A Vant Propos
Des enchanteurs dits djoguis
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Nous partîmes de la ville de Gâlyoûr pour celle de Perouan 176, pe-
tite place située au milieu du pays des idolâtres, mais appartenant aux
musulmans. Elle a pour commandant Mohammed, fils de Beïram, turc
d’origine. Les lions sont très nombreux dans son voisinage. Un de ses
habitants m’a raconté qu’un de ces animaux y entrait pendant la nuit,
quoique les portes fussent fermées, et y enlevait des hommes, de sorte
qu’il tua beaucoup de citadins. On se demandait avec étonnement de
quelle manière il pouvait entrer. Un habitant de la ville, Mohammed
Attaoufîry, dans le voisinage de qui j’étais logé, me rapporta que ce
lion s’introduisit nuitamment dans sa maison et emporta un enfant de
dessus son lit. Un autre individu m’a raconté qu’il se trouvait en nom-
breuse société dans une habitation où se célébrait une noce. Un des
invités sortit pour satisfaire un besoin, et le lion l’enleva. Les camara-
des de ce malheureux allèrent à sa recherche, et le trouvèrent étendu
dans le marché ; le lion avait bu son sang, mais n’avait pas dévoré sa
chair. On prétend que c’est ainsi qu’il agit envers les hommes. Ce
qu’il y a d’étonnant, c’est que quelqu’un m’a rapporté que l’auteur de
ces maux n’était pas un lion, mais un homme, du nombre de ces ma-
giciens p170 appelés djoguis, lequel revêtait la figure d’un lion. Lors-
qu’on me raconta cela, je n’en voulus rien croire, quoique nombre de
personnes me l’affirmassent. Or, transcrivons ici une partie de ce qui
concerne les susdits magiciens.
DES ENCHANTEURS DITS DJOGUIS
Ces gens-là accomplissent des choses merveilleuses. C’est ainsi
qu’un d’eux restera des mois entiers sans manger ni boire. On creuse
pour beaucoup d’entre eux des trous sous la terre. Quand le djogui y
est descendu, on bouche la fosse avec de la maçonnerie, en y laissant
seulement une ouverture suffisante pour que l’air y pénètre. Cet indi-
vidu y passe plusieurs mois ; j’ai même entendu dire que quelques
djoguis demeurent ainsi une année. J’ai vu dans la ville de Mandja-
176 A partir de Gwalior, Ibn Battûta reprend une direction sud-est. Cet itinéraire
en zigzag est probablement dû à l’insécurité des campagnes à l’époque. Pe-
rouan est peut-être Panwari, dans le district de Hamirpur, mais l’identification
est controversée.