A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 6 sur 166

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A Vant Propos

Du soulèvement du fils de sa tante paternelle, et de ce qui se rattache à ce sujet

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Ghiyâth eddîn partit, et observa toutes les promesses qu’il avait fai-

tes ; seulement, il n’envoya pas son fils, comme il avait été stipulé. Il

prétendit que ce dernier s’y était refusé, et, dans son discours, il blessa

les convenances. Le souverain de l’Inde fit marcher au secours du fils

de son frère, Ibrâhîm khân, des troupes dont le commandant était

Doldji attatary 5. Elles combattirent Ghiyâth eddîn et le tuèrent ; elles

le dépouillèrent de sa peau, qu’on rembourra de paille, et qu’on pro-

mena ensuite dans les provinces.

 

DU SOULÈVEMENT DU FILS DE SA TANTE PATERNELLE, ET DE CE QUI SE

RATTACHE À CE SUJET

 

Le sultan Toghlok avait un neveu, fils de sa sœur, appelé Béhâ ed-

dîn Cuchtasb, qu’il avait nommé commandant d’une province 6.

Quand son oncle fut mort, il refusa de prêter serment à son fils ;

c’était un brave guerrier, un héros. Le souverain envoya contre lui des

troupes, à la tête desquelles se trouvaient de puissants émirs, comme

le roi Modjîr, ainsi que le vizir Khodjah Djihân 7, qui était le com-

mandant en chef. Les cavaliers p070 des deux côtés s’attaquèrent, le

combat fut acharné et les deux armées montrèrent un grand courage.

Enfin les troupes du sultan l’emportèrent, et Béhâ eddîn s’enfuit chez

un des rois hindous nommé le 8 râï Canbîlah , raïa ou râdja. Le mot

raï 9 ; chez ces peuples, de même que chez les chrétiens, veut dire roi .

Quant à Canbîlah, c’est le nom du pays que le raïa habitait. Ce prince

 

5 Tatar Khan serait un surnom de Bahram Khan (voir n. 3). C’est lui qui élimina

Ghiyath al-din Bahadir et gouverna le Bengale oriental jusqu’à sa mort vers

1337.

6 La première révolte du règne en 1326. Baha al-din Gushtasp était gouverneur

de Sagar, dans le district de Gulbarga, au nord de la province actuelle de Kar-

nataka. Cette révolte, qui démontrait la position excentrée de Dihli comme ca-

pitale, fut peut-être à l’origine du premier décret de 1327 en vue du déplace-

ment de la capitale à Deogir (voir t. II, chap. 7, n. 126).

7 Pour Mudjir, voir plus loin p. 154 et pour Khodja Djihan t. II, chap. 5, n. 77.

8 Kampili : petit royaume hindou, dépendant précédemment des Yadavas de

Deogir, situé autour du district actuel de Raichur dans la province de Karnata-

ka, immédiatement au sud de Sagar. Le roi est appelé Kampilideva dans les

chroniques musulmanes.

9 Probablement allusion au rey espagnol.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

possédait des contrées situées sur des montagnes inaccessibles ; et

c’était un des principaux sultans des infidèles.

 

Lorsque Béhâ eddîn se dirigea vers ce souverain, il fut poursuivi

par les soldats du monarque de l’Inde, qui cernèrent ces contrées. Le

prince infidèle ayant aperçu dans quel danger il se trouvait, puisque

les grains qu’il tenait en réserve étaient épuisés et qu’il pouvait crain-

dre qu’on ne s’emparât par force de sa personne, dit à Béhâ eddîn :

« Tu vois où nous en sommes ; je suis décidé à périr, en compagnie de

ma famille et de tous ceux qui voudront m’imiter. Va chez le sultan un

tel (il lui nomma un prince hindou) et reste avec celui-ci, il te défen-

dra. » Il envoya quelqu’un avec lui pour l’y conduire ; puis il com-

manda de préparer un grand feu, qu’on alluma 10. Alors il brûla ses

effets et dit à ses femmes et à ses filles : « Je veux mourir, et celles

d’entre vous qui voudront agir comme moi, qu’elles le fassent. » On

vit chacune de ces femmes se laver, se frotter le corps avec le bois de

sandal nommé almokâssiry 11, baiser la terre devant le râï de Canbî-

lah, et se jeter dans le bûcher ; elles périrent toutes. Les femmes de ses

émirs, de ses vizirs, et des grands de son État les imitèrent ; d’autres

femmes encore agirent de même.

 

Le râï se lava à son tour, se frotta avec le sandal et revêtit ses ar-

mes, mais ne mit pas de cuirasse. Ceux de p071 ses gens qui voulurent

mourir avec lui suivirent en tout point son exemple. Ils sortirent à la

rencontre des troupes du sultan et combattirent jusqu’à ce qu’ils fus-

sent tous morts. La ville fut envahie, ses habitants furent faits captifs,

et l’on prit onze fils du raï de Canbîlah, qu’on amena au sultan, et qui

se firent musulmans. Le souverain les créa émirs et les honora beau-

coup, tant à cause de leur naissance illustre qu’en considération de la

conduite de leur père. Je vis chez le sultan, parmi ces frères, Nasr,

Bakhtiyâr et Almuhurdâr 12. Celui-ci tient la bague dont on cachette

l’eau que doit boire le monarque ; son surnom est Aboû Moslim, et

nous étions camarades et amis.

 

10 Il s’agit du suicide rituel hindou appelé jauhar.

11 Voir t. II, chap. 7, n. 50.

12 Le Gardien du Sceau. Deux frères de ces nobles hindous capturés à Kampili,

Harihara et Bukka, reviendront vers le sud pour fonder à partir de 1346 le

grand empire hindou de Vijayanagara.