A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 98 sur 166

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A Vant Propos

De la victoire que Ghiyâth eddîn remporta sur les idolâtres et qui est au nombre des plus grands succès de l’islamisme

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Un jour que le kâdhi était à la droite de ce prince, que je me trou-

vais à sa gauche, et qu’il prenait son repas avec nous, je vis qu’on

avait amené un idolâtre, accompagné de sa femme et de son fils, âgé

de sept ans. Le sultan fit signe de la main aux bourreaux de couper la

tête de cet homme ; puis il leur dit : wé zeni ou wé pousseri ou, ce qui

signifie en arabe : « et [à] son fils et [à] sa femme ». On leur trancha le

cou, et je détournai ma vue de ce spectacle. Lorsque je me levai, je

trouvai leurs têtes, qui gisaient à terre. p272

 

J’étais une autre fois en présence du sultan Ghiyâth eddîn, à qui on

avait amené un Hindou. Il prononça des paroles que je ne compris pas,

et aussitôt plusieurs de ses satellites tirèrent leurs poignards. Je

m’empressai de me lever, et il me dit : « Où vas-tu ? » Je répondis :

« Je vais faire la prière de quatre heures de l’après-midi. » Il comprit

quel était le motif de ma conduite, sourit, et ordonna de couper les

mains et les pieds de l’idolâtre.A mon retour, je trouvai ce malheureux

nageant dans son sang.

 

DE LA VICTOIRE QUE GHIYÂTH EDDÎN REMPORTA SUR LES IDOLÂTRES ET

QUI EST AU NOMBRE DES PLUS GRANDS SUCCÈS DE L’ISLAMISME

 

Dans le voisinage de ses États, il y avait un souverain infidèle

nommé Bélâl Diao 419, qui était au nombre des principaux souverains

hindous. Son armée dépassait cent mille hommes, et il avait en outre

près de lui vingt mille individus musulmans, soit gens débauchés et

coupables de crimes, soit esclaves fugitifs. Ce monarque convoita la

conquête de la côte de Coromandel, où l’armée des musulmans ne

s’élevait qu’à six mille soldats, dont la moitié était d’excellentes trou-

pes, et le reste ne valait absolument rien. Les mahométans en vinrent

aux mains avec lui près de la ville de Cobbân 420 ; il les mit en déroute

et ils se retirèrent à Moutrah, capitale du pays. Le souverain idolâtre

campa près de Cobbân, qui est une des plus grandes et des plus fortes

places que possèdent les musulmans. Il l’assiégea pendant dix mois, et

au bout de ce temps la garnison n’avait plus de vivres que pour qua-

torze jours. Bélâl Diao envoya proposer aux assiégés de se retirer avec

 

419 Vira Ballala III, le dernier souverain des Hoysala (1292-1342).

420 Apparemment Kuppam, dans l’extrême sud d’Andra Pradesh.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

un sauf-conduit, et de lui abandonner la ville ; mais ils répondirent :

« Nous ne pouvons nous dispenser de donner avis de p273 cette propo-

sition à notre sultan. » Il leur promit donc une trêve, qui devait durer

quatorze jours, et ils écrivirent au sultan Ghiyâth eddîn dans quelle

situation ils se trouvaient. Ce prince lut leur lettre au peuple le ven-

dredi suivant. Les fidèles pleurèrent et dirent : « Nous sacrifierons no-

tre vie à Dieu. Si l’idolâtre prend cette ville-là, il viendra nous assié-

ger : mourir par le glaive est préférable pour nous. » Ils prirent donc

entre eux l’engagement de s’exposer à la mort, et se mirent en marche

le lendemain, ôtant de leurs têtes leurs turbans, et les plaçant au cou

des chevaux, ce qui indique quelqu’un qui cherche le trépas. Ils postè-

rent à l’avant-garde les plus courageux et les plus braves d’entre eux,

au nombre de trois cents ; à l’aile droite Seïf eddîn Béhâdoûr, qui était

un jurisconsulte pieux et brave ; et à l’aile gauche Almelic Moham-

med 421 assilahdâr . Quant au sultan, il se plaça au centre accompagné

de trois mille hommes, et mit à l’arrière-garde les trois mille qui res-

taient, sous le commandement d’Açad eddîn Keïkhosrew Alfâricy.

Ainsi rangés, les musulmans se dirigèrent, au moment de la sieste,

vers le camp du prince infidèle, dont les soldats n’étaient pas sur leurs

gardes, et avaient envoyé leurs chevaux au pâturage. Ils fondirent sur

le campement ; les idolâtres, s’imaginant que c’étaient des voleurs,

sortirent au-devant d’eux en désordre et les combattirent. Sur ces en-

trefaites, le sultan Ghiyâth eddîn survint, et les Hindous essuyèrent la

pire de toute les déroutes. Leur souverain essaya de monter à cheval,

quoiqu’il fût âgé de quatre-vingts ans. Nâssir eddîn, neveu du sultan,

et qui lui succéda atteignit le vieillard et voulut le tuer, car il ne le

connaissait pas. Mais, un de ses esclaves lui ayant dit : « C’est le sou-

verain [hindou] », il le fit prisonnier et le mena à son oncle, qui le trai-

ta avec une considération apparente, jusqu’à ce qu’il eût extorqué de

lui ses richesses, ses éléphants et ses chevaux, en promettant de le re-

lâcher. Quand il lui eut enlevé toutes ses propriétés, il l’égorgea p274 et

le fit écorcher ; sa peau fut remplie de paille et suspendue sur la mu-

raille de Moutrah, où je l’ai vue dans la même position.

 

Mais revenons à notre propos. Je partis du camp et arrivai à la ville

de Fattan, qui est grande, belle et située sur le rivage. Son port est ad-

mirable, on y a construit un grand pavillon de bois, élevé sur de gros-

 

421 Officier chargé de la garde des armes.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

ses poutres et où l’on monte par un chemin en planches, recouvert

d’une toiture. Quand arrive l’ennemi, on attache à ce pavillon les vais-

seaux qui se trouvent dans le port ; les fantassins et les archers y mon-

tent, et l’assaillant ne trouve aucune occasion de nuire. Dans cette

ville, il y a une belle mosquée bâtie de pierres, et on y voit beaucoup

de raisin, ainsi que d’excellentes grenades. Je rencontrai à Fattan le

pieux cheïkh Mohammed Anneïçâboûry, un de ces fakîrs dont l’esprit

est troublé, et qui laissent pendre leurs cheveux sur les épaules. Il était

accompagné d’un lion qu’il avait apprivoisé, qui mangeait avec les

fakîrs et s’accroupissait près d’eux. Le cheïkh avait près de lui environ

trente fakîrs, dont l’un possédait une gazelle qui habitait dans le même

endroit que le lion, et à laquelle celui-ci ne faisait aucun mal. Je sé-

journai dans la ville de Fattan.

 

Cependant, un djogui avait préparé pour le sultan Ghiyâth eddîn

des pilules destinées à augmenter ses forces lors de la copulation

charnelle. On dit que, parmi les ingrédients de ces pilules, se trouvait

de la limaille de fer. Le sultan en avala plus qu’il n’était nécessaire et

tomba malade. Dans cet état, il arriva à Fattan ; je sortis à sa rencontre

et lui offris un présent. Quand il fut établi dans la ville, il manda

l’amiral Khodjah Soroûr et lui dit : « Ne t’occupe que des vaisseaux

désignés pour l’expédition aux Maldives. » Il voulut me remettre le

prix du cadeau que je lui avais fait ; je refusai, mais je m’en repentis

ensuite, car Ghiyâth eddîn mourut, et je ne reçus rien. Le sultan resta

la moitié d’un mois à Fattan, puis il partit pour sa capitale ; je demeu-

rai encore une quinzaine de jours après son départ, et je me mis en p275

route pour sa résidence, qui était Moutrah, ville grande et possédant

de larges rues. Le premier prince qui la prit pour sa capitale fut mon

beau-père, le sultan chérîf Djélâl eddîn Ahçan Châh, qui la rendit

semblable à Dihly, et la construisit avec soin.

 

A mon arrivée à Moutrah, j’y trouvai une maladie contagieuse,

dont on mourait en peu de temps. Ceux qui en étaient atteints suc-

combaient dès le second ou le troisième jour 422. Si leur trépas était

retardé, ce n’était que jusqu’au quatrième jour. Quand je sortais, je ne

voyais que malades ou morts. J’achetai en cette ville une jeune es-

clave, sur l’assurance qu’on me donna qu’elle était saine ; mais elle

 

422 Il s’agit probablement de la peste.