A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 9 sur 166

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A Vant Propos

Du soulèvement du chérîf Djelâl eddîn dans la province de Ma’bar, et de la mort du neveu ou fils de la sœur du vizir qui se rattache à cette révolte

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

DU SOULÈVEMENT DU CHÉRÎF DJELÂL EDDÎN DANS LA PROVINCE DE

MA’BAR, ET DE LA MORT DU NEVEU OU FILS DE LA SŒUR DU VIZIR QUI

SE RATTACHE À CETTE RÉVOLTE

 

Le sultan avant nommé le chérif Djelâl eddîn Ahçan châh 24 com-

mandant du pays de Ma’bar, qui est éloigné de Dihly l’espace de six

mois de marche. Djelâl eddîn se rebella, usurpa le pouvoir, tua les

lieutenants et les agents du souverain, et frappa en son propre nom des

monnaies d’or et d’argent. Sur un des côtés des dînârs, il avait gravé

les mots suivants : « La progéniture de 25 Thâ-hâ et Yâ-sîn, le père des

fakirs et des indigents, l’illustration du monde et de la religion. » Et

sur l’autre face : « Celui qui met sa confiance dans le secours du Mi-

séricordieux ; Ahçan châh sultan. »

 

Le monarque, ayant eu connaissance de cette révolte, partit pour la

combattre. Il descendit dans un lieu nommé Cochczer, ce qui veut dire

le Château d’or, et il y resta huit jours pour s’occuper des besoins du

peuple. Ce fut alors qu’on lui amena le neveu du vizir Khodjah Dji-

hân, ainsi que trois ou quatre émirs, tous ayant des liens aux pieds et

les mains attachées au cou. Le sultan avait envoyé ce vizir avant

l’avant-garde, et il était arrivé à la ville de Zhihâr 26, éloignée de Di-

hly l’espace de vingt-quatre jours de marche, où il s’arrêta quelque

temps. Le fils de sa sœur était un brave, un guerrier intrépide ; il

s’était entendu, avec les chefs qu’on avait saisis en même temps que

lui, pour tuer son oncle et p077 pour fuir chez le chérîf insurgé dans la

province de Ma’bar, emportant les trésors et les provisions. Ils avaient

décidé d’attaquer le vizir au moment où il sortirait pour se rendre à la

prière du vendredi ; mais un individu qu’ils avaient instruit de leur

 

24 Djalal al-din Ahsan, qui se révolta en 1334, réussit à fonder la première dynas-

tie musulmane, indépendante de Dihli, à Madura, dans l’extrême sud-est de

l’Inde. Cet État fut éphémère et tomba sous les coups du royaume hindou de

Vijayanagara en 1378.

25 Il s’agit des lettres d’après lesquelles sont nommées les sourates XX et

XXXVI du Coran. Elles sont également utilisées comme épithètes de Mu-

hammad. Djalal al-din Ahsan, en tant que chérif, prétend évidemment à la

descendance du Prophète.

26 Dhar, dans le district du même nom, au sud-ouest de la province actuelle de

Madhya Pradesh. L’histoire du neveu du vizir n’est pas connue par ailleurs,

mais la descente de Muhammad Tughluk vers le sud avait donné le signal de

plusieurs révoltes, dont une à Lahore.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

plan les dénonça. Il s’appelait le roi Nossrah, le chambellan ; et il dit

au vizir que le signe qui ferait découvrir leur projet c’était qu’ils por-

taient des cuirasses sous leurs habits. Le vizir les fit amener devant

lui, et les trouva dans l’état qu’on vient de dire ; il les expédia au sul-

tan.

 

Je me trouvais en présence du souverain lorsque ces conjurés arri-

vèrent 27. L’un d’eux était de haute taille, barbu, mais il tremblait et

lisait le chapitre 28 Yâ-Sîn du Coran . D’après l’ordre du sultan, on jeta

les émirs en question aux éléphants, qui sont dressés pour tuer les

hommes, et l’on renvoya le fils de la sœur du vizir à son oncle, pour

qu’il lui donnât la mort. Il le tua, en effet, comme nous le dirons plus

bas.

 

Ces éléphants qui tuent les hommes ont leurs défenses revêtues de

fers pointus, lesquels ressemblent au soc de la charrue qui laboure la

terre ; et leurs bords sont comme des couteaux. Le cornac monte sur

l’éléphant, et lorsqu’on jette un individu devant l’animal, celui-ci

l’enlace de sa trompe, le lance dans l’espace, le saisit dans l’air avec

ses deux défenses, le jette à ses pieds, et place une de ses jambes de

devant sur la poitrine de la victime. Puis il en fait ce que commande

son conducteur, suivant l’ordre du sultan. Si ce dernier veut que le

condamné soit coupé en pièces, l’éléphant le fait au moyen des fers

dont on vient de parler ; si le sultan veut qu’on l’abandonne, l’animal

le laisse à terre ; alors on le dépouille de sa peau. C’est ainsi qu’on a

agi avec les personnages que nous avons vus. Je sortis du palais du p078

sultan à la nuit close, et je vis les chiens qui dévoraient leurs chairs.

On les avait écorchés, et leurs peaux avaient été remplies de paille.

Que Dieu nous préserve d’un pareil supplice !

 

Quand le sultan fut prêt pour cette expédition : il m’ordonna de res-

ter à Dihly, comme nous le dirons plus loin. Il voyagea jusqu’à ce

qu’il fût arrivé à Daoulet Abâd ; alors l’émir Halâdjoûn se souleva

dans sa province et se rebella. A ce moment, le vizir Khodjah Djihân

 

27 Ibn Battûta était donc arrivé à Dihli avant le départ du souverain pour

l’expédition de Madura (voir t. II, chap. 7, n. 53). Comme il dira plus loin (p.

135) que le souverain à son départ lui avait interdit de quitter Dihli, il faut

supposer que Kushk-i Zar cité plus haut devait se trouver dans la banlieue de

cette ville.

28 La sourate XXXVI qui est aussi la prière des agonisants.