A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 36 sur 166

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A Vant Propos

De mon départ pour me rendre à Hazâr Amroûhâ

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

On met sur ce meuble des gâteaux, un mouton rôti, quatre pains ronds

pétris avec du beurre, remplis de la pâtisserie nommée 121 sâboûniyah

et recouverts avec quatre morceaux de la pâte douce qui a la forme

d’une brique. On place aussi, sur ledit buffet, un petit disque en cuir

contenant des sucreries et du hachis, et l’on recouvre le meuble avec

une étoffe de coton toute neuve. Les personnes qui sont d’un rang un

peu inférieur à celles que nous venons de nommer ne reçoivent devant

elles qu’un demi-mouton, qu’on appelle 122 zallah , ainsi que la moitié

des autres provisions. Les gens dont la condition est encore au-

dessous des derniers individus cités n’ont que le quart de ce

qu’obtiennent ceux nommés en premier lieu. Les domestiques de cha-

cun de ces personnages enlèvent ce qu’on a mis devant lui.

 

La première fois que je vis mettre en pratique cette habitude, ce fut

dans la ville de Sérâ, capitale du sultan Ouzbec. Je défendis à mes

gens de prendre ce qu’on avait déposé devant moi, car je n’étais pas

accoutumé à une pareille chose. On envoie aussi, de cette façon, des

mets du festin dans les maisons des grands personnages.

 

DE MON DÉPART POUR ME RENDRE À HAZÂR AMROÛHÂ

 

Le vizir m’avait déjà livré dix mille mesures de céréales sur les

grains que le sultan lui avait commandé de me fournir pour l’ermitage,

et il m’avait donné une assignation pour recevoir le restant à Hazâr

Amroûhâ 123. Cette localité avait pour gouverneur, chargé de la

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perception des impôts, ’Azîz alkhammâr 124, et pour commandant

Chams eddîn albadhakhchâny. J’envoyai mes employés, qui prirent

une partie des grains, et qui se plaignirent des extorsions d’Azîz alk-

hammâr. Alors je sortis moi-même pour exiger tout ce qui me reve-

nait ; entre Dihly et ledit district, il y a trois jours de marche, et l’on

 

121 Littéralement : savonneuse ; faite avec de l’huile de sésame, de l’amidon, des

amandes et du miel.

122 Vivres qu’on emporte.

123 Le district d’Amroha, comprenant quinze cents villages à cent trente kilomè-

tres à l’est de Dihli.

124 Voir n. 61 ci-dessus. Ce personnage s’était rendu pour la première fois célèbre

par ses extorsions dans le district d’Amroha.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

était au moment des grandes pluies 125, Je pris avec moi environ trente

de mes compagnons, ainsi que deux frères, excellents chanteurs, qui

étaient chargés de me divertir par leurs mélodies durant le voyage.

 

Nous arrivâmes à la ville de Bidjnaour 126, où je trouvai trois autres

frères, également chanteurs ; je les pris aussi avec moi. Tantôt

c’étaient eux qui chantaient et tantôt c’étaient les deux premiers. Puis

nous arrivâmes à Amroûhâ, qui est une jolie petite ville. Les employés

du fisc vinrent à ma rencontre, ainsi que le juge, le chérif émir ’Aly, et

le cheïkh de l’ermitage ; les deux derniers me servirent ensemble un

magnifique repas d’hospitalité. ’Azîz alkhammâr se trouvait dans un

lieu nommé Afghânpoûr, près du fleuve Serou 127, qui nous séparait. Il

n’y a point de bac, et nous en fîmes un avec des planches et des débris

de plantes ; nous y plaçâmes nos bagages et passâmes la rivière le

lendemain. Nadjîb, frère d’Azîz, arriva avec plusieurs compagnons et

dressa pour nous une sérâtcheh. Son frère, le gouverneur, vint ensuite

me trouver ; il était fameux pour sa tyrannie. Il avait dans son district

mille cinq cents villages, qui rapportaient par année soixante fois cent

mille dînârs d’argent ; un vingtième de cette somme était pour lui.

 

Une des merveilles du fleuve près duquel nous descendîmes, p141

c’est que personne ne boit de son eau ni n’en abreuve les bêtes de

somme pendant toute la saison des pluies. Nous restâmes trois jours

dans le voisinage, et aucun de nous n’en puisa seulement une gorgée ;

c’est à peine si nous osions nous approcher de ce fleuve. La raison est

qu’il descend d’une des montagnes Karâtchîl 128, où se trouvent des

minières d’or, et qu’il passe sur des reptiles venimeux, tous ceux qui

ont bu alors de son eau en sont morts. La montagne ci-dessus s’étend

en longueur l’espace de trois mois de marche, et au bas se trouve le

pays de Tibet, qui possède les gazelles donnant le musc. Nous avons

déjà raconté ce qui est arrivé sur cette montagne à l’armée des mu-

sulmans. Ce fut près de cette rivière que je reçus la visite d’une troupe

de fakîrs de la secte de Haïdar. Ils dansèrent au son de la musique ; ils

 

125 Donc probablement en juin 1336.

126 Bijnor, dans le district du même nom, située au nord d’Amroha.

127 Le mot Saru, qui désignait plus haut Ghaghra (voir n. 49 ci-dessus), semble,

ici, désigner le Gange.

128 L’Himalaya.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

allumèrent des feux et s’y roulèrent sans en éprouver de mal. Nous

avons aussi raconté toutes ces choses 129.

 

Il s’était élevé une dispute entre le commandant de cette contrée,

Chams eddîn albadhakhchâny, et son gouverneur, ’Azîz alkhammâr.

Le premier vint pour combattre ’Azîz, qui se défendit contre lui dans

sa propre maison. La plainte de l’un d’eux parvint au vizir à Dihly,

qui écrivit à moi, ainsi qu’à deux autres personnages dont il va être

question, d’examiner cette affaire, puis de saisir et d’envoyer dans la

capitale comme prisonnier celui des deux qui avait tort. Ces person-

nages étaient le roi Châh, commandant des mamloûcs à Amroûhâ, où

il y en avait quatre mille appartenant au sultan ; et Chihâb eddîn ar-

roûmy. Nous nous réunîmes tous dans ma demeure. ’Azîz formula

contre Chams eddîn plusieurs griefs, parmi lesquels il y avait ceci :

qu’un domestique de Chams eddîn, appelé Ridha almotâny, était entré

dans le logement du trésorier dudit ’Azîz, qu’il y avait bu du vin et

volé cinq mille dînârs dans la caisse du trésorier. J’interrogeai Ridha

sur ces p142 inculpations ; il répondit qu’il n’avait pas bu de vin depuis

son départ de Moltân, à savoir huit ans avant cet instant-là. Alors je

repris : « Tu en as donc bu à Moltân ? » Il répliqua : « Oui, certes. » Je

lui fis donner quatre-vingts coups de cravache, et le fis mettre en pri-

son au sujet de l’accusation de vol, par suite de ses mauvais antécé-

dents.

 

Je partis d’Amroûhâ, après avoir été absent de Dihly environ deux

mois ; chaque jour j’égorgeais un bœuf pour mes compagnons. Ceux-

ci restèrent encore, afin d’amener les grains pour lesquels j’avais une

assignation sur ’Azîz, et dont le transport était à sa charge. Par consé-

quent, il en distribua aux habitants des villages qui étaient sous son

inspection trente mille mesures, à charger sur trois mille bœufs. La

bête de somme des Indiens, c’est le bœuf ; c’est lui qui porte leurs

fardeaux dans les voyages. Ce serait une grande honte chez eux de

monter des ânes, lesquels, d’ailleurs, sont dans l’Inde d’une fort petite

taille ; ils y sont nommés 130 lâchehs . Lorsque ces gens veulent faire

voir quelqu’un après qu’il a été frappé de verges, ils le font monter sur

un âne.

 

129 T. I, p. 373.

130 Charognes.