A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 99 sur 166

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A Vant Propos

De la mort du sultan, de l’avènement du fils de son frère, et de ma séparation d’avec le nouveau prince

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

mourut le lendemain. Un certain jour une femme, dont le mari avait

été au nombre des vizirs du sultan Ahçan Châh, vint me trouver, avec

son fils âgé de huit ans, et qui était un enfant plein d’esprit, de finesse

et d’intelligence. Elle se plaignit de son indigence, et je lui donnai,

ainsi qu’à son fils, une somme d’argent. Tous deux étaient sains et

bien constitués ; mais dès le lendemain la mère revint, demandant

pour son fils un linceul, car il était mort subitement. Je voyais dans la

salle d’audience du sultan, au moment de sa mort, des centaines de

servantes qui avaient été amenées afin de broyer le riz destiné à prépa-

rer de la nourriture pour d’autres personnes que le souverain ; je

voyais, dis-je, ces femmes qui, étant malades, s’étaient jetées par

terre, exposées à l’ardeur du soleil.

 

Lorsque Ghiyâth eddîn entra dans Moutrah, il trouva sa mère, sa

femme et son fils en proie à la maladie. Il resta dans la ville durant

trois jours, puis il se transporta près d’un fleuve situé à une parasange

de distance, et sur la rive duquel il y a un temple appartenant aux infi-

dèles. J’allai le trouver un jeudi, et il ordonna de me loger près du

kâdhi. Quand des tentes eurent été dressées pour moi, je vis des gens

qui se hâtaient et dont les uns se poussaient sur les autres ; l’un disait :

« Le p276 sultan est mort » ; l’autre assurait que c’était son fils qui avait

succombé. Nous recherchâmes la vérité, et nous connûmes que le fils

était mort. Le sultan n’avait pas d’autre fils ; aussi ce trépas fut une

des causes qui augmentèrent la maladie dont il était atteint. Le jeudi

suivant la mère du souverain mourut.

 

DE LA MORT DU SULTAN, DE L’AVÈNEMENT DU FILS DE SON FRÈRE, ET

DE MA SÉPARATION D ’AVEC LE NOUVEAU PRINCE

 

Le troisième jeudi, Ghiyâth eddîn mourut. J’appris cela et

m’empressai de rentrer dans la ville, de peur du tumulte. Je rencontrai

le neveu et successeur du défunt, Nâssir eddîn 423 qui se transportait

au camp, où on l’avait mandé, le sultan n’ayant pas laissé de fils. Il

m’engagea à retourner sur mes pas en sa compagnie ; mais je refusai,

et ce refus fit impression sur son esprit. Ce Nâssir eddîn avait exercé

 

423 On ne connaît rien d’autre sur lui ; les premières monnaies de son successeur

Adil Shah datent de 1356.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

l’état de domestique à Dihly, avant que son oncle parvînt au trône.

Quand Ghiyâth eddîn fut devenu roi, le neveu s’enfuit près de lui,

sous le costume des fakîrs, et la destinée voulut qu’il régnât après lui.

Lorsqu’on eut prêté serment à Nâssir eddîn, les poètes récitèrent ses

louanges, et il leur accorda des dons magnifiques. Le premier qui se

leva pour débiter des vers fut le kâdhi Sadr azzémân, à qui il donna

cinq cents pièces d’or et un habit d’honneur ; puis vint le vizir nommé

Alkâdhi, que le sultan gratifia de deux mille pièces d’argent. Quant à

moi, il me fit cadeau de trois cents pièces d’or et d’un habit

d’honneur. Il répandit des aumônes parmi les fakîrs et les indigents.

Quand le prédicateur prononça le premier discours où il inséra le nom

du nouveau souverain, on répandit sur celui-ci des drachmes et des

dînârs placés dans des assiettes d’argent. On célébra la pompe funèbre

du sultan Ghiyâth eddîn. Chaque jour on lisait le p277 Coran tout entier

près de son tombeau. Puis ceux dont l’emploi était de lire la dixième

partie du saint livre faisaient une lecture ; après quoi, on servait des

aliments, et le public mangeait ; enfin, on donnait des pièces d’argent

à chaque individu, en proportion de son rang. On continua d’agir ainsi

pendant quarante jours. On renouvela cette cérémonie chaque année,

le jour anniversaire de la mort du défunt.

 

La première mesure que prit le sultan Nâssir eddîn, ce fut de desti-

tuer le vizir de son oncle, et d’exiger de lui des sommes d’argent. Il

investit du vizirat Mélic Bedr eddîn, le même que son oncle avait ex-

pédié à ma rencontre, pendant que j’étais à Fattan. Ce personnage ne

tarda pas à mourir, et le sultan nomma vizir Khodjah Soroûr l’amiral,

et ordonna qu’on l’appelât Khodjâh Djihân, tout comme le vizir de

Dihly. Quiconque lui adresserait la parole sous un autre titre devait

payer un certain nombre de pièces d’or. Après cela, le sultan Nâssir

eddîn tua le fils de sa tante paternelle, qui était marié à la fille du sul-

tan Ghiyâth eddîn et épousa ensuite celle-ci. On lui rapporta que Mé-

lic Maç’oûd avait visité son cousin dans la prison, avant qu’il fût mis

à mort, et il le fit périr, ainsi que Mélic Béhâdoûr, qui était au nombre

des héros généreux et vertueux. Il ordonna de me fournir tous les vais-

seaux que son oncle m’avait assignés pour me rendre aux Maldives.

Mais je fus atteint de la fièvre, mortelle en cet endroit. Je m’imaginai

que ce serait pour moi le trépas. Dieu m’inspira d’avoir recours au

tamarin, qui est fort abondant en ce pays ; j’en pris donc environ une

livre, que je mis dans l’eau. Je bus ensuite ce breuvage, qui me relâcha