A Vant Propos
Du départ du sultan de Dihly, et de l’ordre qu’il m’a donné de continuer à résider dans la capitale
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
vis de ce cheïkh, le roi des favoris, Nâssir eddîn alcâfy alharaouy, qui
le plaisantait souvent devant le souverain, et qui s’écria : « Ô khod-
jah 107, tu mens, et le juge dit vrai. » Le sultan dit : « Comment ce-
la ? » L’autre reprit : « O Maître du monde, celui-ci est le juge, et ces
pâtisseries sont ses petites bouchées, car c’est lui qui les a apportées. »
Le monarque sourit, et répliqua : « Tu as raison. »
Après le repas, nous mangeâmes les pâtes douces, puis nous bûmes
la bière, prîmes le bétel, et nous retirâmes. Peu d’instants se passèrent,
et je vis arriver vers moi le trésorier, qui me dit : « Envoie tes compa-
gnons pour toucher l’argent. » Je les envoyai, puis je retournai chez
moi après le coucher du soleil, et trouvai la somme à la maison.
C’étaient trois sacs, contenant ensemble six mille deux cent trente-
trois tengahs, c’est-à-dire le change des cinquante-cinq mille dînârs
[d’argent] dont j’étais endetté, et des douze mille que le sultan avait
ordonné de me payer précédemment, déduction faite toutefois du
dixième, suivant l’usage de l’Inde. La valeur de la pièce appelée ten-
gah est de deux dînârs et demi, en or du Maghreb. p134
DU DÉPART DU SULTAN DE DIHLY, ET DE L’ORDRE QU’IL M’A DONNÉ DE
CONTINUER À RÉSIDER DANS LA CAPITALE
Le neuvième jour de djoumâda premier, le sultan partit de Dihly
pour se rendre dans la contrée de Ma’bar 108, et pour combattre le re-
belle de ce côté. Je m’étais déjà acquitté envers mes créanciers, je
m’étais préparé pour le voyage, et avais déjà payé le salaire pour neuf
mois aux porteurs des ustensiles de cuisine, aux valets, aux porteurs
des tentes et à ceux qui tiennent les flambeaux. Nous avons parlé pré-
cédemment de tous ces individus. Mais l’ordre me fut signifié de res-
ter dans la capitale, ainsi que plusieurs autres personnages ; le cham-
bellan prit de nous un engagement écrit à ce sujet, pour s’en servir
comme de preuve. Tel est l’usage dans l’Inde, par crainte que
l’individu averti ne nie avoir reçu l’ordre. Le sultan me fit donner six
mille dînârs en drachmes, et au fils du juge du Caire, dix mille. Il en
107 Négociant.
108 Le 5 janvier 1335 (voir plus haut p. 77 et aussi l’introduction).
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fut de même pour tous les personnages illustres 109, qui durent rester à
Dihly ; quant aux nationaux, ils ne touchèrent rien. Le souverain
m’ordonna d’être toujours l’inspecteur de la tombe du sultan Kothb
eddîn, dont nous avons déjà parlé 110. Il vénérait ce sépulcre d’une
manière inouïe, car il avait été serviteur de Kothb eddîn. Je l’ai vu,
dans ses visites à ce tombeau, prendre les babouches du mort, les bai-
ser et les mettre sur sa tête. C’est une habitude, parmi les Indiens, de
placer les pantoufles du défunt sur un coussin près de la sépulture.
Toutes les fois que le sultan venait à ce tombeau, il s’inclinait et ren-
dait hommage, comme il faisait à Kothb eddîn lorsqu’il vivait. Il res-
pectait beaucoup aussi la femme de ce dernier, et l’appelait « ma
sœur » ; il la mit en compagnie de ses femmes, et la maria plus tard au
fils du juge du Caire, qu’il favorisa à cause d’elle ; il allait rendre vi-
site à cette dame tous les vendredis. p135
Quand l’empereur fut sorti, il nous envoya chercher pour nous faire
ses adieux. Le fils du juge du Caire se leva, et dit : « Je ne dirai pas
adieu au Maître du monde, ni ne me séparerai de lui. » Cela lui porta
bonheur plus tard. Or, le sultan répondit : « Va, et prépare-toi pour le
voyage. » Je m’avançai après lui, pour les salutations du départ ;
j’aimais rester, mais les suites ne furent pas heureuses pour moi. Le
souverain me dit : « Quels sont tes besoins ? » Je tirai de la poche une
note, où étaient consignées six demandes ; le sultan m’ordonna de par-
ler en arabe, et je dis : « Le Maître du monde m’a donné la charge de
juge, et je n’ai pas encore siégé comme tel ; je ne veux pas conserver
le titre sans les fonctions. » Il me commanda de les exercer, aidé par
les deux substituts. Puis il me dit : « Voyons, et après ? » Je repris :
« Que ferai-je avec la chapelle sépulcrale du sultan Kothb eddîn ? J’y
ai donné des appointements à quatre cent soixante personnes, tandis
que le revenu des biens légués en sa faveur ne suffit pas pour couvrir
ces dépenses, ni pour payer la nourriture de ces gens. » Il dit au vizir :
Pendjâh hazâr, ce qui signifie « cinquante mille » ; et il ajouta : « Il te
faut absolument la récolte par anticipation. » Cela voulait dire :
« Donne-lui cent mille manns ou mesures des fruits de la terre, sa-
voir : de blé et de riz, afin qu’il les dépense cette année-ci, en atten-
109 Les étrangers.
110 Voir n. 75 ci-dessus.
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dant les productions du sol affecté au sépulcre. » Le mann équivaut à
vingt livres de Barbarie.
Le souverain me dit : « Quoi encore ? » Je répondis : « Mes com-
pagnons ont été emprisonnés à cause des villages que Votre Majesté
m’a donnés, et que j’ai échangés contre autre chose. Or les employés
du Conseil, ou du Trésor, ont exigé soit le prix que j’en ai reçu, soit la
présentation d’un ordre du Maître du monde qui me dispense de ce
paiement. » Le sultan demanda : « Quelle somme as-tu touchée ? » Je
répondis : « Cinq mille dînârs. » Il répliqua : « Je t’en fais cadeau. »
Ensuite je dis : « La maison que Votre Majesté a daigné consacrer à
mon usage a besoin d’être réparée. » Il dit p136 au vizir : ’Imâret cunîd,
ou, en d’autres termes : « Réparez-la. » Il reprit : Dîguer némand ?
dont le sens est : « Te reste-t-il encore quelque chose à dire ? » Je ré-
pondis négativement 111. Le souverain me dit : Ouassïyet dîguer hest,
« Il est une autre recommandation » ; et c’était ce qui suit : « Je te re-
commande de ne pas contracter de dettes, afin que tu ne sois point
poursuivi : tu ne trouverais pas toujours quelqu’un pour faire parvenir
ton affaire à mon oreille. Règle tes dépenses sur ce que je t’ai alloué ;
car le Dieu très haut a dit : “N’attache pas ta main à ton cou, mais ne
l’ouvre pas non plus de toute sa largeur 112. Mangez et buvez, mais ne
soyez pas trop prodigues 113. Et ceux qui, dans leurs dépenses, ne sont
ni prodigues ni avares [ce sont les vrais serviteurs du Miséricor-
dieux] : en effet, il existe un juste milieu entre ces deux excès 114. »
Quand j’eus entendu ces paroles, je voulus baiser les pieds du monar-
que, qui s’y opposa ; il toucha ma tête avec sa main, j’embrassai celle-
ci, et me retirai.
Je retournai à la capitale et m’occupai à faire réparer ma maison ;
je dépensai quatre mille dînârs, dont six cents me furent payés par le
conseil d’État, et je déboursai le reste ; je fis bâtir une mosquée vis-à-
111 Il restait encore deux demandes, mais apparemment Ibn Battûta n’a pas osé
continuer.
112 « Ne porte pas ta main fermée à ton cou, et ne t’étends pas non plus trop lar-
gement, sinon tu te retrouverais honni et misérable » (Coran, XVII, 29). Le
geste est traditionnellement attribué à l’avare.
113 « [...]Mangez et buvez ; ne commettez pas d’excès. Dieu n’aime pas ceux qui
commettent des excès » (Coran, VII, 31).
114 Coran, XXV, 67.