A Vant Propos
Comment nous entreprîmes de nous rendre en Chine, et quelle fut la fin de ce voyage
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
COMMENT NOUS ENTREPRÎMES DE NOUS RENDRE EN CHINE, ET QUELLE
FUT LA FIN DE CE VOYAGE
Quand arriva le moment de partir pour la Chine, le sultan, le Samo-
rin, équipa pour nous une des treize jonques qui se trouvaient dans le
port de Calicut. L’intendant de la jonque s’appelait Souleïmân Assa-
lady Acchâmy, et j’étais en connaissance avec lui. Je lui dis : « Je
veux une cabine que personne ne partage avec moi, à cause des jeunes
esclaves, car c’est ma coutume de ne voyager qu’avec elles. » Il me
répondit : « Les marchands de la Chine ont loué les cabines pour
l’aller et le retour. Mon gendre en a une que je te donnerai, mais elle
ne renferme pas de commodités ; il est possible que l’on trouve à
l’échanger contre une autre. » Je donnai mes ordres à mes compa-
gnons ; ils chargèrent sur le navire ce que je possédais d’effets, et les
esclaves tant mâles que femelles montèrent sur la jonque. Cela ayant
eu lieu un jeudi, je restai à terre, afin de faire la prière du vendredi, et
de rejoindre ensuite mes gens. Le roi Sunbul et Zhéhîr eddîn
s’embarquèrent avec le présent. Cependant, un eunuque qui
m’appartenait, et que l’on appelait Hilâl, vint me trouver le matin du
vendredi et me dit : « La cabine que nous avons prise sur la jonque est
trop étroite et ne convient pas. » Je répétai cela au patron du navire,
qui me répondit : « Il n’y a pas moyen d’y remédier ; mais, situ
consens à t’embarquer dans le cacam, il y a sur ce vaisseau des cabi-
nes à ton choix. — C’est bien », répondis-je, et je donnai mes p210 or-
dres à mes camarades, qui transportèrent mes esclaves femelles et mes
effets à bord du second navire et s’y établirent avant l’heure de la
prière du vendredi. Or il arrive habituellement sur cette mer-là que
l’agitation de ses flots redouble chaque jour, après quatre heures du
soir, et que personne ne peut alors s’y embarquer. Les jonques étaient
déjà parties, et il ne restait plus que celle qui renfermait le présent, une
autre dont les propriétaires avaient résolu de passer l’hiver à Fanda-
raïna, et le cacam dont j’ai parlé. Nous passâmes sur le rivage la nuit
du vendredi au samedi, ne pouvant nous embarquer sur le cacam ;
ceux qui se trouvaient à bord ne pouvaient pas davantage venir nous
trouver. Je n’avais gardé qu’un tapis pour me coucher. Le samedi au
matin, la jonque et le cacam se trouvèrent loin du port. La mer jeta sur
des rochers la jonque, dont l’équipage voulait gagner Fandaraïna ; elle
fut brisée, une partie de ceux qui la montaient périrent, les autres
échappèrent. Il y avait sur ce navire une jeune esclave appartenant à
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un certain marchand, et qui lui était fort chère. Il offrit de donner dix
pièces d’or à quiconque la sauverait. Elle s’était attachée à une pièce
de bois placée à l’arrière de la jonque. Un des marins d’Hormuz ré-
pondit à cet appel, et retira du danger la jeune fille. Mais il refusa de
recevoir les pièces d’or et dit : « Je n’ai fait cela que pour l’amour de
Dieu. »
Lorsque la nuit fut arrivée, la mer jeta sur des récifs la jonque où se
trouvait le présent. Tous les individus qui la montaient moururent. Au
matin, nous examinâmes les endroits où gisaient leurs corps. Je vis
que Zhéhîr eddîn avait eu la tête fendue, que sa cervelle avait été
éparpillée ; quant à Mélic Sunbul, un clou l’avait frappé à l’une des
tempes et était sorti par l’autre. Nous récitâmes les prières sur leurs
corps et les ensevelîmes. Je vis le sultan idolâtre de Calicut, ayant à sa
ceinture une grande pièce d’étoffe blanche roulée depuis le nombril
jusqu’aux genoux, et sur sa tête un petit turban ; il avait les pieds nus,
et un parasol était porté au-dessus de son front par un jeune esclave.
Un feu était allumé devant p211 lui sur le rivage, et ses satellites frap-
paient les assistants, afin qu’ils ne pillassent pas ce que la mer rejetait.
La coutume du pays de Malabar, c’est que, toutes les fois qu’un vais-
seau est brisé, ce que l’on en retire revient au fisc, si ce n’est en cette
seule ville. En effet, les épaves y sont recueillies par leurs possesseurs
légitimes, et c’est pour cela qu’elle est florissante et que les étrangers
y arrivent en foule.
Quand l’équipage du cacam aperçut ce qui était advenu à la jonque,
il mit à la voile et s’éloigna, emportant toute ma propriété et mes es-
claves des deux sexes. Je demeurai seul sur le rivage, n’ayant avec
moi qu’un esclave que j’avais affranchi. Lorsqu’il vit ce qui m’était
arrivé, il me quitta, et il ne me resta plus que les dix pièces d’or que le
djogui m’avait données et le tapis que j’avais étendu par terre. Les
assistants m’annoncèrent qu’il faudrait absolument que ce cacam en-
trât dans le port de Caoulem. Je résolus donc de me rendre dans cette
ville, qui était éloignée de Calicut de dix journées de marche, soit par
terre, soit par le fleuve, pour quiconque préfère ce dernier moyen de
transport. Je partis par la rivière, et je louai un musulman pour porter
mon tapis. La coutume des Hindous, quand ils voyagent sur ce fleuve,
est de descendre à terre le soir et de passer la nuit dans les villages
situés sur ses rives. Le lendemain matin, ils retournent sur leur bateau.
Nous faisions de même. Il n’y avait pas sur le bateau de musulman, si