A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 45 sur 166

Pages du PDF

A Vant Propos

Anecdote relative à ce personnage

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

et nous y traita. Le commandant de Canoge était Fîroûz Albadakhchâ-

ny, de la postérité de Behrâm Djoûr, compagnon de Chosroës 164. Elle

compte parmi ses habitants plusieurs personnages vertueux et distin-

gués, connus par leurs nobles qualités, et que l’on appelle les enfants

de Chéref Djihân, l’Illustration du Monde. Leur aïeul était grand kâdhi

de Daoulet Abâd ; il était bienfaisant et grand distributeur d’aumônes,

et il obtint l’autorité sur les provinces de l’Inde. p165

 

ANECDOTE RELATIVE À CE PERSONNAGE

 

On raconte qu’il fut un jour destitué de la dignité de kâdhi. Or il

avait des ennemis, et l’un de ceux-ci l’accusa, près du kâdhi qui avait

été nommé à sa place, d’avoir entre ses mains dix mille dînârs à lui

appartenant ; mais il ne possédait aucune preuve de son allégation, et

il voulait obliger Chéref Djihân à prêter serment. Le kâdhi manda ce-

lui-ci, qui dit au messager : « Que me réclame-t-on ? — Dix mille

pièces d’or », répondit l’appariteur. Chéref Djihân envoya cette

somme au tribunal du kâdhi, et elle fut livrée au demandeur. Le sultan

’Alâ eddîn apprit cela, et la fausseté de cette réclamation lui fut dé-

montrée. En conséquence, il rétablit Chéref Djihân dans les fonctions

de kâdhi, et lui donna dix mille pièces d’or.

 

Nous demeurâmes trois jours à Canoge, et nous y reçûmes la ré-

ponse du sultan touchant ce qui me concernait. Elle était ainsi

conçue : « Si l’on ne retrouve pas N, [Ibn Batoutah], que Wedjîh Al-

mulc, kâdhi de Daoulet Abâd, parte en sa place. »

 

Après avoir quitté Canoge, nous campâmes successivement dans

les stations de Hanaoul, de Vézirboûr et de Bédjâliçah 165, puis nous

arrivâmes à la ville de Maoury 166, qui est petite, mais pourvue de

beaux marchés. J’y rencontrai le cheïkh pieux et vénérable Kothb ed-

dîn, autrement appelé Haïder Alferghâny. Il était atteint d’une mala-

die. Cependant, il fit des vœux en ma faveur, me donna, comme pro-

 

164 Voir chap. 1, n. 95.

165 A partir de Kannaudj, l’itinéraire d’Ibn Battûta se tourne vers le sud-ouest afin

de rejoindre Gwalior. Ces trois étapes ne sont pas repérables, mais l’itinéraire

doit traverser la Yamuna aux environs d’Etawah.

166 Peut-être Umri, près de Bhind, dans le district du même nom.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

vision de route, un pain d’orge, et m’apprit que son âge dépassait cent

cinquante ans. Ses disciples me racontèrent qu’il jeûnait constamment

et souvent longtemps de suite, et accomplissait de nombreux actes de

dévotion. Fréquemment il restait p166 dans sa cellule durant quarante

jours, prenant pour toute nourriture quarante dattes, une par jour. J’ai

vu à Dihly le cheïkh nommé Redjeb Alborko’y entrer dans sa cellule,

avec quarante dattes, y passer quarante jours et en sortir ensuite, ayant

encore treize de ces fruits.

 

Après être partis de Maoury, nous arrivâmes à la ville de Marh 167

Cette ville est grande ; la plupart des habitants sont des idolâtres, et ils

sont soumis à un tribut. Elle est bien fortifiée, et l’on y trouve

d’excellent froment, tel qu’il n’en existe pas ailleurs. On en exporte à

Dihly ; ses grains sont allongés, très jaunes et d’un fort volume. Je

n’ai point vue de pareil froment, excepté en Chine. La ville de Marh

appartient, dit-on, aux Malawah 168. On nomme ainsi une tribu

d’Hindous qui ont le corps robuste, la stature élevée, le visage beau.

Leurs femmes sont douées d’une exquise beauté, et sont renommées

pour l’agrément de leur commerce et pour les plaisirs qu’elles savent

procurer. Il en est de même des femmes des Mahrates 169 et de celles

de l’île Almahal 170.

 

Nous partîmes de Marh pour la ville d’Alâboûr 171, qui est petite, et

dont la plupart des habitants sont des infidèles qui payent tribut aux

musulmans. A la distance d’une journée de là demeurait un sultan ido-

lâtre, appelé Katam, qui était le roi de Djenbîl 172. Il assiégea la ville

de Gualior ; après quoi il fut tué. p167

 

167 Au nord-est de Gwalior.

168 Habitants de Malwa, région située au nord-ouest de l’actuelle province de

Madhya Pradesh.

169 Habitants de la province de Maharashtra.

170 Les îles Maldives (voir plus loin).

171 Actuellement un village au sud-est de Gwalior.

172 Il s’agit peut-être du radjah de Dhaulpur, ville située entre Agra et Gwalior sur

la rivière Chambal ; d’où la déformation en Djembil dans le texte.