A Vant Propos
Description du pied
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
c’est la chaîne de la Profession de foi, ainsi nommée parce que
l’individu qui y sera arrivé et qui regardera en bas de la montagne sera
saisi d’hallucination et, de peur de tomber, il récitera les mots :
« J’atteste qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu, et que Mahomet est son
prophète. » Quand tu auras dépassé cette chaîne, tu trouveras un che-
min mal entretenu. De la dixième chaîne à la caverne de Khidhr 398, il
y a sept milles. Cette caverne est située dans un endroit spacieux, et
elle a près d’elle une source d’eau remplie de poissons, laquelle porte
aussi le nom de Khidhr. Personne ne pêche de ces poissons. Dans le
voisinage de la caverne, il y a deux bassins creusés dans le roc, de
chaque côté du chemin. C’est dans la grotte de Khidhr que les pèlerins
laissent ce qui leur appartient ; de là ils gravissent encore deux milles
jusqu’à la cime du mont, où se trouve le pied. p264
DESCRIPTION DU PIED
La marque du noble pied, celui de notre père Adam, se voit dans
une roche noire et haute, et dans un endroit spacieux. Le pied s’est
enfoncé dans la pierre, de sorte que son emplacement est tout dépri-
mé ; sa longueur est de onze empans. Les habitants de la Chine y vin-
rent jadis ; ils ont coupé dans la pierre la place du gros orteil et de ce
qui l’avoisine, et ont déposé ce fragment dans un temple de la ville de
Zeïtoûn, où ils se rendent des provinces les plus éloignées. Dans la
roche où se trouve l’empreinte du pied, on a creusé neuf trous, dans
lesquels les pèlerins idolâtres déposent de l’or, des pierres précieuses
et de perles. Tu pourras voir les fakîrs, quand ils seront arrivés à la
grotte de Khidhr, chercher à se devancer les uns les autres, pour pren-
dre ce qu’il y a dans le creux. Pour nous, nous n’y trouvâmes que
quelques petites pierres et un peu d’or, que nous donnâmes à notre
guide. C’est la coutume que les pèlerins passent trois jours dans la ca-
verne de Khidhr, et que, durant ce temps, ils visitent le pied matin et
soir. Nous fîmes de même.
Lorsque les trois jours furent écoulés, nous nous en retournâmes
par le chemin de la Mère, et nous campâmes près de la grotte de
398 Pour Khidhr, voit t. I, chap. 3, n. 298.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Cheïm, qui est le même que Cheïth 399, fils d’Adam. Nous nous arrê-
tâmes ensuite près de la baie des poissons, des bourgades de Cormo-
lah, de Djebercâouân, de Dildinéoueh et d’Atkalendjeh 400. C’est dans
cette dernière localité que passait l’hiver le cheïkh Abou ’Abd Allah,
fils de Khafîf. Toutes ces bourgades et ces stations sont situées dans la
montagne. Près du pied de celle-ci, dans ce même chemin, se trouve
Dérakht kewân, l’Arbre Marchant, qui p265 est un arbre séculaire, du-
quel il ne tombe pas une seule feuille. Je n’ai rencontré personne qui
ait vu ses feuilles. On le désigne aussi sous le nom de 401 mâchïah par
ce que l’individu qui le considère du haut de la montagne le juge placé
à une grande distance de lui et rapproché du pied de cette montagne,
tandis que celui qui le regarde du bas de celle-ci le croit dans une po-
sition tout opposée. J’ai vu en cet endroit une troupe de djoguis qui ne
quittaient pas le pied de la montagne, attendant la chute des feuilles de
cet arbre. Il est placé dans un lieu où il n’est en aucune manière possi-
ble de l’atteindre. Les idolâtres débitent à son sujet des mensonges, au
nombre desquels est celui-ci : quiconque mange de ses feuilles recou-
vre la jeunesse, quand bien même il serait un vieillard. Mais cela est
faux.
Sous cette montagne se trouve la baie d’où l’on tire les pierres pré-
cieuses. Ses eaux paraissent aux yeux extrêmement bleues.
De cet endroit, nous marchâmes pendant deux jours jusqu’à la ville
de Dînéwer 402, qui est grande, située près de la mer et habitée par des
marchands. On y voit dans un vaste temple une idole qui porte le
même nom que la ville. Il y a dans ce temple environ mille brahmanes
et djoguis, et environ cinq cents femmes, nées de pères idolâtres, les-
quelles chantent et dansent toutes les nuits devant la statue. La ville et
ses revenus sont la propriété particulière de l’idole ; tous ceux qui de-
meurent dans le temple et ceux qui le visitent sont nourris là-dessus.
399 Seth.
400 Une recherche sur la carte de Ceylan au 1/63 000 n’a pas permis une identifi-
cation raisonnable de ces lieux, à moins que Dildinéoueh ne soit Deniyaya
dans la province du Sud. Également, Atcalendjeh pourrait être l’Attenluwo de
la carte de François Valentijn’s établie vers 1686, site non identifiable au-
jourd’hui.
401 Marchant.
402 Dondra, à l’extrémité sud de l’île. Le célèbre temple de Vishnu qui s’y trou-
vait fut détruit en 1587 par les Portugais.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
La statue est d’or et de la grandeur d’un homme. Elle a, en place
d’yeux, deux grands rubis, et l’on m’a rapporté qu’ils éclairaient du-
rant la nuit comme deux lanternes.
Cependant, nous partîmes pour la ville de Kâly 403, qui est pe-
p266
tite et à six parasanges de Dînéwer. Il s’y trouve un musulman, appelé
le patron de navire Ibrâhîm, qui nous traita dans son habitation.
Nous nous mîmes en route pour la ville de Calenbou 404, une des
plus belles et des plus grandes de l’île de Sérendîb. C’est là que de-
meure le vizir prince de la mer, Djâlesty, qui a près de lui environ cinq
cents Abyssins.
Trois jours après avoir quitté Calenbou, nous arrivâmes à Batthâ-
lah 405, dont il a déjà été question. Nous en visitâmes le sultan, dont il
a été parlé ci-dessus. Je trouvai le patron de navire Ibrâhîm qui
m’attendait, et nous partîmes pour le pays du Ma’bar. Le vent devint
fort, et l’eau fut sur le point d’entrer dans le vaisseau. Nous n’avions
pas de capitaine instruit. Nous arrivâmes ensuite près de certaines ro-
ches, et peu s’en fallut que le vaisseau ne s’y brisât ; puis nous entrâ-
mes dans une eau peu profonde, le bâtiment toucha, et nous vîmes la
mort de très près. Les passagers jetèrent à la mer ce qu’ils possédaient
et se firent leurs adieux. Nous coupâmes le mât du navire et le lançâ-
mes à l’eau ; les marins construisirent un radeau avec des planches. Il
y avait entre nous et la terre une distance de deux parasanges. Je vou-
lus descendre dans le radeau. Or j’avais deux concubines, et deux
compagnons. Ceux-ci me dirent : « Descendras-tu et nous abandonne-
ras-tu ? » Je les préférai à moi-même et je leur dis : « Descendez tous
deux, ainsi que la jeune fille que j’aime. » L’autre jeune fille dit : « Je
sais bien nager, je m’attacherai à une des cordes du bac et je nagerai
avec ces gens-là. » Mes deux camarades descendirent ; un d’eux était
Mohammed, p267 fils de Ferhân Attaouzéry, et l’autre, un Égyptien.
Une des jeunes filles était avec eux, la seconde nageait. Les marins
403 Galle, à l’ouest de Dondra, sur la côte. Port actif à l’époque, lieu d’exportation
des pierres précieuses.
404 Colombo, sur la côte ouest, la capitale actuelle de l’île. L’installation d’une
colonie musulmane est due sans doute à son rôle de centre d’exportation de la
cannelle. Elle sera conquise quelques années plus tard par les Tamils et reprise
en 1368 par les Cingalais.
405 Voir plus haut, n. 241.