A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 58 sur 166

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A Vant Propos

Aventure de ce djogui

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Trois jours après avoir remis à la voile, nous arrivâmes à l’île de

Sendâboûr 215, au milieu de laquelle il y a trente-six villages. Elle est

entourée par un golfe, et, au moment du reflux, l’eau qu’on y trouve

est douce et agréable, tandis qu’au moment du flux elle est salée et

amère. Il y a au milieu de l’île deux villes, l’une ancienne, de la cons-

truction des infidèles, la seconde bâtie par les musulmans à l’époque

où ils conquirent cette île pour la première fois. Il y a dans la seconde

de ces villes une grande mosquée cathédrale, qui ressemble aux mos-

quées de Bagdâd, et qu’a fondée le patron de navire Haçan, père du

sultan Djémâl eddîn Mohammed Alhinaoûry, dont il sera question

plus loin, s’il plaît à Dieu, ainsi que de mon séjour près de lui, quand

l’île fut conquise pour la seconde fois. Nous laissâmes derrière nous

cette île, en passant tout près d’elle, et nous jetâmes l’ancre près d’une

petite île voisine du continent 216, où se trouvent un temple, un verger

et un bassin d’eau. Nous y rencontrâmes un djogui. p189

 

AVENTURE DE CE DJOGUI

 

Lorsque nous eûmes mis pied à terre dans cette petite île, nous y

trouvâmes un djogui appuyé contre le mur d’un bodkhânah, c’est-à-

dire d’un temple d’idoles. Il se tenait entre deux de ces idoles et pré-

sentait des traces de mortifications. Nous lui adressâmes la parole,

mais il ne nous répondit pas. Nous regardâmes s’il avait près de lui

quelque aliment, et nous n’en vîmes aucun. Pendant que nous nous

livrions à cet examen, il poussa une grande clameur et aussitôt une

noix de coco tomba devant lui ; il nous la présenta. Nous fûmes sur-

pris de cela, et nous lui offrîmes des pièces d’or et d’argent, qu’il

n’accepta pas. Nous lui apportâmes des provisions, qu’il refusa éga-

lement. Un manteau de poil de chameau était étendu par terre devant

lui. Je retournai ce vêtement dans mes mains, et il me le remit. J’avais

 

215 Goa, l’ancienne Gopakapatna, possédait une dynastie locale, les Kadambas,

dont le souverain Kamadeva fut chassé par Malik Kafur (voir t. II, chap. 6, n.

48). Son fils réussit à récupérer ses territoires avec l’aide des Hoysalas jusqu’à

sa mort en 1327, date où Muhammad Tughluk investit une deuxième fois Goa.

Enfin un petit-fils de Kamadeva réussit à récupérer encore une fois la ville, et

c’est aux mains de celui-ci qu’elle devait se trouver au passage d’Ibn Battûta.

216 Il doit s’agir de l’île d’Andjidiv, située à une centaine de kilomètres au sud de

Goa. Vasco de Gama, qui la visita en 1498, laissa une description similaire.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

dans ma main un chapelet de coquillages, qu’il mania et que je lui

donnai. Il le frotta entre ses doigts, le flaira, le baisa, en montrant le

ciel, puis le côté où se trouve la kiblah. Mes compagnons ne compri-

rent pas ses signes ; mais je compris qu’il indiquait qu’il était musul-

man, et cachait sa religion aux habitants de cette île. Il se nourrissait

de noix de cocotier. Lorsque nous prîmes congé de lui, je baisai sa

main et mes camarades désapprouvèrent mon action. Il s’aperçut de

leur improbation, prit ma main, la baisa en souriant et nous fit signe

de nous en retourner. Nous partîmes donc, et je fus le dernier de la

bande à sortir. Le djogui m’ayant tiré par mon vêtement, je tournai la

tête vers lui, et il me donna dix pièces d’or. Quand nous fûmes hors de

sa présence, mes compagnons me dirent : « Pourquoi t’a-t-il tiré ? » Je

leur répondis : « Il m’a donné ces pièces d’or. » Et j’en remis trois à

Zhéhîr eddîn, et autant à Sunbul, leur disant : « Cet homme est un mu-

sulman. N’avez-vous pas vu comment il a montré le ciel, pour indi-

quer qu’il connaît le Dieu très haut, et comment il a montré le côté de

La Mecque, indiquant ainsi qu’il a connaissance de la mission du Pro-

phète ? Ce qui confirme cela, c’est p190 qu’il a pris le chapelet. » Lors-

que je leur eus dit ces paroles, ils retournèrent vers cet individu, mais

ils ne le trouvèrent plus.

 

Nous partîmes aussitôt, et le lendemain nous arrivâmes à la ville de

Hinaour 217, qui est située près d’un grand golfe où pénètrent les gros

vaisseaux. La cité est éloignée de la mer d’un demi-mille. Durant le

pouchcâl, c’est-à-dire la saison pluvieuse, l’agitation et l’impétuosité

de cette mer deviennent fort considérables. Aussi, pendant quatre

mois consécutifs, personne ne peut s’y embarquer, si ce n’est pour la

pêche.

 

Le jour de notre arrivée à Hinaour, un djogui hindou vint me trou-

ver secrètement et me remit six pièces d’or, en disant : « Le brahmane

(il désignait par ce nom le djogui à qui j’avais donné mon chapelet et

qui m’avait donné des dînârs) t’envoie cet argent. » Je reçus de lui les

dînârs et lui en offris un, qu’il n’accepta pas. Lorsqu’il fut parti,

j’informai de cela mes deux compagnons, et leur dis : « Si vous vou-

lez, vous recevrez votre part de cette somme. » Ils refusèrent, mais ils

témoignèrent de l’étonnement de cette aventure et me dirent : « Nous

 

217 Honavar, dans le district de Kanara, à l’embouchure de la rivière Sharavati.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

avons ajouté aux six pièces d’or que tu nous as données une pareille

somme, et nous avons déposé le tout entre les deux idoles, dans

l’endroit où nous avons vu cet individu. » Je fus fort surpris de ce qui

concernait cet homme, et je conservai les dînârs dont il m’avait fait

cadeau.

 

Les habitants de Hinaour font profession de la doctrine de

Châfe’ï 218 ; ils sont pieux, dévots, courageux, et font la guerre sur

mer aux infidèles. Ils sont devenus célèbres sous ce rapport ; mais la

fortune les a ensuite abaissés, après qu’ils eurent conquis Sendâboûr.

Nous raconterons cet événement. p191

 

Parmi les saints personnages que je rencontrai à Hinaour, se trou-

vait le cheïkh Mohammed Annâkaoury, qui me traita dans son ermi-

tage. Il faisait cuire les aliments de sa propre main, regardant comme

impures celles des esclaves mâles ou femelles. J’y vis aussi le juris-

consulte Isma’ïl, qui enseignait à lire le Coran. C’était un homme

adonné à l’abstinence, doué d’un extérieur avantageux et d’une âme

généreuse. J’y vis encore le kâdhi de la ville, Noûr eddîn ’Aly, et le

prédicateur, dont j’ai oublié le nom.

 

Les femmes de Hinaour et de toutes les autres régions du littoral ne

revêtent pas d’habits cousus, mais seulement des habits sans cou-

ture 219. Chacune d’elles se ceint le milieu du corps avec une des ex-

trémités de l’étoffe, et place le reste sur sa tête et sa poitrine. Elles

sont belles et chastes ; chacune d’elles passe dans son nez un anneau

d’or 220. Une de leurs qualités consiste en ce que toutes savent par

cœur le noble Coran. J’ai vu dans Hinaour treize écoles destinées à

l’enseignement des filles, et vingt-trois pour les garçons, chose dont je

n’ai été témoin nulle part ailleurs.

 

Les habitants de Hinaour tirent leur subsistance du commerce ma-

ritime, et ils n’ont pas de champs en culture. Les habitants du Malabar

donnent chaque année au sultan Djémâl eddîn une somme déterminée,

car ils le craignent à cause de sa puissance sur mer. L’armée de ce

 

218 Pour l’école shafi’ite, voir l’introduction au t. I.

219 C’est-à-dire le sari.

220 Le nath, qui est porté à la narine gauche.