A Vant Propos
Du soulèvement du chérîf Djelâl eddîn dans la province de Ma’bar, et de la mort du neveu ou fils de la sœur du vizir qui se rattache à cette révolte
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
DU SOULÈVEMENT DU CHÉRÎF DJELÂL EDDÎN DANS LA PROVINCE DE
MA’BAR, ET DE LA MORT DU NEVEU OU FILS DE LA SŒUR DU VIZIR QUI
SE RATTACHE À CETTE RÉVOLTE
Le sultan avant nommé le chérif Djelâl eddîn Ahçan châh 24 com-
mandant du pays de Ma’bar, qui est éloigné de Dihly l’espace de six
mois de marche. Djelâl eddîn se rebella, usurpa le pouvoir, tua les
lieutenants et les agents du souverain, et frappa en son propre nom des
monnaies d’or et d’argent. Sur un des côtés des dînârs, il avait gravé
les mots suivants : « La progéniture de 25 Thâ-hâ et Yâ-sîn, le père des
fakirs et des indigents, l’illustration du monde et de la religion. » Et
sur l’autre face : « Celui qui met sa confiance dans le secours du Mi-
séricordieux ; Ahçan châh sultan. »
Le monarque, ayant eu connaissance de cette révolte, partit pour la
combattre. Il descendit dans un lieu nommé Cochczer, ce qui veut dire
le Château d’or, et il y resta huit jours pour s’occuper des besoins du
peuple. Ce fut alors qu’on lui amena le neveu du vizir Khodjah Dji-
hân, ainsi que trois ou quatre émirs, tous ayant des liens aux pieds et
les mains attachées au cou. Le sultan avait envoyé ce vizir avant
l’avant-garde, et il était arrivé à la ville de Zhihâr 26, éloignée de Di-
hly l’espace de vingt-quatre jours de marche, où il s’arrêta quelque
temps. Le fils de sa sœur était un brave, un guerrier intrépide ; il
s’était entendu, avec les chefs qu’on avait saisis en même temps que
lui, pour tuer son oncle et p077 pour fuir chez le chérîf insurgé dans la
province de Ma’bar, emportant les trésors et les provisions. Ils avaient
décidé d’attaquer le vizir au moment où il sortirait pour se rendre à la
prière du vendredi ; mais un individu qu’ils avaient instruit de leur
24 Djalal al-din Ahsan, qui se révolta en 1334, réussit à fonder la première dynas-
tie musulmane, indépendante de Dihli, à Madura, dans l’extrême sud-est de
l’Inde. Cet État fut éphémère et tomba sous les coups du royaume hindou de
Vijayanagara en 1378.
25 Il s’agit des lettres d’après lesquelles sont nommées les sourates XX et
XXXVI du Coran. Elles sont également utilisées comme épithètes de Mu-
hammad. Djalal al-din Ahsan, en tant que chérif, prétend évidemment à la
descendance du Prophète.
26 Dhar, dans le district du même nom, au sud-ouest de la province actuelle de
Madhya Pradesh. L’histoire du neveu du vizir n’est pas connue par ailleurs,
mais la descente de Muhammad Tughluk vers le sud avait donné le signal de
plusieurs révoltes, dont une à Lahore.
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plan les dénonça. Il s’appelait le roi Nossrah, le chambellan ; et il dit
au vizir que le signe qui ferait découvrir leur projet c’était qu’ils por-
taient des cuirasses sous leurs habits. Le vizir les fit amener devant
lui, et les trouva dans l’état qu’on vient de dire ; il les expédia au sul-
tan.
Je me trouvais en présence du souverain lorsque ces conjurés arri-
vèrent 27. L’un d’eux était de haute taille, barbu, mais il tremblait et
lisait le chapitre 28 Yâ-Sîn du Coran . D’après l’ordre du sultan, on jeta
les émirs en question aux éléphants, qui sont dressés pour tuer les
hommes, et l’on renvoya le fils de la sœur du vizir à son oncle, pour
qu’il lui donnât la mort. Il le tua, en effet, comme nous le dirons plus
bas.
Ces éléphants qui tuent les hommes ont leurs défenses revêtues de
fers pointus, lesquels ressemblent au soc de la charrue qui laboure la
terre ; et leurs bords sont comme des couteaux. Le cornac monte sur
l’éléphant, et lorsqu’on jette un individu devant l’animal, celui-ci
l’enlace de sa trompe, le lance dans l’espace, le saisit dans l’air avec
ses deux défenses, le jette à ses pieds, et place une de ses jambes de
devant sur la poitrine de la victime. Puis il en fait ce que commande
son conducteur, suivant l’ordre du sultan. Si ce dernier veut que le
condamné soit coupé en pièces, l’éléphant le fait au moyen des fers
dont on vient de parler ; si le sultan veut qu’on l’abandonne, l’animal
le laisse à terre ; alors on le dépouille de sa peau. C’est ainsi qu’on a
agi avec les personnages que nous avons vus. Je sortis du palais du p078
sultan à la nuit close, et je vis les chiens qui dévoraient leurs chairs.
On les avait écorchés, et leurs peaux avaient été remplies de paille.
Que Dieu nous préserve d’un pareil supplice !
Quand le sultan fut prêt pour cette expédition : il m’ordonna de res-
ter à Dihly, comme nous le dirons plus loin. Il voyagea jusqu’à ce
qu’il fût arrivé à Daoulet Abâd ; alors l’émir Halâdjoûn se souleva
dans sa province et se rebella. A ce moment, le vizir Khodjah Djihân
27 Ibn Battûta était donc arrivé à Dihli avant le départ du souverain pour
l’expédition de Madura (voir t. II, chap. 7, n. 53). Comme il dira plus loin (p.
135) que le souverain à son départ lui avait interdit de quitter Dihli, il faut
supposer que Kushk-i Zar cité plus haut devait se trouver dans la banlieue de
cette ville.
28 La sourate XXXVI qui est aussi la prière des agonisants.