A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 146 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

boire l’eau qu’il contenait. Il y a aussi dans ce désert une grande quan-

tité de serpents.

 

ANECDOTE

 

Nous avions dans notre caravane un marchand de Tilimsân, appelé

Zeyyân le Pèlerin, qui avait l’habitude p400 de saisir les serpents et de

jouer avec ces reptiles ; je lui avais dit de ne pas le faire, et il continua.

Un certain jour, il mit sa main dans le trou d’un lézard, pour le faire

sortir ; mais, en place, il trouva un serpent qu’il prit dans sa main. Il

voulut alors monter à cheval, et le serpent lui mordit le doigt indica-

teur de la main droite, ce qui lui causa une douleur considérable. On

lui cautérisa la plaie avec un fer rouge, et le soir sa douleur

s’augmenta ; elle devint atroce. Notre patient égorgea un chameau ; il

introduisit sa main droite dans l’estomac de l’animal, et l’y laissa

toute la nuit. Les parties molles du doigt malade tombèrent par frag-

ments, et il coupa par sa base le doigt tout entier. Les Messoûfites

nous dirent que ce reptile avait certainement bu de l’eau un peu avant

de piquer le marchand ; car, sans cela, sa blessure aurait été mortelle.

 

Quand les personnes qui venaient à notre rencontre avec de l’eau

nous eurent rejoints, nous donnâmes à boire à nos chevaux, puis nous

entrâmes dans un désert énormément chaud, et bien différent de celui

auquel nous avions été habitués jusqu’alors 736. Nous nous mettions en

marche après la prière de l’après-midi ; nous voyagions pendant toute

la nuit, et faisions halte au matin. Des hommes de la tribu des Mes-

soûfah, de celle des Berdâmah 737, etc., venaient vendre des charges

d’eau. Nous arrivâmes ainsi à la ville d’Îouâlâten 738 juste au com-

mencement du mois de rabî’ premier, ayant voyagé deux mois pleins,

depuis Segelmessa. Îouâlâten est le premier endroit du pays des nè-

 

736 Probablement le Aklé Aouâna, sur la frontière actuelle entre le Mali et la Mau-

ritanie.

737 Voir plus loin n. 113.

738 Oualata, dans le sud-est de la Mauritanie actuelle, à l’époque limite nord de

l’empire du Mali.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

gres ; et le lieutenant du sultan, dans cette ville, était Ferbâ Hoçain : ce

mot 739 ferbâ signifie vice-roi, lieutenant .

p401

 

A notre arrivée à Îouâlâten, les négociants déposèrent leurs mar-

chandises sur une vaste place, et chargèrent les nègres de les garder.

Ils se rendirent chez le ferbâ, qui était assis sur un tapis et abrité par

une espèce de toit. Ses gardes étaient devant lui, ayant à la main des

lances et des arcs ; les grands des Messoûfites se tenaient derrière le

ferbâ. Les négociants se placèrent debout en face de celui-ci, qui leur

parla par l’intermédiaire d’un interprète, bien qu’ils fussent tout près

de lui, et uniquement par suite de son mépris pour eux 740. Ce fut alors

que je regrettai de m’être rendu dans le pays des nègres, à cause de

leur mauvaise éducation et du peu d’égards qu’ils ont pour les hom-

mes blancs. Je m’en allai chez Ibn Beddâ, personnage distingué de la

ville de Salé, auquel j’avais écrit de me louer une maison, ce qu’il fit.

 

Plus tard, le 741 742 mochrif d’Îouâlâten, le nommé Menchâ Djoû ,

invita tous ceux qui étaient arrivés dans la caravane à un repas

d’hospitalité qu’il leur offrait. Je refusai d’abord de paraître à ce fes-

tin ; mais mes camarades m’en prièrent, et ils insistèrent tellement que

je m’y rendis avec les autres convives. On servit le repas, qui consis-

tait en millet concassé, mélangé avec un peu de miel et de lait aigre.

Tout ceci était mis dans une moitié de courge ou calebasse, à laquelle

on avait donné la forme d’une grande écuelle, ou d’une sébile ; les

assistants burent donc, et se retirèrent. Je leur dis : « Est-ce pour cela

que le Noir nous a invités ? » Ils répondirent : « Oui ; et ce qu’il nous

a donné est considéré par les nègres comme le repas d’hospitalité le

plus beau. » Je reconnus ainsi avec certitude qu’il n’y avait rien de

bon à espérer de ce peuple, et je désirai un moment de m’en retourner

presque tout de suite avec les pèlerins qui partent d’Îouâlâten ; puis je

me décidai à aller voir la résidence du roi des nègres. p402

 

Mon séjour à Îouâlâten a été d’environ sept semaines, pendant les-

quelles les habitants m’honorèrent et me donnèrent des festins. Parmi

 

739 Le mot, d’origine mandingue, signifie grand chef. Il désignait un fonction-

naire, esclave ou chef d’esclaves, représentant local du souverain.

740 26. Le protocole en pays noir exigeait le recours à des intermédiaires.

741 27. Inspecteur.

742 28. Esclave du souverain.