A Vant Propos
De la maladie épidémique et pestilentielle qui éclata dans l’armée du sultan
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
DE LA MALADIE ÉPIDÉMIQUE ET PESTILENTIELLE QUI ÉCLATA DANS
L’ARMÉE DU SULTAN
Le souverain était arrivé dans le pays de Tiling, se dirigeant vers la
province de Ma’bar, pour combattre le chérif insurgé. Il descendit
dans la ville de Badracoût, capitale du Tiling 32 et distante de trois
mois de marche du Ma’bar. C’est alors que la peste se déclara dans
son armée, dont la plus grande partie périt. Les esclaves et les ma-
mloûcs moururent, de même que les principaux émirs, tels que le roi
Daoulet châh, à qui le sultan adressait la parole en lui disant : « O on-
cle », et l’émir ’Abdallah alharaouy. Déjà, dans la première partie de
ces voyages, on aura vu l’histoire de ce dernier émir 33. C’est celui à
qui le sultan ordonna de prendre dans le trésor tout l’argent qu’il pour-
rait en emporter en une p080 seule fois. Il attacha à ses bras treize saco-
ches pleines d’or et les enleva.
Quand le monarque vit la calamité qui avait attaqué les troupes, il
retourna à Daoulet Abâd. Les provinces s’insurgèrent, l’anarchie do-
mina dans les contrées, et peu s’en fallut que le pouvoir ne s’échappât
de ses mains. Cependant, la Providence avait décrété que son bonheur
serait raffermi.
DU FAUX BRUIT QUI FUT RÉPANDU SUR LA MORT DU SULTAN,
ET FUITE DU ROI HOÛCHENDJ
Dans son retour à Daoulet Abâd, le souverain fut indisposé pendant
le voyage ; le bruit courut parmi les peuples qu’il était mort ; cette
nouvelle se propagea et fut cause de graves séditions. Le roi Hoû-
chendj, fils du roi Camâl eddîn Gurg 34, se trouvait à Daoulet Abâd, et
32 La peste se serait déclarée à Warangal, qui est la capitale du Telingana. Re-
nonçant à poursuivre son expédition, Muhammad Tughluk se retira alors à Bi-
dar, qui est peut-être le Badracoût d’Ibn Battûta. Bidar, dans le district du
même nom, se trouve dans l’extrême nord de la province actuelle de Karnata-
ka.
33 Voir t. I. p. 263.
34 Kamal al-din Gurg fut général d’Ala al-din Khaldji. Son fils Hushang possé-
dait à l’arrivée d’Ibn Battûta le fief de Hansi à l’ouest de Dihli.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
il avait promis au sultan de ne jamais prêter le serment d’obéissance à
aucun autre que lui, tant que le sultan vivrait, et même après sa mort.
Quand il entendit parler de la mort du souverain, il s’enfuit chez un
prince infidèle nommé Burabrah, qui habite des montagnes inaccessi-
bles, entre Daoulet Abâd et Coûken Tânah 35. Le monarque fut infor-
mé de sa fuite ; et, comme il craignit la naissance d’une sédition, il se
hâta d’arriver à Daoulet Abâd ; il suivit Hoûchendj à la piste et le cer-
na avec de la cavalerie. Il envoya dire au prince hindou de le lui li-
vrer ; mais ce dernier refusa, en disant : « Je ne livrerai pas mon hôte,
quand bien même le résultat devrait être à mon égard pareil à ce qui
est arrivé au roi de Canbîlah 36. » Cependant, Hoûchendj eut peur pour
lui-même ; p081 il expédia un message au sultan, et ils convinrent que
celui-ci retournerait à Daoulet Abâd ; que Kothloû khân, précepteur
du sultan, resterait pour que Hoûchendj reçût de lui des sûretés, et se
rendît chez Kothloû khân avec un sauf-conduit. Le sultan partit, et
Hoûchendj s’aboucha avec le précepteur, qui lui promit que le monar-
que ne le tuerait pas et n’abaisserait en rien son rang. Alors il sortit
avec ses biens, sa famille, ses gens, et alla trouver le sultan ; celui-ci
se réjouit de son arrivée, il le contenta et le revêtit d’une robe
d’honneur.
Kothloû khân était un homme de parole ; on se confiait à lui, et
l’on avait foi dans l’accomplissement de ses promesses. Il jouissait
d’un grand crédit chez le sultan, qui le vénérait ; toutes les fois qu’il
entrait près du souverain, celui-ci se levait pour l’honorer. C’est à
cause de cela que Kothloû khân ne paraissait en présence du souverain
que lorsqu’il était invité par lui, afin de lui épargner la fatigue de se
lever. Ce précepteur aimait à faire beaucoup d’aumônes et de libérali-
tés ; il était avide d’accomplir des bienfaits, tant envers les fakirs
qu’envers les indigents.
35 Les montagnes en question sont les Ghats occidentaux, entre Dawlatabad et
Thana. Cette dernière ville est à proximité de Bombay. Quant au souverain
hindou, il n’est pas connu par ailleurs.
36 Voir plus haut p. 71.