A Vant Propos
Description des vaisseaux de la Chine
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
principaux marchands et le lieutenant du souverain idolâtre, nommé
Kolâdj. Ils avaient sur leurs vaisseaux des timbales, des trompettes,
des clairons et des étendards. Nous entrâmes dans le port en grande
pompe, et telle que je n’en ai pas vu de pareille dans ce pays-là. Mais
c’était une réjouissance que devait suivre l’affliction. Nous séjournâ-
mes dans le port de Calicut, où se trouvaient alors treize vaisseaux de
la Chine ; nous descendîmes ensuite dans la ville, et chacun de nous
fut placé dans une maison. Nous y restâmes trois mois, attendant le
moment de partir pour la Chine 256. Nous étions cependant hébergés
par le souverain idolâtre. On ne voyage sur la mer de Chine qu’avec
des vaisseaux chinois. Or, mentionnons l’ordre observé sur ceux-ci.
DESCRIPTION DES VAISSEAUX DE LA CHINE
Il y en a trois espèces : les grands, qui sont appelés gonoûk et au
singulier 257 258 gonk ; les moyens, nommés zaou ; et les petits nom-
més 259 cacam . Il y a sur un de ces grands navires douze voiles et au-
dessous jusqu’à trois. Leurs voiles sont faites de baguettes de bam-
bous, tissées en guise de nattes ; on ne les amène jamais, et on les
change de direction, selon que le vent souffle d’un côté ou d’un autre.
Quand ces navires jettent l’ancre, on laisse flotter les voiles au
vent. Chacun d’eux est manœuvré par mille hommes, savoir : six
cents marins et quatre cents guerriers, parmi lesquels il y a des ar-
chers, des hommes p208 armés de boucliers, des arbalétriers, c’est-à-
dire des gens qui lancent du naphte. Chaque grand vaisseau est suivi
de trois autres : le nisfy « moyen », le thoulthy « celui du tiers », et le
roub’y « celui du quart ». On ne les construit que dans la ville de Zeï-
toûn, en Chine, ou dans celle de Syn Calân 260, c’est-à-dire Syn As-
syn. Voici de quelle manière on les fabrique : on élève deux murailles
256 Ibn Battûta a dû arriver à Calicut vers la mi-novembre 1341. Il y reste donc
jusqu’à la mi-février 1342, c’est-à-dire jusqu’au début du mois de ramadhan
de l’année 742.
257 Jonque, du javanais djonk.
258 Probablement du chinois sao ou tsao. L’actuel dhao ou dhow, utilisé d’Aden
jusqu’à la Malaisie, navire à deux mâts et deux voiles triangulaires.
259 Du chinois hoa-hang.
260 Canton (voir plus loin p. 323).
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
de bois et on remplit l’intervalle qui les sépare au moyen de planches
très épaisses, reliées en long et en large par de gros clous, dont chacun
a trois coudées de longueur. Quand les deux parois sont jointes en-
semble à l’aide de ces planches, on dispose par-dessus le plancher in-
férieur du vaisseau, puis on lance le tout dans la mer et on achève la
construction. Les pièces de bois et les deux parois qui touchent l’eau
servent à l’équipage pour y descendre se laver et accomplir ses be-
soins. C’est sur les côtés de ces pièces de bois que se trouvent les ra-
mes, qui sont grandes comme des mâts ; dix et quinze hommes se ré-
unissent pour en manier une ; ils rament en se tenant debout. On cons-
truit sur un vaisseau quatre ponts ; il renferme des chambres, des ca-
bines et des salons pour les marchands 261. Plusieurs de ces cabines
contiennent des cellules et des commodités. Elles ont une clef, et leurs
propriétaires les ferment. Ils emmènent avec eux leurs concubines et
leurs femmes. Il advient souvent qu’un individu se trouve dans sa ca-
bine sans qu’aucun de ceux qui sont à bord du vaisseau ait connais-
sance de sa présence, jusqu’à ce qu’ils se rencontrent lorsqu’ils sont
arrivés dans quelque région.
Les marins font habiter ces cabines par leurs enfants ; ils sèment
des herbes potagères, des légumes et du gingembre dans des baquets
de bois. L’intendant du vaisseau ressemble à un grand émir ; quand il
descend à terre, les archers et les Abyssins marchent devant lui p209
avec des javelines, des épées, des timbales, des cors et des trompettes.
Lorsqu’il est arrivé à l’hôtellerie qu’il doit habiter, ils fichent leurs
lances de chaque côté de la porte, et ne cessent de se comporter ainsi
pendant toute la durée de son séjour. Parmi les habitants de la Chine,
il y en a qui possèdent de nombreux navires, sur lesquels ils envoient
à l’étranger leurs facteurs. Il n’y a pas dans tout l’univers des gens
plus riches que les Chinois.
261 « Elles ont un pont, et sur ce pont la plupart ont bien soixante petites chambres
ou cabines, en chacune desquelles un marchand peut demeurer à l’aise »
(Marco POLO).