait mention, est un rocher situé au milieu

d’une plaine 189. Il a été taillé, et l’on a bâti sur le sommet un château

où l’on monte avec une échelle de cuir, que l’on enlève la nuit.

 

C’est là qu’habitent, avec leurs enfants, les Mofred, qui sont les

mêmes que les Zimâmy 190. On y emprisonne dans des fosses les indi-

 

185 Sindabur est le nom musulman de Goa. Il doit s’agir de sa deuxième conquête

en 1327.

186 Dawlatabad, l’ancienne Deogir, capitale des Yadavas, conquise par Ala al-din

Khaldji. Déclarée capitale du sultanat de Dihli en 1327, devint le centre du

sultanat bahmanide du Deccan à partir de 1347.

187 De kataka, camp royal en sanskrit.

188 Saugar sera visité par la suite. Pour le Telingana, voir t. II, chap. 6, n. 59.

189 La forteresse est bâtie sur un rocher conique de cinquante mètres de haut. La

colline sur laquelle elle se situe s’élève quasi perpendiculairement à la plaine à

une hauteur de deux cents mètres.

190 Voir t. II, chap. 6, n. 53.