A Vant Propos
Du soulèvement de Cachloû khân et de sa mort
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Après la mort du râï de Canbîlah, les troupes du sultan se dirigèrent
vers le pays de l’infidèle chez qui Béhâ eddîn s’était réfugié, et elles
l’entourèrent 13. Ce prince dit : « Je ne puis pas faire comme râï Can-
bîlah. » Il saisit Béhâ eddîn et le livra à l’armée du souverain de
l’Inde. On lui mit des liens aux jambes, on lui attacha les bras au cou,
et on le conduisit devant le sultan. Ce dernier ordonna de l’introduire
chez les femmes, ses parentes ; celles-ci l’injurièrent et lui crachèrent
à la figure. Puis il commanda de l’écorcher tout vivant ; or on le dé-
pouilla de sa peau, on fit cuire sa chair avec du riz, et on l’envoya à
ses enfants et à sa femme. On mit les restes dans un grand plat, et on
les jeta aux éléphants pour qu’ils les mangeassent ; mais ils n’en firent
rien. Le sultan ordonna de remplir la peau avec de la paille, de
l’associer avec la dépouille de Béhâdoûr Boûrah 14, et de les pro-
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mener toutes les deux dans les provinces.
Quand elles furent arrivées dans le Sind, dont le commandant en
chef était alors Cachloû khân 15, celui-ci donna ordre de les enterrer.
Le sultan le sut, il en fut fâché, et se décida à le faire périr. L’émir Ca-
chloû khân fut l’ami du sultan Toghlok, et celui qui l’aida à se saisir
du pouvoir. Le sultan Mohammed le vénérait et lui adressait la parole
en l’appelant : « Mon oncle » ; il sortait toujours à sa rencontre, lors-
que cet émir arrivait de son pays pour lui rendre visite.
DU SOULÈVEMENT DE CACHLOÛ KHÂN ET DE SA MORT
Dès que le sultan fut instruit de la conduite de Cachloû khân au su-
jet de l’inhumation des deux peaux, il l’envoya chercher. Cachloû
khân comprit tout de suite que le souverain voulait le châtier ; par
conséquent il ne se rendit pas à son invitation, il se révolta, distribua
13 Il s’agit sans doute du royaume Hoysala, le dernier des quatre grands royau-
mes hindous du Sud qui ait conservé une indépendance relative. Sa capitale,
Dvarasamudra, se trouvait dans le district actuel de Hassan, au sud de la pro-
vince de Karnataka, et le roi ici mentionné est Vira Ballala III (1292-1342).
14 Ici il s’agit d’une image : Ghiyath al-din Bahadir a subi le même sort trois ans
après (voir n. 5 ci-dessus).
15 Pour ce personnage, voir aussi t. II, chap. 6, n. 76. Cette révolte, qui date de
1328, est aussi attribuée à la mauvaise volonté que Kishlu Khan montra pour
envoyer sa famille à Deogir (Dawlatabad), la nouvelle capitale.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
de l’argent, réunit des troupes, expédia des émissaires chez les Turcs,
les Afghans et les Khorâçâniens, qui accoururent en très grande quan-
tité près de lui. Son armée se trouva ainsi égale à celle du sultan, ou
même elle était supérieure en nombre. Le souverain de l’Inde sortit en
personne pour le combattre, et ils se rencontrèrent à deux journées de
Moltân, dans la plaine déserte d’Aboûher 16. Le sultan agit avec beau-
coup de prudence lors de la bataille, et il fit mettre à sa place, sous le
parasol, le cheïkh ’Imâd eddîn, frère utérin du cheïkh Rocn eddîn al-
moltâny 17, car il ressemblait au sultan. Je tiens ces détails de Rocn
eddîn lui-même. Au plus fort de la mêlée, le sultan s’isola à la tête de
quatre mille hommes, tandis que les troupes de son adversaire ne p073
cherchaient qu’à s’emparer du parasol, pensant bien que le souverain
était placé sous ce dernier. En effet, elles tuèrent ’Imâd eddîn, et l’on
crut dans l’armée que c’était le sultan qui avait péri. Les soldats de
Cachloû khân ne pensèrent plus qu’à piller, et s’éloignèrent ainsi de
leur chef, qui resta avec très peu de monde. Alors le sultan l’attaqua,
le tua, coupa sa tête, et quand les troupes de Cachloû khân surent cela
elles prirent la fuite.
Le monarque entra dans la ville de Moltân ; il fit saisir son kâdhi
Carîm eddîn et prescrivit de l’écorcher vif ; il se fit apporter la tête de
Cachloû khân et ordonna de la suspendre à sa porte. Lorsque j’arrivai
à Moltân, je la vis ainsi attachée. Le sultan donna au cheïkh Rocn ed-
dîn, frère d’Imâd eddîn, ainsi qu’au fils de celui-ci, Sadr eddîn, cent
villages, à titre de bienfait et afin qu’ils en tirassent leur nourriture. Il
les obligea à donner à manger aux voyageurs, dans leur ermitage, qui
portait le nom de leur aïeul, c’est-à-dire dans la zâouïah de Béhâ eddîn
Zacariyyâ 18. Le souverain ordonna à son vizir, Khodjah Djihân, de se
rendre à la ville de Camâlpoûr 19, dont les habitants s’étaient soulevés.
C’est une grande cité, située au bord de la mer. Un jurisconsulte, qui
dit avoir été présent à l’entrée du vizir dans cette ville, m’a raconté ce
qui suit : Khodjah Djihân fit venir devant lui le kâdhi de la ville et son
prédicateur ; il commanda de les écorcher tout vivants. Ils lui dirent :
16 Pour la ville d’Abuhar, voir t. II, chap. 5, n. 42.
17 Pour le cheikh Rukn al-din, voir t. II, chap. 5, n. 12.
18 Voir t. II, chap. 5, n. 12.
19 Une ville de ce nom se trouve près de l’actuelle Karachi, mais l’identification
est loin d’être sûre, et le fait est également inconnu par ailleurs.