A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 69 sur 166

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A Vant Propos

Comment nous entreprîmes de nous rendre en Chine, et quelle fut la fin de ce voyage

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

COMMENT NOUS ENTREPRÎMES DE NOUS RENDRE EN CHINE, ET QUELLE

FUT LA FIN DE CE VOYAGE

 

Quand arriva le moment de partir pour la Chine, le sultan, le Samo-

rin, équipa pour nous une des treize jonques qui se trouvaient dans le

port de Calicut. L’intendant de la jonque s’appelait Souleïmân Assa-

lady Acchâmy, et j’étais en connaissance avec lui. Je lui dis : « Je

veux une cabine que personne ne partage avec moi, à cause des jeunes

esclaves, car c’est ma coutume de ne voyager qu’avec elles. » Il me

répondit : « Les marchands de la Chine ont loué les cabines pour

l’aller et le retour. Mon gendre en a une que je te donnerai, mais elle

ne renferme pas de commodités ; il est possible que l’on trouve à

l’échanger contre une autre. » Je donnai mes ordres à mes compa-

gnons ; ils chargèrent sur le navire ce que je possédais d’effets, et les

esclaves tant mâles que femelles montèrent sur la jonque. Cela ayant

eu lieu un jeudi, je restai à terre, afin de faire la prière du vendredi, et

de rejoindre ensuite mes gens. Le roi Sunbul et Zhéhîr eddîn

s’embarquèrent avec le présent. Cependant, un eunuque qui

m’appartenait, et que l’on appelait Hilâl, vint me trouver le matin du

vendredi et me dit : « La cabine que nous avons prise sur la jonque est

trop étroite et ne convient pas. » Je répétai cela au patron du navire,

qui me répondit : « Il n’y a pas moyen d’y remédier ; mais, situ

consens à t’embarquer dans le cacam, il y a sur ce vaisseau des cabi-

nes à ton choix. — C’est bien », répondis-je, et je donnai mes p210 or-

dres à mes camarades, qui transportèrent mes esclaves femelles et mes

effets à bord du second navire et s’y établirent avant l’heure de la

prière du vendredi. Or il arrive habituellement sur cette mer-là que

l’agitation de ses flots redouble chaque jour, après quatre heures du

soir, et que personne ne peut alors s’y embarquer. Les jonques étaient

déjà parties, et il ne restait plus que celle qui renfermait le présent, une

autre dont les propriétaires avaient résolu de passer l’hiver à Fanda-

raïna, et le cacam dont j’ai parlé. Nous passâmes sur le rivage la nuit

du vendredi au samedi, ne pouvant nous embarquer sur le cacam ;

ceux qui se trouvaient à bord ne pouvaient pas davantage venir nous

trouver. Je n’avais gardé qu’un tapis pour me coucher. Le samedi au

matin, la jonque et le cacam se trouvèrent loin du port. La mer jeta sur

des rochers la jonque, dont l’équipage voulait gagner Fandaraïna ; elle

fut brisée, une partie de ceux qui la montaient périrent, les autres

échappèrent. Il y avait sur ce navire une jeune esclave appartenant à

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

un certain marchand, et qui lui était fort chère. Il offrit de donner dix

pièces d’or à quiconque la sauverait. Elle s’était attachée à une pièce

de bois placée à l’arrière de la jonque. Un des marins d’Hormuz ré-

pondit à cet appel, et retira du danger la jeune fille. Mais il refusa de

recevoir les pièces d’or et dit : « Je n’ai fait cela que pour l’amour de

Dieu. »

 

Lorsque la nuit fut arrivée, la mer jeta sur des récifs la jonque où se

trouvait le présent. Tous les individus qui la montaient moururent. Au

matin, nous examinâmes les endroits où gisaient leurs corps. Je vis

que Zhéhîr eddîn avait eu la tête fendue, que sa cervelle avait été

éparpillée ; quant à Mélic Sunbul, un clou l’avait frappé à l’une des

tempes et était sorti par l’autre. Nous récitâmes les prières sur leurs

corps et les ensevelîmes. Je vis le sultan idolâtre de Calicut, ayant à sa

ceinture une grande pièce d’étoffe blanche roulée depuis le nombril

jusqu’aux genoux, et sur sa tête un petit turban ; il avait les pieds nus,

et un parasol était porté au-dessus de son front par un jeune esclave.

Un feu était allumé devant p211 lui sur le rivage, et ses satellites frap-

paient les assistants, afin qu’ils ne pillassent pas ce que la mer rejetait.

La coutume du pays de Malabar, c’est que, toutes les fois qu’un vais-

seau est brisé, ce que l’on en retire revient au fisc, si ce n’est en cette

seule ville. En effet, les épaves y sont recueillies par leurs possesseurs

légitimes, et c’est pour cela qu’elle est florissante et que les étrangers

y arrivent en foule.

 

Quand l’équipage du cacam aperçut ce qui était advenu à la jonque,

il mit à la voile et s’éloigna, emportant toute ma propriété et mes es-

claves des deux sexes. Je demeurai seul sur le rivage, n’ayant avec

moi qu’un esclave que j’avais affranchi. Lorsqu’il vit ce qui m’était

arrivé, il me quitta, et il ne me resta plus que les dix pièces d’or que le

djogui m’avait données et le tapis que j’avais étendu par terre. Les

assistants m’annoncèrent qu’il faudrait absolument que ce cacam en-

trât dans le port de Caoulem. Je résolus donc de me rendre dans cette

ville, qui était éloignée de Calicut de dix journées de marche, soit par

terre, soit par le fleuve, pour quiconque préfère ce dernier moyen de

transport. Je partis par la rivière, et je louai un musulman pour porter

mon tapis. La coutume des Hindous, quand ils voyagent sur ce fleuve,

est de descendre à terre le soir et de passer la nuit dans les villages

situés sur ses rives. Le lendemain matin, ils retournent sur leur bateau.

Nous faisions de même. Il n’y avait pas sur le bateau de musulman, si