A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 68 sur 166

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A Vant Propos

Description des vaisseaux de la Chine

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

principaux marchands et le lieutenant du souverain idolâtre, nommé

Kolâdj. Ils avaient sur leurs vaisseaux des timbales, des trompettes,

des clairons et des étendards. Nous entrâmes dans le port en grande

pompe, et telle que je n’en ai pas vu de pareille dans ce pays-là. Mais

c’était une réjouissance que devait suivre l’affliction. Nous séjournâ-

mes dans le port de Calicut, où se trouvaient alors treize vaisseaux de

la Chine ; nous descendîmes ensuite dans la ville, et chacun de nous

fut placé dans une maison. Nous y restâmes trois mois, attendant le

moment de partir pour la Chine 256. Nous étions cependant hébergés

par le souverain idolâtre. On ne voyage sur la mer de Chine qu’avec

des vaisseaux chinois. Or, mentionnons l’ordre observé sur ceux-ci.

 

DESCRIPTION DES VAISSEAUX DE LA CHINE

 

Il y en a trois espèces : les grands, qui sont appelés gonoûk et au

singulier 257 258 gonk ; les moyens, nommés zaou ; et les petits nom-

més 259 cacam . Il y a sur un de ces grands navires douze voiles et au-

dessous jusqu’à trois. Leurs voiles sont faites de baguettes de bam-

bous, tissées en guise de nattes ; on ne les amène jamais, et on les

change de direction, selon que le vent souffle d’un côté ou d’un autre.

 

Quand ces navires jettent l’ancre, on laisse flotter les voiles au

vent. Chacun d’eux est manœuvré par mille hommes, savoir : six

cents marins et quatre cents guerriers, parmi lesquels il y a des ar-

chers, des hommes p208 armés de boucliers, des arbalétriers, c’est-à-

dire des gens qui lancent du naphte. Chaque grand vaisseau est suivi

de trois autres : le nisfy « moyen », le thoulthy « celui du tiers », et le

roub’y « celui du quart ». On ne les construit que dans la ville de Zeï-

toûn, en Chine, ou dans celle de Syn Calân 260, c’est-à-dire Syn As-

syn. Voici de quelle manière on les fabrique : on élève deux murailles

 

256 Ibn Battûta a dû arriver à Calicut vers la mi-novembre 1341. Il y reste donc

jusqu’à la mi-février 1342, c’est-à-dire jusqu’au début du mois de ramadhan

de l’année 742.

257 Jonque, du javanais djonk.

258 Probablement du chinois sao ou tsao. L’actuel dhao ou dhow, utilisé d’Aden

jusqu’à la Malaisie, navire à deux mâts et deux voiles triangulaires.

259 Du chinois hoa-hang.

260 Canton (voir plus loin p. 323).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

de bois et on remplit l’intervalle qui les sépare au moyen de planches

très épaisses, reliées en long et en large par de gros clous, dont chacun

a trois coudées de longueur. Quand les deux parois sont jointes en-

semble à l’aide de ces planches, on dispose par-dessus le plancher in-

férieur du vaisseau, puis on lance le tout dans la mer et on achève la

construction. Les pièces de bois et les deux parois qui touchent l’eau

servent à l’équipage pour y descendre se laver et accomplir ses be-

soins. C’est sur les côtés de ces pièces de bois que se trouvent les ra-

mes, qui sont grandes comme des mâts ; dix et quinze hommes se ré-

unissent pour en manier une ; ils rament en se tenant debout. On cons-

truit sur un vaisseau quatre ponts ; il renferme des chambres, des ca-

bines et des salons pour les marchands 261. Plusieurs de ces cabines

contiennent des cellules et des commodités. Elles ont une clef, et leurs

propriétaires les ferment. Ils emmènent avec eux leurs concubines et

leurs femmes. Il advient souvent qu’un individu se trouve dans sa ca-

bine sans qu’aucun de ceux qui sont à bord du vaisseau ait connais-

sance de sa présence, jusqu’à ce qu’ils se rencontrent lorsqu’ils sont

arrivés dans quelque région.

 

Les marins font habiter ces cabines par leurs enfants ; ils sèment

des herbes potagères, des légumes et du gingembre dans des baquets

de bois. L’intendant du vaisseau ressemble à un grand émir ; quand il

descend à terre, les archers et les Abyssins marchent devant lui p209

avec des javelines, des épées, des timbales, des cors et des trompettes.

Lorsqu’il est arrivé à l’hôtellerie qu’il doit habiter, ils fichent leurs

lances de chaque côté de la porte, et ne cessent de se comporter ainsi

pendant toute la durée de son séjour. Parmi les habitants de la Chine,

il y en a qui possèdent de nombreux navires, sur lesquels ils envoient

à l’étranger leurs facteurs. Il n’y a pas dans tout l’univers des gens

plus riches que les Chinois.

 

261 « Elles ont un pont, et sur ce pont la plupart ont bien soixante petites chambres

ou cabines, en chacune desquelles un marchand peut demeurer à l’aise »

(Marco POLO).