A Vant Propos
Du takchîf
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
portait ses habits sur lui, tenait un fouet à la main, et l’eau n’était plus
qu’à la distance d’un mille 728 lorsqu’il avait succombé.
Nous arrivâmes à Tâçarahlâ 729, lieu de dépôts, ou amas souterrains
d’eaux pluviales ; les caravanes descendent dans cet endroit et y de-
meurent pendant trois jours. Les voyageurs prennent un peu de repos ;
ils raccommodent leurs outres, les remplissent d’eau, et y cousent tout
autour des tapis grossiers 730, par crainte des vents ou de l’évapo-
p398
ration. C’est de ce lieu que l’on expédie le 731 takchîf ou [le messager
de] la découverte.
DU TAKCHÎF
C’est là le nom que l’on donne à tout individu des Messoûfah que
la caravane paye pour la précéder à Îouâlâten. Il prend les lettres que
les voyageurs écrivent à leurs connaissances ou à leurs amis de cette
ville, afin qu’ils leur louent des maisons, et qu’ils viennent à leur ren-
contre avec de l’eau, à la distance de quatre jours de marche. Celui qui
n’a pas d’amis à Îouâlâten adresse sa missive à un négociant de cette
place connu par sa bienfaisance, lequel ne manque pas de faire pour
cette personne comme pour les autres de sa connaissance. Souvent il
arrive que le takchîf, ou messager, périt dans ce désert ; alors les habi-
tants d’Îouâlâten n’ont aucun avis de la caravane, qui succombe tout
entière ou en grande partie. Cette vaste plaine est hantée par beaucoup
de démons 732 ; si le messager est seul, ils jouent avec lui, le fascinent,
728 Un mille arabe, c’est-à-dire un peu moins de deux kilomètres.
729 Le nom lui-même n’est pas identifiable, mais le site proposé, à cause de la
présence d’eau, est celui de Bir Ounane, dans la région d’al-Khnachich, à
l’extrême nord du Mali actuel. Toutefois, il faut signaler qu ce site, qui devait
se situer au milieu des étapes d’Ibn Battûta entre Taghaza et Oualata (Iouala-
ten), à dix jours de la première et à douze de la seconde, se trouve en réalité à
deux cent cinquante et cinq cents kilomètres respectivement la deuxième par-
tie du voyage, à partir de Bir Ounane, devient donc quasi impossible en cara-
vane de dromadaires, mais elle a pu se faire avec des chevaux.
730 Tillis : grand sac doublé en laine et poil dont on se sert ordinairement pour le
transport.
731 Takshif signifie reconnaissance du terrain ; l’éclaireur, lui-même s’appelle
kashshaf.
732 « Les gens donnent pour chose manifeste que dans ledit désert habitent nom-
bre d’esprits qui produisent aux voyageurs de grandes et surprenantes illusions
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
de sorte qu’il s’écarte de son but et meurt. En effet, il n’y a dans ce
désert aucun chemin apparent, aucune trace visible ; ce ne sont que
des sables que le p399 vent emporte. On voit quelquefois des monta-
gnes de sable dans un endroit, et peu après elles sont transportées dans
un autre lieu.
Le guide dans cette plaine déserte est celui qui y est allé et en est
revenu plusieurs fois, et qui est doué d’une tête très intelligente. Une
des choses étonnantes que j’ai vues, c’est que notre conducteur avait
un œil perdu, le second malade, et, malgré cela, il connaissait le che-
min mieux qu’aucun autre mortel. Le messager que nous louâmes
dans ce voyage nous coûta cent ducats d’or 733 ; c’était un homme de
la peuplade des Messoûfah. Au soir du septième jour après son départ,
nous vîmes les feux des gens qui étaient sortis vers nous, et cela nous
réjouit extrêmement.
Cette plaine est belle, brillante ; la poitrine s’y dilate, l’âme s’y
trouve à l’aise, et les voleurs n’y sont pas à craindre. Elle renferme
beaucoup de bœufs sauvages 734, au point que souvent on voit une
troupe de ceux-ci s’approcher assez de la caravane pour qu’on puisse
les chasser avec les chiens et les flèches. Cependant, leur chair engen-
dre la soif chez les gens qui la mangent ; et c’est pour cette raison que
bien des personnes s’abstiennent d’en faire usage. Une chose curieuse,
c’est que, quand on tue ces animaux, on trouve de l’eau dans leurs
ventricules 735. J’ai vu des Messoûfites presser un de ces viscères, et
pour les faire périr. Et il est vrai que lorsqu’on chevauche de nuit par ce désert,
et qu’un des marchands ou autre reste en arrière, et se trouve séparé de ses
compagnons pour dormir ou pour autre cause, si la compagnie en marchand
disparaît derrière une colline ou montagne, quand il veut aller rejoindre ses
compagnons, lors souvent arrive qu’il ouïsse en l’air esprits malins parler en
manière que semblent être ses compagnons car souventes fois l’appellent par
son nom, et souventes fois, lui faisant croire qu’ils sont ses compagnons, et
jamais plus on ne le retrouve, et n’ouït de ses nouvelles car point ne sait com-
ment retourner ; et se trouvant sans manger ni boire, aux temps passés sont
morts maints voyageurs, et perdus » (Marco POLO). Le désert est différent,
mais les démons sont les mêmes.
733 Ou dinars.
734 Les addax.
735 Cette observation, qui correspond a une croyance répandue, ne serait pas
conforme à la réalité, et c’est plutôt la panse des dromadaires qui contient de
l’eau.