A Vant Propos
Anecdote sur le jongleur
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Une foule de gens se réunirent sur ce canal, montés sur des bâti-
ments ; on y voyait des voiles de couleur, des parasols de soie ; les
bâtiments aussi étaient peints d’une manière admirable. Ces individus
commencèrent à se charger ou à s’attaquer, en se jetant mutuellement
des oranges et des citrons. Nous retournâmes au soir dans la demeure
de l’émir et nous y passâmes la nuit. Les musiciens vinrent, et chantè-
rent différentes chansons fort belles.
ANECDOTE SUR LE JONGLEUR
Cette même nuit, un jongleur, esclave du kân, se présenta, et l’émir
lui dit : « Fais-nous voir quelqu’une de tes merveilles. » Or il prit une
boule de bois qui avait plusieurs trous, par lesquels passaient de lon-
gues courroies. Il la jeta en l’air, et elle s’éleva au point que nous ne la
vîmes plus. Nous nous trouvions au milieu du michouer, ou citadelle,
et c’était à l’époque des grandes p336 chaleurs. Quand il ne resta dans
sa main qu’un petit bout de la courroie, le jongleur ordonna à un des
apprentis de s’y suspendre, et de monter dans l’air, ce qu’il fit, jusqu’à
ce que nous ne le vissions plus. Le jongleur l’appela trois fois, sans en
recevoir de réponse ; alors il prit un couteau dans sa main, comme s’il
eût été en colère, il s’attacha à la corde et disparut aussi. Ensuite, il
jeta par terre une main de l’enfant, puis un pied, après cela l’autre
main, l’autre pied, le corps et la tête. Il descendit en soufflant, tout
haletant, ses habits étaient tachés de sang ; il baisa la terre devant
l’émir et lui parla en chinois. L’émir lui ayant ordonné quelque chose,
notre homme prit les membres du jeune garçon, et les attacha bout à
bout ; il lui donna un coup de pied, et voici l’enfant qui se lève et qui
se tient tout droit. Tout cela m’étonna beaucoup, et j’en eus une palpi-
tation de cœur, pareille à celle dont je souffris chez le roi de l’Inde
quand je fus témoin d’une chose analogue 537. On me fit prendre un
médicament, qui me débarrassa de mon mal. Le kâdhi Afkhar eddîn se
trouvait à côté de moi, et me dit : « Par Dieu ! il n’y a eu ici ni mon-
tée, ni descente, ni coupure de membres ; tout n’est que jonglerie. »
Mais quand je me tiens debout pour la prière
Je suis fort devant l’autel.
537 Voir plus haut p. 173.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Le jour suivant, nous entrâmes par la porte de la cinquième ville, la
plus grande de toutes les six. Elle est habitée par le peuple, ou les
Chinois, et ses marchés sont jolis ; elle renferme des ouvriers fort ha-
biles, et c’est là que l’on fabrique les vêtements nommés alkhan-
sâouiyah. Parmi les belles choses que l’on confectionne dans cette
ville, il y a les plats ou assiettes, qu’on appelle dest ; elles sont faites
avec des roseaux, dont les fragments sont réunis ensemble d’une ma-
nière admirable ; on les enduit d’une couche de couleur ou vernis
rouge et brillant. Ces assiettes sont au nombre de dix, l’une placée
dans le creux de l’autre ; et telle est leur finesse que celui qui les voit
les prend pour une seule p337 assiette. Elles sont pourvues d’un couver-
cle, qui les renferme toutes. On fait aussi de grands plats, avec les
mêmes roseaux. Au nombre de leurs propriétés admirables sont celles-
ci : qu’ils peuvent tomber de très haut sans se casser ; que l’on s’en
sert pour les mets chauds, sans que leur couleur en soit altérée, et sans
qu’elle se perde. Ces assiettes et ces plats sont expédiés de Khansâ
dans l’Inde, le Khorâçân et autres pays.
Nous passâmes une nuit dans cette cinquième ville, comme hôtes
de son commandant, et le lendemain nous entrâmes dans la sixième,
par une porte nommée Kechtïouânân, ou « des Pilotes ». Cette ville
est habitée seulement par les marins, les pêcheurs, les calfats, les
charpentiers, et ces derniers sont appelés doroûdguérân ; par les sipâ-
hiyah, ou cavaliers, qui sont les archers ; enfin par les piyâdeh, et ce
sont les piétons 538. Tous sont esclaves du sultan, nul autre de demeure
avec eux, et ils sont en très grand nombre. La ville dont nous parlons
est située au bord du grand fleuve, et nous y restâmes une nuit, jouis-
sant de l’hospitalité de son commandant. L’émir Korthaï nous fit pré-
parer un navire pourvu de tout le nécessaire en fait de provisions de
bouche et autres ; il fit partir avec nous ses compagnons pour que
nous fussions partout reçus comme les hôtes du sultan ; et nous quit-
tâmes cette ville, qui est la dernière des provinces de la Chine pour
entrer dans le Khithâ 539.
538 Tous ces termes sont persans.
539 Voir plus haut n. 46. A partir de ce point, le voyage d’Ibn Battûta en Chine
devient assurément imaginaire.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Le Khithâ est le pays du monde le mieux cultivé, et dans toute la
contrée on ne trouve pas un seul endroit qui soit en friche. La raison
en est que, s’il arrive qu’une localité reste sans culture, on force ses
habitants, ou, à leur défaut, ceux qui les avoisinent, d’en payer l’impôt
foncier. Les jardins, les villages et les champs ensemencés sont rangés
avec ordre des deux côtés du fleuve, depuis la ville de Khansâ jusqu’à
celle de p338 Khân-bâlik ; ce qui fait un espace de soixante-quatre jours
de voyage. Dans ces localités, on ne trouve pas de musulmans, à
moins qu’ils ne soient de passage, et non établis ; car elles ne sont pas
propres à une demeure fixe, et l’on n’y remarque point de ville consti-
tuée 540. Ce ne sont que des villages et des plaines, où l’on voit des
céréales, des fruits et [des cannes à] sucre. Je ne connais point dans le
monde entier de région comparable à celle-ci, excepté l’intervalle de
quatre jours de marche entre Anbâr et ’Anah 541. Tous les soirs, nous
descendions dans un nouveau village, où nous recevions l’hospitalité.
Nous arrivâmes ainsi jusqu’à Khân-bâlik, nommée encore Khâni-
koû 542. C’est la capitale du kân, ou du grand sultan des Chinois, qui
commande dans les pays de la Chine et du Khithâ. Nous jetâmes
l’ancre, suivant l’usage de ces peuples, à dix milles de Khân-bâlik, et
l’on écrivit à notre sujet aux émirs de la mer, qui nous permirent
d’entrer dans le port, ce que nous fîmes. Ensuite, nous descendîmes
dans la ville même, qui est une des plus grandes du monde ; mais elle
diffère des autres villes de la Chine, en ceci que les jardins ne sont pas
dans son enceinte ; ils sont au-dehors, comme dans les cités des autres
pays. La ville ou le quartier où demeure le sultan est située au milieu,
à la manière d’une citadelle, ainsi que nous le dirons ci-après. Je lo-
geai chez le cheïkh Borhân eddîn de Sâghardj : c’est le personnage à
qui le roi de l’Inde envoya quarante mille dinars, l’invitant à aller dans
son pays ; il prit la somme d’argent, avec laquelle il paya ses dettes ;
mais il ne voulut pas se rendre chez le souverain de Dihly, et se diri-
gea vers la Chine 543. Le kân le mit à la tête de tous les musulmans
p339
qui habitaient son pays, et il l’appela du nom de Sadr aldjihân, ou
Prince du monde.
540 Cette affirmation suffirait à montrer qu’Ibn Battûta n’a jamais fait ce voyage.
541 Voir plus loin chap. 4, n. 26.
542 Pékin. Khaniqu, correspond peut-être à l’adjectif « du khan ».
543 Voir t. II, p. 427.