A Vant Propos
De mon départ pour me rendre à Hazâr Amroûhâ
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
On met sur ce meuble des gâteaux, un mouton rôti, quatre pains ronds
pétris avec du beurre, remplis de la pâtisserie nommée 121 sâboûniyah
et recouverts avec quatre morceaux de la pâte douce qui a la forme
d’une brique. On place aussi, sur ledit buffet, un petit disque en cuir
contenant des sucreries et du hachis, et l’on recouvre le meuble avec
une étoffe de coton toute neuve. Les personnes qui sont d’un rang un
peu inférieur à celles que nous venons de nommer ne reçoivent devant
elles qu’un demi-mouton, qu’on appelle 122 zallah , ainsi que la moitié
des autres provisions. Les gens dont la condition est encore au-
dessous des derniers individus cités n’ont que le quart de ce
qu’obtiennent ceux nommés en premier lieu. Les domestiques de cha-
cun de ces personnages enlèvent ce qu’on a mis devant lui.
La première fois que je vis mettre en pratique cette habitude, ce fut
dans la ville de Sérâ, capitale du sultan Ouzbec. Je défendis à mes
gens de prendre ce qu’on avait déposé devant moi, car je n’étais pas
accoutumé à une pareille chose. On envoie aussi, de cette façon, des
mets du festin dans les maisons des grands personnages.
DE MON DÉPART POUR ME RENDRE À HAZÂR AMROÛHÂ
Le vizir m’avait déjà livré dix mille mesures de céréales sur les
grains que le sultan lui avait commandé de me fournir pour l’ermitage,
et il m’avait donné une assignation pour recevoir le restant à Hazâr
Amroûhâ 123. Cette localité avait pour gouverneur, chargé de la
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perception des impôts, ’Azîz alkhammâr 124, et pour commandant
Chams eddîn albadhakhchâny. J’envoyai mes employés, qui prirent
une partie des grains, et qui se plaignirent des extorsions d’Azîz alk-
hammâr. Alors je sortis moi-même pour exiger tout ce qui me reve-
nait ; entre Dihly et ledit district, il y a trois jours de marche, et l’on
121 Littéralement : savonneuse ; faite avec de l’huile de sésame, de l’amidon, des
amandes et du miel.
122 Vivres qu’on emporte.
123 Le district d’Amroha, comprenant quinze cents villages à cent trente kilomè-
tres à l’est de Dihli.
124 Voir n. 61 ci-dessus. Ce personnage s’était rendu pour la première fois célèbre
par ses extorsions dans le district d’Amroha.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
était au moment des grandes pluies 125, Je pris avec moi environ trente
de mes compagnons, ainsi que deux frères, excellents chanteurs, qui
étaient chargés de me divertir par leurs mélodies durant le voyage.
Nous arrivâmes à la ville de Bidjnaour 126, où je trouvai trois autres
frères, également chanteurs ; je les pris aussi avec moi. Tantôt
c’étaient eux qui chantaient et tantôt c’étaient les deux premiers. Puis
nous arrivâmes à Amroûhâ, qui est une jolie petite ville. Les employés
du fisc vinrent à ma rencontre, ainsi que le juge, le chérif émir ’Aly, et
le cheïkh de l’ermitage ; les deux derniers me servirent ensemble un
magnifique repas d’hospitalité. ’Azîz alkhammâr se trouvait dans un
lieu nommé Afghânpoûr, près du fleuve Serou 127, qui nous séparait. Il
n’y a point de bac, et nous en fîmes un avec des planches et des débris
de plantes ; nous y plaçâmes nos bagages et passâmes la rivière le
lendemain. Nadjîb, frère d’Azîz, arriva avec plusieurs compagnons et
dressa pour nous une sérâtcheh. Son frère, le gouverneur, vint ensuite
me trouver ; il était fameux pour sa tyrannie. Il avait dans son district
mille cinq cents villages, qui rapportaient par année soixante fois cent
mille dînârs d’argent ; un vingtième de cette somme était pour lui.
Une des merveilles du fleuve près duquel nous descendîmes, p141
c’est que personne ne boit de son eau ni n’en abreuve les bêtes de
somme pendant toute la saison des pluies. Nous restâmes trois jours
dans le voisinage, et aucun de nous n’en puisa seulement une gorgée ;
c’est à peine si nous osions nous approcher de ce fleuve. La raison est
qu’il descend d’une des montagnes Karâtchîl 128, où se trouvent des
minières d’or, et qu’il passe sur des reptiles venimeux, tous ceux qui
ont bu alors de son eau en sont morts. La montagne ci-dessus s’étend
en longueur l’espace de trois mois de marche, et au bas se trouve le
pays de Tibet, qui possède les gazelles donnant le musc. Nous avons
déjà raconté ce qui est arrivé sur cette montagne à l’armée des mu-
sulmans. Ce fut près de cette rivière que je reçus la visite d’une troupe
de fakîrs de la secte de Haïdar. Ils dansèrent au son de la musique ; ils
125 Donc probablement en juin 1336.
126 Bijnor, dans le district du même nom, située au nord d’Amroha.
127 Le mot Saru, qui désignait plus haut Ghaghra (voir n. 49 ci-dessus), semble,
ici, désigner le Gange.
128 L’Himalaya.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
allumèrent des feux et s’y roulèrent sans en éprouver de mal. Nous
avons aussi raconté toutes ces choses 129.
Il s’était élevé une dispute entre le commandant de cette contrée,
Chams eddîn albadhakhchâny, et son gouverneur, ’Azîz alkhammâr.
Le premier vint pour combattre ’Azîz, qui se défendit contre lui dans
sa propre maison. La plainte de l’un d’eux parvint au vizir à Dihly,
qui écrivit à moi, ainsi qu’à deux autres personnages dont il va être
question, d’examiner cette affaire, puis de saisir et d’envoyer dans la
capitale comme prisonnier celui des deux qui avait tort. Ces person-
nages étaient le roi Châh, commandant des mamloûcs à Amroûhâ, où
il y en avait quatre mille appartenant au sultan ; et Chihâb eddîn ar-
roûmy. Nous nous réunîmes tous dans ma demeure. ’Azîz formula
contre Chams eddîn plusieurs griefs, parmi lesquels il y avait ceci :
qu’un domestique de Chams eddîn, appelé Ridha almotâny, était entré
dans le logement du trésorier dudit ’Azîz, qu’il y avait bu du vin et
volé cinq mille dînârs dans la caisse du trésorier. J’interrogeai Ridha
sur ces p142 inculpations ; il répondit qu’il n’avait pas bu de vin depuis
son départ de Moltân, à savoir huit ans avant cet instant-là. Alors je
repris : « Tu en as donc bu à Moltân ? » Il répliqua : « Oui, certes. » Je
lui fis donner quatre-vingts coups de cravache, et le fis mettre en pri-
son au sujet de l’accusation de vol, par suite de ses mauvais antécé-
dents.
Je partis d’Amroûhâ, après avoir été absent de Dihly environ deux
mois ; chaque jour j’égorgeais un bœuf pour mes compagnons. Ceux-
ci restèrent encore, afin d’amener les grains pour lesquels j’avais une
assignation sur ’Azîz, et dont le transport était à sa charge. Par consé-
quent, il en distribua aux habitants des villages qui étaient sous son
inspection trente mille mesures, à charger sur trois mille bœufs. La
bête de somme des Indiens, c’est le bœuf ; c’est lui qui porte leurs
fardeaux dans les voyages. Ce serait une grande honte chez eux de
monter des ânes, lesquels, d’ailleurs, sont dans l’Inde d’une fort petite
taille ; ils y sont nommés 130 lâchehs . Lorsque ces gens veulent faire
voir quelqu’un après qu’il a été frappé de verges, ils le font monter sur
un âne.
129 T. I, p. 373.
130 Charognes.