A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 4 sur 166

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A Vant Propos

Le voyage au Soudan

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

LE VOYAGE AU SOUDAN

 

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Au début de l’année 1352, Ibn Battûta serait chargé par le sultan du

Maroc d’une mission auprès du royaume noir du Mali. On ne connaît

pas les motifs de cette mission, mais, vu le contexte de la rédaction du

récit — deux ans après le retour du Mali et dans la cour du même sul-

tan —, on ne peut douter de sa véracité. On pourrait même en deviner

le motif. Après la mort de son père, en juin 1351, Abu Inan, libéré des

contraintes internes, se prépare à reprendre la conquête de l’Afrique

du Nord, en commençant par les Abd al-Wadites de Tlemcen. Les

préparatifs débutent dans les premiers mois de l’année 1352 et

l’opération s’achève par l’occupation de Tlemcen en mai-juin 1352.

Or cette ville est p058 un des points majeurs de l’aboutissement des

routes commerciales, acheminant l’or et les esclaves soudanais. Des

négociants musulmans, installés à Tlemcen et au Mali, contrôlent ce

commerce, auquel les souverains maghrébins participent souvent di-

rectement. Le détournement du commerce saharien au profit du Maroc

était un des objectifs majeurs des Marinides. C’est dans ce cadre qu’il

faut placer leurs luttes avec les Abd al-Wadites, et la mission d’Ibn

Battûta, lancée en même temps que les préparatifs pour la conquête de

Tlemcen, ne doit pas être étrangère à ces préoccupations.

 

Le commerce saharien constitue, à l’époque, un des rouages essen-

tiels du commerce mondial. Le Sahara fonctionne comme une vaste

mer, réunissant plutôt que séparant les pays riverains, dont les intérêts

sont, le plus souvent, complémentaires. Le célèbre or du Soudan, ex-

trait, en ce qui concerne l’ouest de cette région, dans les bassins du

haut Niger et du haut Sénégal, est échangé, avec le Maghreb, contre

des tissus, des métaux, des armes, des chevaux et autres objets de

consommation et de parure, comme la verroterie vénitienne ou les

cauris des Maldives. Le métal jaune traverse ensuite la Méditerranée

pour aboutir dans les cités italiennes et catalanes. Il s’injecte de là

dans un deuxième circuit, celui de la route de la soie et des épices, qui

le conduira à travers le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’océan In-

dien, vers l’Inde, l’Asie du Sud-Est et la Chine. Le Soudan est donc la

source de l’or et c’est ce produit qui constitue, avec les esclaves et le

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

sel dans une moindre mesure, le ciment des grands empires qui s’y

édifient.

 

L’espace saharien véhicule, en même temps que les marchandises,

les idées et les religions. La transmission se fait essentiellement par

les Berbères, qui dominent le désert. Ils vont même tenter une fois,

vers le milieu du e XI siècle, de réunir à travers le mouvement Almora-

vide, les deux rives en un seul empire. Ce sera une tentative sans len-

demain. Le Nord restera aux mains des royaumes p059 berbères ou ara-

bes) le Sud sera dominé par les empires noirs, et entre les deux circu-

leront les caravanes des Touareg, véhiculant l’or, les esclaves et

l’islam.

 

Les Omayyades avaient essayé d’entreprendre une conquête en rè-

gle du royaume de Ghana, lequel contrôlait au e VIII siècle l’Ouest sou-

danais. Mais la tentative échoua. L’islam s’infiltra donc progressive-

ment, souvent sous sa forme « hérétique », kharidjite, après la disper-

sion au e IX siècle des premiers royaumes Ibadites du Maghreb. Le

mouvement Almoravide, et à sa suite le mouvement Almohade, se

présentèrent alors comme une contre-réforme visant à restaurer la pu-

reté originelle de l’islam. Ainsi, l’« orthodoxie » l’emportera peu à

peu, et plus tard le pays soudanais deviendra, avec Tombouctou et

Djenné, un des hauts lieux de l’islam.

 

Dans le domaine politique, l’empire du Ghana, conquis, à la fin du

XI siècle, par les Almoravides, n’a jamais pu retrouver son ancienne e

puissance. Sur ses ruines s’éleva, à partir du e XII siècle, l’empire du

Mali, issu du peuple malinké, lequel vivait entre le haut Sénégal et le

haut Niger, à la source de l’or. La conversion de ses chefs à l’islam et

une invasion qui forgea la cohésion interne conduisirent à la formation

d’un État fort. Au début du e XIV siècle, l’empire atteint son apogée

sous Mansa Moussa, qui fera la démonstration historique de sa puis-

sance avec son célèbre pèlerinage à La Mecque de 1324, au cours du-

quel il dépensa une tonne et demie d’or en poudre, faisant ainsi bais-

ser, pour quelques années, le cours de l’or en Égypte. De son temps,

l’empire du Mali contrôle l’ensemble du cours du Sénégal et de la

Gambie et tout le haut et moyen Niger, jusqu’aux frontières actuelles

du Nigéria.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Cette première moitié du e XIV siècle est également marquée par une

intense activité commerciale. On a mentionné plus haut le dévelop-

pement du commerce des épices de l’Orient. Or celui-ci, toujours dé-

ficitaire pour p060 les Européens, réclame chaque jour plus de métal

jaune, que ces derniers ne peuvent se procurer qu’en Afrique. Véni-

tiens, Génois et Catalans sont alors en concurrence pour le contrôle du

commerce maghrébin et essaient de profiter des dissensions entre les

États de l’Afrique du Nord. Les Marinides, qui sont continuellement

en guerre avec les Espagnols à cause de l’Andalousie, préfèrent traiter

avec les Italiens qui n’ont que des objectifs économiques. En contre-

partie, les Catalans, qui se sont constitué une base maritime aux Ba-

léares en fondant le royaume de Majorque, profitent de la faiblesse

des Abd al-Wadites pour s’y infiltrer. Une milice chrétienne, com-

mandée par les Catalans, s’installe à Tlemcen, pour protéger ce

royaume contre les Marinides. Mais les chrétiens ne peuvent généra-

lement pas s’implanter dans les villes maghrébines. Ils utilisent pour

cela les Juifs. Soit ils envoient des commerçants juifs espagnols, soit

ils protègent les juifs maghrébins.

 

Ces intérêts conflictuels illustrent l’opposition Tlemcen-Fez. La

première, placée plus près de la mer, et possédant un port comme

Oran, est favorisée par la faiblesse des Abd al-Wadites qui ne sont pas

en état d’opérer de prélèvements importants sur les marchandises qui

transitent. Tandis que Sidjilmasa, le « port » saharien marinide, néces-

site la traversée de l’Atlas pour arriver à Fez, et Fez est encore loin de

la mer. D’où la lutte des Marinides pour le contrôle des deux points

d’aboutissement du commerce saharien : Tlemcen et Sidjilmasa. Cette

lutte politique est également doublée d’initiatives économiques ; les

artisans de Fez développent une production de textiles et de maroqui-

nerie pour l’exporter aussi bien vers l’Europe que vers le Soudan. La

conquête de Tlemcen par Abu’l Hasan en 1337, en réunissant les exu-

toires nord du commerce soudanais aux mains d’une seule puissance,

amène l’empire du Mali à rechercher des contacts avec les Marinides.

Une ambassade faisant route en 1348 vers Tunis apprit à Constantine

la défaite de Kairouan. p061

 

Au-delà du Maghreb, vers le Sahara, des familles berbères contrô-

lent le commerce. Leur efficacité, ainsi que leurs richesses, ne sont

pas sans rappeler les grands négociants italiens du Proche-Orient à la

même époque. On possède des renseignements plus détaillés sur une

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de ces familles, les Maqqari. Deux des frères Maqqari, Abu Bakr et

Muhammad, se trouvent à Tlemcen où ils échangent les marchandises

européennes contre les produits soudanais. Les deux cadets, Abd al-

Wahid et Ali, sont à Walata, point de rupture entre le désert et la sa-

vane, où les caravanes sahariennes prennent le relais de celles du Ma-

li. Là, ils distribuent les marchandises venues du Nord aux revendeurs

locaux et recueillent les produits à envoyer vers le Maghreb. Enfin,

l’aîné, Abd al-Rahman, qui était probablement le chef de l’entreprise,

résidait à Sidjilmasa, où il organisait les caravanes et recueillait des

informations sur les prix et les produits de part et d’autre du désert. La

maison Maqqari se chargeait également du maintien de la route du

désert en creusant des puits et en payant des guides. Ibn Battûta ren-

contrera un descendant de la famille, nommé Abd al-Wahid, qui était

à l’époque chef de la colonie blanche dans la capitale du Mali.

 

La route transsaharienne, partant de Sidjilmasa ou de Tlemcen,

aboutissait à travers Taghaza à Walata. Taghaza était une mine de sel

approvisionnant la plus grande partie du Soudan occidental ; quant à

Walata elle constituait, à l’époque, la limite nord de l’empire du Mali.

Le transport entre ces points était assuré par les Touareg, les Messufa

d’Ibn Battûta, appartenant au groupe berbère de Sanhadja qui donna

naissance au mouvement almohade.

 

Au-delà de Walata, en territoire malien, l’initiative commerciale

passe aux Wangara. Il s’agit d’un groupe soudanais noir, appartenant

pour la plupart à l’ethnie Soninké et appelé Wangara par les musul-

mans, tandis p062 que les Malinké, l’ethnie dominante de l’empire ma-

lien, les connaissent sous le nom de Dyula. Leur centre opérationnel

était situé à Dia, sur une branche du Niger, un peu en aval de

l’actuelle Diafarabé et au sud de Tombouctou. L’importance du fleuve

Niger ira d’ailleurs en augmentant tout au long du e XIV siècle jusqu’à

ce que Tombouctou remplace progressivement Walata comme point

d’aboutissement du commerce saharien au sud du désert. Ce sont les

Wangara qui cherchent l’or à ses sources dans la région du haut Niger

et même plus tard beaucoup plus au sud, en dehors de l’empire ma-

lien, dans la forêt d’Akan, près du golfe de Guinée.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

C’est dans ce contexte qu’Ibn Battûta effectue son voyage souda-

nais. Ce dernier récit est peut-être le meilleur de l’ensemble du texte.

L’auteur part cette fois en voyage officiel, dans un pays d’intérêt vital

pour le Maroc, et son souverain attend de lui qu’il mette à profit son

expérience pour recueillir des informations précises. Par ailleurs, Ibn

Battûta reste pour la postérité, le seul témoin oculaire à nous laisser un

écrit antérieur aux découvertes européennes, les autres géographes

arabes ayant écrit à partir d’informations recueillies.

 

L’auteur part de Sidjilmasa le 18 février 1352, au milieu des prépa-

ratifs marinides pour la conquête de Tlemcen, et arrive à Walata vers

le 20 avril. Au-delà, son itinéraire pose des problèmes liés à la locali-

sation de la capitale de l’empire du Mali. A travers une interprétation

du texte d’al-Umari, géographe contemporain d’Ibn Battûta, la capi-

tale avait été identifiée avec le village actuel de Niani, sur la Sankara-

ni — la Sansara d’Ibn Battûta —, affluent droit du Niger, formant au-

jourd’hui la frontière entre la Guinée et le Mali. Or, les fouilles effec-

tuées dans les années soixante par une mission guinéo-polonaise sur le

site de Niani ayant été décevantes, une nouvelle localisation fut pro-

posée en p063 1972, situant cette fois-ci la capitale près du haut cours

de la Gambie, dans la province du Mali de la Guinée actuelle. Ce

nouveau site étant distant de l’ancien de près de quatre cents kilomè-

tres, à vol d’oiseau et en direction ouest-nord-ouest, l’itinéraire d’Ibn

Battûta se trouve considérablement modifié. Toutefois, l’importance

accordée ces dernières années par l’historiographie africaine aux sour-

ces orales, lesquelles présentent toujours le haut Niger comme le ber-

ceau et la demeure de la dynastie malienne, conduit vers le maintien

du site de Niani comme localisation la plus probable de la capitale du

Mali.

 

La localisation de cette ville sur les rives du Sankarani ne suffit

pourtant pas à résoudre complètement le problème de l’itinéraire,

puisque l’étape qui suit Walata, nommée Zaghari par Ibn Battûta,

continue d’être controversée. L’identification de Zaghari avec Dia,

centre d’activité des Wangara, est plausible. Elle ne semble pourtant

pas correspondre à la description, puisque le pays entre les deux éta-

pes est désertique et non boisé comme le décrit Ibn Battûta. Ainsi une

autre localisation a été proposée, avec Goumbou, qui a l’avantage de

se trouver sur une ligne quasi directe entre Wallata et la capitale du

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Mali. Dans ce cas, la prochaine étape, appelée Carsakhou par Ibn Bat-

tûta, se situerait sur le Niger entre Segou et Bamako.

 

Le souverain qui règne sur le Mali à l’arrivée de notre voyageur est

Mansa Suleiman (1341-1358), le frère du grand Mansa Moussa (1312-

1337) dont le fils Mansa Magha Ier (1337-1341) avait été écarté du

pouvoir. Cet événement marqua le début d’une longue lutte entre les

deux branches de la dynastie. Ibn Battûta mentionne déjà un cousin en

sédition, lequel doit être Mari Djata (1360-1373), fils de Mansa Mag-

ha qui, après la mort de Suleiman, chassa son fils Qasa et lui succéda.

Pendant son règne, « corrompu et tyrannique » selon Ibn Khaldoun,

l’empire déclinera et à la fin du siècle perdra son p064 rôle de garant de

l’ordre et de la liberté du commerce dans la région.

 

Les rapports d’Ibn Battûta avec Mensa Suleiman ne sont pas excel-

lents, ce qui paraît étonnant, vu la mission de notre auteur et

l’importance du royaume marinide à l’époque. Mais le texte men-

tionne un banquet de condoléances à l’occasion de la mort d’Abu’l

Hasan. Cela laisse deviner que l’empereur malien, qui avait envoyé

une ou deux ambassades à ce souverain, tenait à montrer son désac-

cord sur la façon dont son fils l’avait dépossédé. Finalement, Ibn Bat-

tûta restera huit mois dans la capitale du Mali et portera un jugement

plutôt critique sur les hommes et les choses sans qu’on puisse affirmer

que ce regard soit complètement exempt d’un racisme tout à fait ordi-

naire.

 

Quittant, fin février, la capitale malienne, Ibn Battûta descend le

Niger jusqu’à Gao, dernière ville de l’empire, à l’ouest, où il arrive au

mois de mai. Il partira de là pour Takedda. La localisation exacte de

cette ville, située dans l’actuelle province nigérienne de l’Aïr, a fait

aussi l’objet de longues controverses. Des approches toponymiques et

linguistiques aboutirent à son identification avec Teguidda n’Tesemt,

au nord-ouest d’Agadès. Or ce nom signifie Teguidda du Sel, et, s’il

existe une exploitation de sel dans cette localité, il n’y a pas trace de

cuivre comme l’affirme Ibn Battûta. Quant à l’hypothèse qui cherche

à prouver que ce dernier a pris le sel pour du cuivre, elle n’est pas sou-

tenable. Enfin, des fouilles effectuées en 1973-1975 ont pu localiser

une industrie du cuivre à Azelik, à vingt-cinq kilomètres au nord-

ouest de Teguidda, les mines se trouvant à Azouza, treize kilomètres

plus à l’est. Azelik constituait, à l’époque, le centre d’un royaume se-

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mi-nomade qui sera détruit au e XV siècle par celui d’Agadès. Son ter-

ritoire occupait une zone sensible, située entre deux États, l’Empire du

Mali et le royaume du Kanem. Ce dernier s’étendait de part et d’autre

de la frontière p065 actuelle du Tchad et du Niger. Fort ancien, il est

mentionné par les sources arabes dès le e VIII siècle. La cohésion des

tribus qui le composaient semble avoir été obtenue à travers le prin-

cipe de la divinité de la royauté, le souverain étant sensé, par exemple,

ne pas consommer d’aliments. Des éléments de cette divinisation sont

sans doute maintenus après l’islamisation de la dynastie, vers 1025,

puisqu’Ibn Battûta nous dira que le roi ne se montre jamais en public

et qu’il parle, même à ses proches, de derrière un rideau.

 

Le royaume de Kanem faisait pendant à celui du Mali pour le

commerce avec l’Ifriqiya (à travers les oasis de Ghat et de Ghadamès)

et l’Égypte, à cette différence près que le principal produit

d’exportation n’était plus l’or mais les esclaves, jeunes filles et eunu-

ques. Les rois du Kanem, chassés à la fin du e XIV siècle par des eth-

nies venues de l’est, se réfugièrent à l’ouest du lac Tchad pour fonder

le royaume de Bornou qui survécut jusqu’en 1846.

 

Ibn Battûta aurait été tenté très probablement de prolonger sa route

jusqu’à Ndjimi, capitale du Kanem, pour visiter ce roi Idris qui ne

montrait jamais son visage, mais Abu Inan le rappela. Il se joignit

alors à une caravane transportant six cents filles esclaves et prit le

chemin du retour. Il passa probablement par l’est du massif de l’Aïr,

et poussa jusqu’à In Ezzane. Là, une partie de la caravane a dû se dé-

tacher vers le nord et l’oasis de Ghat, tandis que le groupe suivi par

Ibn Battûta traversa en direction nord-ouest le Hoggar et le Touat,

pour atteindre Sidjilmasa. Parti d’Azelik le 12 septembre 1353, il arri-

va dans cette ville trois mois plus tard jour pour jour. Il sera à Fez le 6

janvier 1354. Deux ans plus tard, Ibn Djuzay nous annoncera la fin de

la rédaction de cet ouvrage. p066

 

A l’arrivée de ce long voyage, une impression paraît se préciser :

Ibn Battûta est, comme Marco Polo, un de ces grands voyageurs dont

le texte acquiert de la valeur avec le temps. Les seuls témoignages

contemporains dont on dispose, ceux d’Ibn Khaldoun et d’al-Balfiqi,

traitent, sans ambages, Ibn Battûta de menteur. Il est aussi fort proba-

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

ble que dans les pays musulmans la vogue de ce texte soit due jus-

qu’aux temps modernes à ses anecdotes pieuses plus qu’à ses informa-

tions géographiques ou ethnologiques. L’érudition européenne qui

recueillit pour la première fois le texte dans son intégralité et le tradui-

sit a voulu y voir un sous-produit de la très estimée science géogra-

phique arabe. Or cette géographie ne fut, dans la plupart des cas,

qu’un exercice in vitro, où l’information eut souvent tendance à lais-

ser sa place à la compilation et la rigueur le céder aux canons littérai-

res, l’adab, de l’époque. Notre homme, malgré ses efforts pour para-

ître un lettré, n’en fut jamais un. C’est lui néanmoins qui peut dire

« j’y étais » ou « je l’ai vu » en fournissant une information, Il a pu

être aussi, à ses heures, opportuniste, mesquin, hypocrite, mais il fut

incontestablement possédé par le démon du voyage, et c’est cela qui le

poussa occasionnellement à mentir. Nous avons essayé de démontrer

que les inconséquences, chronologiques ou autres, du récit provien-

nent très rarement d’erreurs ou de confusions. Leur origine réside plu-

tôt dans la volonté délibérée de l’auteur soit de prolonger la durée des

séjours importants, soit d’ajouter de nouvelles localités à son palmarès

de voyageur. Ces cas, somme toute limités, ne portent pas préjudice

au reste.

 

Nous avons essayé, à la lumière de cette approche, de vérifier ses

dires, et ce dans la mesure où les sources dont nous avons pu disposer

le permettaient. Nous avons parallèlement tenté de reconstituer, tant

bien que mal, et toujours d’une façon très rapide, le milieu traversé

par notre voyageur. Enfin, nous nous sommes attardés sur quelques

points du texte qui réclamaient, à p067 notre avis, une réflexion. Le ré-

sultat donne un travail d’annotation et de présentation important par

son volume, mais toujours incomplet. Une recherche plus longue et

plus approfondie aurait fourni, sans doute, plus d’éléments de répon-

ses, mais on est déjà à la limite de la saturation pour un texte qu’on

veut avant tout rendre lisible. La limite au-delà de laquelle les disser-

tations sur le texte auraient noyé le texte lui-même n’est plus très loin

à notre avis. Mais rester trop en deçà de cette limite serait aussi ne pas

faire ressortir suffisamment les possibilités de ce texte, donc ne pas lui

rendre justice. Est-ce que l’on a pu se rapprocher du juste milieu ? Ce

sera au lecteur d’en juger.

 

Je voudrais enfin, avant de terminer, remercier les amis qui, en me

signalant des ouvrages peu connus, m’ont permis d’accomplir ce vaste

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

tour d’horizon, ceux qui ont bien voulu relire ce texte, et par-dessus

tout ma femme sans l’aide de laquelle ce travail téméraire ne se serait

jamais terminé dans les délais impartis.

 

Stéphane YERASIMOS

 

Juillet 1981

 

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