A Vant Propos
Du sultan de Mandjaroûr
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
tement pendant trois jours, afin de témoigner son respect pour le sou-
verain de l’Inde, afin de lui rendre ce qui lui était dû, et aussi par le
désir de gagner en trafiquant avec l’équipage de nos navires. C’est la
coutume, en ce pays, que chaque vaisseau qui passe près d’une ville
ne puisse se dispenser d’y jeter l’ancre ni d’offrir à son prince un pré-
sent que l’on appelle le droit du port. Si quelque navire se dispense de
cela, les habitants se mettent à sa poursuite sur leurs embarcations, le
font entrer de force dans le port, p199 lui imposent une double taxe, et
l’empêchent de repartir aussi longtemps qu’il leur plaît 233.
Nous quittâmes Fâcanaour, et nous arrivâmes, au bout de trois
jours, à la ville de Mandjaroûr 234, qui est grande et située sur un golfe
nommé le golfe d’Addounb, le plus vaste qu’il y ait dans le Mala-
bar 235. C’est dans cette ville que descendent la plupart des marchands
du Fars et du Yaman ; le poivre et le gingembre y sont très abondants.
DU SULTAN DE MANDJAROÛR
C’est un des principaux souverains de ce pays, et il s’appelle Râma
Dao 236. Il y a dans Mandjaroûr environ quatre mille musulmans, qui
habitent un faubourg tout à côté de la ville. Souvent la guerre
s’engage entre eux et les habitants de la ville ; mais le sultan les ré-
concilie, à cause du besoin qu’il a des marchands. On trouve dans
Mandjaroûr un kâdhi qui est au nombre des hommes distingués et gé-
néreux ; il professe la doctrine de Châfe’ï, se nomme Bedr eddîn Al-
ma’bary et enseigne les sciences. Il vint nous visiter à bord du navire
et nous pria de descendre dans la ville. Nous lui répondîmes : « Nous
n’en ferons rien jusqu’à ce que le sultan ait envoyé son fils, afin qu’il
233 « [...] s’il advient que, par quelque accident, une nef parvienne aux bouches
dudit fleuve et s’y ancre — si ce n’est nef qui vient spécialement pour eux —,
ils prennent tout et emportent tout disant : “Tu aurais voulu aller en autre lieu,
mais Dieu et notre bonne étoile t’ont envoyé ici, et c’est pourquoi nous pre-
nons toutes tes affaires” » (Marco POLO).
234 Mangalore, dans le Sud Kanara. « Mangalore en laquelle l’on charge bien
soixante navires de riz tous les ans » (VARTHEMA).
235 Il ne s’agit pas d’un golfe mais d’un estuaire.
236 Mangalore faisait également partie des possessions des Alupa et était souvent
capitale d’une branche de la dynastie. Mais on ne connaît pour l’époque au-
cune personne régnant en cette ville.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
reste à bord. — Le sultan de Fâcanaour, reprit-il, n’agit ainsi que
parce que les musulmans qui habitent sa ville ne possèdent aucune p200
puissance ; mais, quant à nous, le sultan nous craint. » Nous persistâ-
mes à refuser de débarquer, à moins que le souverain n’envoyât son
fils. Il nous députa celui-ci, comme avait fait le souverain de Fâca-
naour. Alors nous descendîmes à terre ; on nous y traita avec une
grande considération et nous y demeurâmes trois jours.
Au bout de ce temps, nous partîmes pour Hîly 237, où nous arrivâ-
mes deux jours après. C’est une ville grande, bien construite, située
sur un grand golfe, où entrent les gros vaisseaux. Les navires de la
Chine arrivent dans cette ville ; ils ne pénètrent que dans son port et
dans ceux de Caoulem et de Calicut. Hîly est considérée des musul-
mans et des idolâtres à cause de sa mosquée principale, qui jouit de
grandes bénédictions et est éclatante de lumière 238. Les navigateurs
sur mer lui vouent des offrandes considérables, et elle possède un ri-
che trésor, qui est placé sous la surveillance du prédicateur Houçaïn et
de Haçan Alwazzân, chef des musulmans. Il y a dans cette mosquée
un certain nombre d’étudiants, qui apprennent les sciences, et qui
jouissent d’une pension p201 sur les revenus du temple. Celui-ci a une
cuisine où l’on prépare des aliments pour les voyageurs, ainsi que
d’autres, destinés aux pauvres musulmans de la ville. Je rencontrai
dans la mosquée un vertueux jurisconsulte originaire de Makda-
237 « Eli est un royaume éloigné de Comari (cap Comorin, l’extrémité sud de
l’Inde), vers Ponant d’environ trois cent milles. [...] En cette province et
royaume n’y a port, fors un grand fleuve qui a très bonnes embouchures. Il y
pousse poivre en très grande abondance, et gingembre tout de même » (Marco
P e OLO ). Nicolo Conti sera le dernier, au XV siècle, à mentionner une ville en
cet endroit. Barbosa, au début du e XVI , ne parle plus que du « mont d’Ely » qui
constitue la seule trace actuelle du nom de cette ville. La description d’Ibn
Battûta concernant le golfe permet de localiser le site à l’actuel Madayi, situé
à huit milles au sud du mont Delly.
238 Les dynasties du Malabar font remonter leur origine à un ancêtre commun,
Cheruman Perumal, lequel se serait, selon la tradition musulmane, converti à
l’islam et aurait effectué le pèlerinage de La Mecque où il mourut. Avant sa
mort, il aurait envoyé un émissaire, Malik bin Dinar, pour convertir ses com-
patriotes. Ce dernier visita les grandes cités du Malabar et bâtit un certain
nombre de mosquées, dont celle de Madayi, une des trois les plus connues.
Cette mosquée, qui existe toujours, porte comme date de construction l’année
1124. Elle correspond très probablement à celle citée par Ibn Battûta, ce qui
confirme l’identification de Hily avec Madayi.