A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 86 sur 166

Pages du PDF

A Vant Propos

De ma séparation d’avec ces gens-là, et quel en fut le motif

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

DE MA SÉPARATION D’AVEC CES GENS-LÀ, ET QUEL EN FUT LE MOTIF

 

Il arriva un certain jour que la femme d’un esclave du défunt sultan

Djélâl eddîn se plaignit de lui au vizir, et rapporta à celui-ci qu’il se

trouvait près d’une concubine du sultan, avec laquelle il avait un

commerce adultère. Le vizir envoya des témoins, qui entrèrent dans la

maison de la jeune femme, trouvèrent l’esclave endormi avec elle sur

le même tapis, et les emprisonnèrent. Lorsque le matin fut venu et que

j’eus appris cette nouvelle, je me rendis à la salle d’audience et

m’assis dans le lieu où j’avais coutume de m’asseoir. Je ne dis pas un

mot de cette affaire. Un courtisan s’approcha de moi et me dit : « Le

vizir te fait demander si tu as quelque besoin. — Non », répondis-je.

Le dessein du ministre était que je parlasse de l’affaire de la concu-

bine et de l’esclave ; car c’était mon habitude qu’il ne se présentât au-

cune cause sans que je la jugeasse. Mais, comme j’éprouvais contre

lui du mécontentement et de la haine, je négligeai d’agir ainsi. Je m’en

retournai ensuite à ma maison, et m’assis dans l’endroit où je rendais

mes sentences. Aussitôt arrive un vizir, qui me dit, de la part du grand

vizir : « Hier il est advenu telle et telle chose, à cause de l’affaire de la

concubine et de l’esclave ; juge-les tous deux conformément à la loi. »

Je répondis : « C’est une cause sur laquelle il ne convient pas de ren-

dre un jugement, si ce n’est dans le palais du sultan. » J’y retournai

donc, le peuple se rassembla, et l’on fit comparaître la concubine et

l’esclave. J’ordonnai de les frapper tous deux à cause de leur tête-à-

tête ; je prononçai la mise en liberté de la femme et je retins en prison

l’esclave, après quoi je m’en retournai à ma maison.

 

Le vizir me dépêcha plusieurs de ses principaux serviteurs pour me

parler de la mise en liberté de l’esclave. Je leur dis : « On intercède

près de moi en faveur d’un esclave nègre qui a violé le respect qu’il

devait à son maître, et hier vous avez déposé le sultan Chihâb eddîn et

vous l’avez tué parce qu’il était entré dans la maison p249 d’un de ses

esclaves. » Et aussitôt j’ordonnai de frapper le coupable avec des ba-

guettes de bambou, ce qui produit plus d’effet que les coups de fouet.

Je le fis promener par toute l’île, ayant corde au cou. Les messagers

du vizir allèrent le trouver et l’instruisirent de ce qui s’était passé. Il

montra une grande agitation et fut enflammé de colère. Il réunit les

autres vizirs, les chefs de l’armée, et m’envoya chercher. Je me rendis

près de lui. Or j’avais coutume de lui rendre hommage en fléchissant

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

le genou. Cette fois-là je ne le fis pas, et me contentai de dire : « Que

le salut soit sur vous ! » Puis je dis aux assistants : « Soyez témoins

que je me dépouille des fonctions de kâdhi, parce que je suis dans

l’impuissance de les exercer. » Le vizir m’ayant adressé la parole, je

montai et m’assis dans un endroit où je me trouvais vis-à-vis de lui ;

puis je lui répondis de la manière la plus dure. Sur ces entrefaites, le

mouezzin appela à la prière du coucher du soleil, et le grand vizir en-

tra dans sa maison en disant : « On prétend que je suis un souverain ;

or voici que j’ai mandé cet homme, afin de me mettre en colère contre

lui, et il se fâche contre moi. » Je n’étais considéré de ces insulaires

qu’à cause du sultan de l’Inde, car ils connaissaient le rang dont je

jouissais près de lui. Quoiqu’ils soient éloignés de lui, ils le craignent

fort dans leur cœur.

 

Quand le grand vizir fut rentré dans sa maison, il manda le kâdhi

destitué, qui était éloquent, et qui m’adressa ce discours : « Notre maî-

tre te fait demander pourquoi tu as violé, en présence de témoins, le

respect qui lui est dû, et pourquoi tu ne lui as pas rendu hommage ? »

Je répondis : « Je ne le saluais que quand mon cœur était satisfait de

lui ; mais, puisqu’un mécontentement est survenu, j’ai renoncé à cet

usage. La salutation des musulmans ne consiste que dans le mot assé-

lâm 369, et je l’ai prononcé. » Le vizir m’envoya une seconde fois cet

individu, qui me dit : « Tu n’as d’autre but que de nous quitter ; paye

les dots de tes femmes et p250 ce que tu dois aux hommes, et pars

quand tu voudras. » Sur cette parole, je m’inclinai, je m’en allai à ma

demeure, et acquittai les dettes que j’avais contractées. Vers ce temps-

là, le vizir m’avait donné des tapis et un mobilier, consistant en vases

de cuivre et autres objets. Il m’accordait tout ce que je demandais,

m’aimait et me traitait avec considération ; mais il changea de disposi-

tions, et on lui inspira des craintes à mon sujet.

 

Lorsqu’il apprit que j’avais payé mes dettes et que je me disposais

à partir, il se repentit de ce qu’il avait dit et différa de m’accorder la

permission de me mettre en route. Je jurai par les serments les plus

forts qu’il me fallait absolument reprendre mon voyage, je transportai

ce qui m’appartenait dans une mosquée située sur le rivage de la mer,

et répudiai une de mes femmes. Une autre était enceinte, je lui assi-

 

369 Le salut soit sur vous.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

gnai un terme de neuf mois, pendant lequel je devais revenir, à défaut

de quoi elle serait maîtresse d’en user à sa volonté. J’emmenai avec

moi celle de mes femmes qui avait été mariée au sultan Chihâb eddîn,

afin de la remettre entre les mains de son père, qui habitait l’île de

Moloûc 370, et ma première épouse, dont la fille était sœur consan-

guine de la sultane. Je convins avec le vizir ’Omar deherd et le vizir

Haçan, l’amiral, que je me rendrais dans le pays de Ma’bar, dont le roi

était mon beau-frère 371, que j’en reviendrais avec des troupes, afin

que les îles fussent réduites sous son autorité, et qu’alors j’y exerce-

rais le pouvoir en son nom. Je choisis, comme devant servir de si-

gnaux entre eux et moi, des pavillons blancs, qui seraient arborés à

bord des vaisseaux. Aussitôt qu’ils les auraient vus, ils devaient se

soulever dans l’île. Je n’avais jamais ambitionné cela, jusqu’au jour

où j’éprouvai du mécontentement. Le vizir me craignait et disait au

peuple : « Il faut absolument que cet homme-là s’empare du vizirat,

soit de mon vivant, soit après ma mort. » Il faisait de nombreuses

questions sur ce qui me p251 concernait et ajoutait : « J’ai appris que le

roi de l’Inde lui a envoyé de l’argent, afin qu’il s’en serve pour exciter

des troubles contre moi. » Il redoutait mon départ, de peur que je ne

revinsse de la côte de Coromandel avec des troupes. Il me fit donc

dire de rester jusqu’à ce qu’il eût équipé pour moi un navire ; mais je

refusai.

 

La sœur consanguine de la sultane se plaignit à celle-ci du départ

de sa mère avec moi. La sultane voulut l’empêcher, sans pouvoir y

parvenir. Lorsqu’elle la vit résolue à partir, elle lui dit : « Tous les bi-

joux que tu possèdes proviennent de l’argent de l’entrepôt de la

douane. Si tu as des témoins pour attester que Djélâl eddîn te les a

donnés, à merveille ; sinon, restitue-les. » Ces bijoux avaient beau-

coup de valeur ; néanmoins, ma femme les rendit à ces personnes-là.

Les vizirs et les chefs vinrent me trouver pendant que j’étais dans la

mosquée et me prièrent de revenir. Je leur répondis : « Si je n’avais

pas juré, certes, je m’en retournerais. » Ils reprirent : « Va-t’en dans

quelque autre île, afin que ton serment soit vrai, après quoi tu revien-

dras. — Oui », répliquai-je afin de les satisfaire. Lorsqu’arriva le jour

où je devais partir, j’allai faire mes adieux au vizir. Il m’embrassa et

 

370 Voir plus haut n. 164.

371 Voir plus loin p. 270.