A Vant Propos
L’Asie du Sud-Est et la Chine
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
L’ASIE DU SUD-EST ET LA CHINE
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Au-delà de l’Inde, le récit d’Ibn Battûta change d’aspect. Au fur et
à mesure qu’on s’approche des confins du monde connu, le légendaire
acquiert droit de cité et s’insinue dans le texte. Toutefois, il ne faut
pas oublier que la distinction entre le réel et le légendaire n’appartient
qu’à notre époque, ou plutôt qu’elle existe aussi pour Ibn Battûta mais
que pour lui elle est d’ordre géographique. Les faits et les choses
extraordinaires constituent en quelque sorte, et par définition, les ca-
ractéristiques des régions limites du monde connu. L’oiseau Rokh
n’est pas une légende ou une impossibilité physiologique, mais quel-
que chose qui appartient à un autre monde, impossible ici, mais possi-
ble ailleurs, comme la girafe ou les longues nuits du Grand Nord. p037
Or le voyageur universel se trouve dans l’obligation de citer et de dé-
crire ces éléments ainsi qu’il le fait pour le monde connu. Pour lui,
l’extraordinaire, le merveilleux du monde extérieur ne sont que rela-
tifs, ils ne se manifestent comme tels qu’en comparaison avec ce côté-
ci, parce qu’ils obéissent à d’autres lois. De même, en ces confins de
la terre où le temps et l’espace se détraquent, le merveilleux devient
un a priori. On s’attend à ce que les choses soient différentes parce
qu’il faut qu’elles le soient dans un monde différent. Ainsi apparais-
sent, d’une part la tendance à débusquer partout le merveilleux et, de
l’autre, celle de l’expliquer d’une manière faussement rationnelle en
lui attribuant des lois et une causalité propres.
Cette approche contraste singulièrement avec celle du légendaire
religieux où il s’agit de miracles qui dépassent, qui doivent dépasser,
l’entendement humain. Cela explique le contraste entre l’exaltation
des faits et gestes des cheikhs — lesquels gagnent d’ailleurs en di-
mension extraordinaire au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre
— et le rationalisme affecté devant les faits présentés comme extraor-
dinaires.
Ainsi, dans les Maldives, un titre annonce : « Des femmes qui
n’ont qu’une seule mamelle », se référant sans doute implicitement
aux Amazones et au royaume des femmes localisé par des textes plus
anciens dans les Maldives. Or, parlant de deux cas bien précis,
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l’explication nous laisse entendre qu’il peut bien s’agir d’une particu-
larité anatomique. Même chose à Ceylan ; le titre dit : « De la sangsue
volante », et le texte explique qu’il s’agit d’une sangsue qui se laisse
tomber des arbres sur les passants. De même pour le camphre de « Ja-
va » : si l’obtention d’une qualité ordinaire de ce produit nécessite le
sacrifice d’un animal, il est « normal » que la meilleure qualité de-
mande un sacrifice humain, qu’on peut remplacer éventuellement par
celui d’un jeune éléphant. p038
La description des habitants des îles Andaman est un exemple ca-
ractéristique de cette démarche. Les tribus de ces îles sont connues,
tout au long de l’histoire, pour leur opposition farouche à
l’introduction de tout trait de civilisation extérieure. Et, lorsqu’à la fin
la civilisation s’est faite particulièrement insistante, les Andamanais
se sont pratiquement laissés mourir. De quelques milliers au e XIX siè-
cle, ils ne seraient plus que trente en 1976. Et, pour les autres tribus
vivant sur les îles périphériques, les tout derniers rapports du gouver-
nement indien — à qui l’archipel appartient — précisent qu’elles
n’ont jamais pu être recensées parce qu’elles disparaissent dans la fo-
rêt dès que des agents du gouvernement mettent les pieds sur l’île. Ces
caractéristiques, et le fait que les insulaires appartiennent à des races
antérieures à la colonisation aryenne du monde indien, — encore que
les photographies rapportées par les différentes missions n’indiquent
pas de particularités anatomiques —, ont cristallisé autour de ces îles
la légende de l’homme sauvage à tête de chien et à la sexualité exces-
sive.
La e Relation de la Chine et de l’Inde donne déjà le ton au IX siè-
cle : « Derrière [les îles Nicobar] sont deux îles séparées l’une de
l’autre par une mer, nommées Andaman. Les habitants mangent les
gens vivants, ils ont la peau noire, les cheveux crépus, le visage et les
yeux affreux, et des grands pieds ; le sexe de chacun d’eux — c’est-à-
dire la verge — est long d’à peu près une coudée. Ils vont tout nus. Ils
n’ont point d’embarcations ; s’ils en avaient ils mangeraient tous ceux
qui passent auprès d’eux. » Marco Polo est catégorique sur les hom-
mes à tête de chien et veut même donner l’impression de les avoir
vus : « [...] on trouve une île nommée Angaman, qui est bien grande et
riche. Ils n’ont roi, ils sont idolâtres et vivent comme bêtes sauvages
qui n’ont ni loi ni ordre, et n’ont ni maison ni rien. [...] Or sachez très
véritablement que les hommes de cette île ont tous p039 une tête de
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chien, et dents et yeux comme chiens ; et vous n’en devez douter, car
je vous dis en bref qu’ils sont du tout semblables à la tête de grands
chiens mâtins. Ils ont assez d’épicerie, ils sont gens très cruels et
mangent les hommes tous crus ». Odoric de Pordenone, contemporain
d’Ibn Battûta, affirme également : « Cette île a bien deux mille milles
de tour. Les gens y ont visage de chien tous hommes et femmes. »
Face à ces affirmations, Ibn Battûta fait figure d’ethnologue. Les
têtes de chien sont ramenées à un détail anatomique : « Les habitants
ont des bouches semblables à la gueule d’un chien », et les excès
sexuels se transforment en règles d’une pratique sociale. Donc rien
d’extraordinaire puisque tout s’explique.
Mais les choses ne sont pas si simples en réalité. Et premièrement
ce pays de Barahnagar cité par Ibn Battûta, est-ce bien les îles Anda-
man ? L’auteur parle de nombreux éléphants et ne mentionne jamais
le mot « île ». On retombe alors sur un autre problème. Notre homme
a un contrat à remplir, celui du voyageur parfait, tandis que les navires
qui le transportent d’un point à l’autre ont, eux, un itinéraire à respec-
ter qui ne correspond pas forcément aux préoccupations de l’auteur.
Un navire partant de Chittagong et faisant route vers Sumatra pourrait
aussi bien faire escale aux Andaman qu’à la côte Birmane. Or Ibn
Battûta, qui a absolument besoin de ses hommes à tête de chien,
qu’est-ce qui l’empêcherait de les placer aux endroits, où il a
l’occasion de se trouver, et de laisser ce lieu intentionnellement va-
gue ? Barahnagar proviendrait, d’après Yule, du cap Negrais (Nagarit
en Birman) et de la mer de Bara, nom donné à ces parages par des
voyageurs du e XVI siècle. Or, dans les géographies de l’époque, la
Birmanie est connue et appelée Pegu. A cette explication, on pourrait
toutefois en opposer une autre : le cap Negrais est appelé par un rou-
tier arabe du e XVI siècle (B.N., ms 2559) Nadjirashi, ce qui correspond
mal au Barahnagar d’Ibn Battûta. p040
Par contre, pour le même routier, les îles Nicobar sont appelées
Nadja Bara. En tenant compte des interférences fréquentes entre le
son dj et g en arabe, on pourrait avoir Naga Bara, ce qui est pratique-
ment l’inversion phonétique de Barahnagar. On se trouverait ainsi
dans les îles Nicobar situées immédiatement au sud des Andaman,
mentionnées ensemble, et souvent confondues, par les sources déjà
citées. Le passage d’Odoric, repris plus haut, se réfère aux îles « Va-
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cumeran ou Nychomeran » qui sont plutôt les Nicobar, et Marco Polo
dit également des Nicobariens : « Et vous dis qu’ils vont tout nus, et
hommes et femmes, et ne se couvrent de nulle chose du monde. Ils ont
rapports charnels comme chiens dans la rue, où qu’ils puissent être,
sans nulle vergogne, et n’ont respect ni le père, de sa fille, ni le fils, de
sa mère, car chacun fait comme il veut [...] et comme il peut. » Il reste
évidemment que les Nicobar sont aussi des îles et qu’ils n’ont toujours
pas d’éléphants. Elles sont en outre trop près de Sumatra, Ibn Battûta
plaçant Barahnagar à quinze jours de cette île.
Trois identifications possibles donc, et on trouvera plus loin
d’autres exemples de cette tentative de brouillage des pistes afin de
pouvoir accumuler, sans risque, différents éléments sur un même lieu.
Dans ce cas, ces descriptions d’aspect si véridique, et qui se recoupent
parfois avec celles de Marco Polo, proviennent-elles des renseigne-
ments recueillis ou des observations directes ? Appartiennent-elles
aux Andaman, aux Nicobar ou aux côtes birmanes ? On ne saurait pas
le dire à l’heure actuelle. L’ouvrage de Radcliffe-Brown de 1922 sur
les Andamanais ne permet pas de retrouver des traces des pratiques
qui leur sont imputées par Ibn Battûta et les autres. Quant à la côte
birmane, au sud du Bengale, elle fait partie, à l’époque, du royaume
Arakan, qui ne sera conquis par les Birmans qu’au e XVIII siècle. Ce
royaume est bouddhiste et se trouve bien infiltré par des colonies mu-
sulmanes au e XIV siècle. Au passage d’Ibn Battûta, la capitale était
Launggyet située à l’intérieur des terres et p041 relativement proche de
Chittagong. Tout cela ne correspond pas du tout à la description don-
née par le texte. Le bouddhisme se prête mal aux mœurs citées. Les
colonies musulmanes seraient sûrement mentionnées par l’auteur. Or
elles ne le sont pas. La capitale n’est ni au bord de la mer ni distante
de dix jours de Chittagong. Toutefois, le royaume Arakan, à l’époque,
n’occupe pas toute la côte jusqu’au cap Negrais, puisque la ville de
Sandoway et sa région ne furent conquises par les Arakanais que peu
après 1434. Mais les renseignements sur l’état de cette région au début
du e XIV siècle nous manquent.
En réalité, les choses peuvent être encore plus compliquées. En ef-
fet, le fond réel, s’il y en a un, de la légende des hommes à tête de
chien a pu se forger à partir des Krao, les hommes velus de la Birma-
nie que Yule rencontra à la cour des rois birmans à Ava et dont un
exemple, une femme Krao, fut exhibée entre 1883 et 1887 à Londres,
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Berlin et Paris, donnant lieu à une littérature abondante, plus ou moins
savante. Il s’agirait donc d’une première interférence birmano-
insulaire située à la racine du mythe, doublée d’une seconde au niveau
du texte d’Ibn Battûta. Il serait toutefois plus prudent de dire, pour
conclure, que la plus grande partie du travail reste encore à faire dans
ce domaine.
Après ce périple incertain, Ibn Battûta nous ramène sur la terre
ferme, dans le premier royaume musulman de Sumatra. Ici aussi, les
problèmes ne manquent évidemment pas, mais on peut partir de la
certitude que les informations de l’auteur se rapportent, cette fois-ci, à
un seul endroit, celui qui est visité.
L’islam pénètre pacifiquement Sumatra, véhiculé par des mar-
chands, peut-être ceux que les Cingalais appellent chulia, terme qui
est utilisé à l’origine pour les shi’ites. p042 Effectivement, la Chronique
des rois de Pasei, premier texte musulman indonésien, nomme
l’ancêtre de la colonisation islamique Merah Silu. Les premiers indi-
ces de cette colonisation datent de la fin du e XIII siècle. Les chroniques
chinoises mentionnent, en 1282, une ville, appelée Sa-mu-tu-la, dont
le souverain envoie à la cour de Pékin deux émissaires, nommés Hu-
sain et Suleiman. Dix ans plus tard, Marco Polo mentionne bien le
royaume de Samudra, dans lequel il dit avoir séjourné pendant cinq
mois. Mais ces habitants-là « sont idolâtres, sauvages et ont riche et
grand roi ». Pour Marco Polo, la colonisation musulmane concerne un
autre royaume, celui de Ferlec, correspondant à la ville actuelle de
Peureulak, située à l’est des sites probables de Samudra. Or c’est à
cette dernière qu’appartient le sultan Malik al-Salih dont la pierre
tombale, datée de l’année 1297, constitue la première trace matérielle
de la présence d’une puissance musulmane dans l’île.
Le plus grand nombre de problèmes dans ce domaine sont posés
par la localisation de Samudra, capitale du royaume qui donnera en-
suite son nom à l’ensemble de l’île, puisqu’aussi bien Marco Polo
qu’Ibn Battûta l’appellent encore Java. La Chronique des rois de Pa-
sei nous présente Merah Silu et ses descendants se déplaçant progres-
sivement vers l’est, tout au long de la côte nord de l’île. Ils s’installent
d’abord à Samalanga, probablement à la limite est du royaume de
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Lambri, qui occupe la pointe nord-ouest de l’île. La Relation de la
Chine et de l’Inde e du IX siècle appelle Lambri l’île de Sumatra, et
Marco Polo mentionne également ce royaume. Les colons musulmans
se déplacent ensuite à Bireuen et enfin à Peusangan où ils font souche.
Ce dernier nom est aujourd’hui celui d’une rivière, la plus importante
de la région. C’est sur l’estuaire de cette rivière qu’on devrait trouver
la première Pasei, Samudra étant située un peu plus en amont et sur la
rive opposée. Malik al-Salih aurait partagé, à sa mort, son territoire
entre ses fils Malik al-Muhammad et Malik al-Mansur, p043 donnant
ainsi naissance à deux royaumes : celui de Samudra et celui de Pasei.
Le premier de ces souverains aurait porté le titre de Malik, al-Zahir
hérité par ses successeurs. Ainsi le Malik al-Zahir d’Ibn Battûta sem-
ble être le fils de Malik al-Muhammad, Ahmad, qui régna à partir de
1326 et jusqu’en 1360.
Un royaume musulman actif dans le domaine du commerce et dans
celui du prosélytisme ne manquerait pas d’inquiéter la puissance prin-
cipale de la région, l’empire javanais de Madjapahit. Une question
d’alliance matrimoniale, diversement racontée par la Chronique et par
Ibn Battûta, donna le prétexte d’une invasion de Madjapahit qui abou-
tit à la destruction de la capitale. Ahmad mena alors sa cour vers un
nouvel emplacement situé plus à l’est, sur la rivière actuelle de Pasei.
Ce déplacement doit être postérieur à 1326, date de l’avènement
d’Ahmad, et antérieur à l’arrivée d’Ibn Battûta en 1346.
Notre auteur a dû arriver dans son premier passage à Samudra vers
la fin du mois de janvier 1346. Il quitte la ville quinze jours plus tard
afin de profiter des derniers vents sud-est pour la traversée du détroit
de Malacca, avant que les moussons nord-est du mois de mars puis-
sent le conduire vers la Chine.
Le voyage en Chine d’Ibn Battûta ne peut être interprété que
comme une synthèse d’observations directes, d’informations recueil-
lies et d’un fond de géographie légendaire. Cette synthèse nécessite,
afin de pouvoir être opérée, une déformation volontaire de la réalité
dans le temps et dans l’espace. La première étape de cette opération
de déformation est constituée par Qaqulla.
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Ibn Battûta longe pendant vingt et un jours (on reviendra sur ce
problème de temps) les côtes de Sumatra p044 pour aboutir à Mul-
Djava, dans la ville de Qaqulla. Les premiers traducteurs français, en
rendant Mul-Djava par « Java primitive », et pensant peut-être à Mar-
co Polo qui appelle Sumatra « Java la Mineure », ont supposé qu’il
s’agissait de l’île de Java. Or toutes les interprétations ultérieures, en
traduisant Mul-Djava par « Java principale » ou « Java continentale »,
s’accordent pour désigner la péninsule malaise qui semble être à
l’époque sous la domination de l’empire javanais de Madjapahit. Le
fait qu’on ne dispose pas, dans la littérature arabe, de nom spécifique
désignant l’ensemble de la péninsule rend plus plausible l’appellation
d’Ibn Battûta, la seule caractéristique pouvant qualifier la péninsule
étant son appartenance à Java.
Les choses se compliquent lorsqu’Ibn Battûta trouve sur cette pé-
ninsule une ville appelée Qaqulla qu’il décrit comme une cité impor-
tante. Le nom Qaqulla apparaît souvent dans les textes des géographes
arabes en tant que nom d’un pays ou d’une ville et comme lieu de
production du bois d’aloès, d’ambre gris ou de soie. Le site doit être le
même que celui du Ka-ku-lo des textes chinois. Or, aussi bien dans les
textes arabes que chinois, Qaqulla se trouve située après Kala ou Ko-
b, en remontant la côte occidentale de la Malaisie vers le nord. Kala a
été identifiée à la région de l’isthme de Kra, à la frontière actuelle de
la Birmanie et de la Thaïlande. Il faudrait alors chercher Qaqulla plus
au nord sur la côte birmane, entre l’isthme de Kra et Martaban, cette
dernière ville étant connue à l’époque pour ses jarres.
Ibn Battûta place alors un nom connu sur un lieu situé sur son iti-
néraire et qu’on doit localiser entre Malacca et Singapour. Une ins-
cription trouvée à Malacca, et datant probablement de 1356, men-
tionne un « roi du pays d’or » se déclarant indépendant des Javanais.
Ibn Battûta a donc pu visiter un premier établissement à Malacca en
lui superposant le nom de Qaqulla, mais l’hypothèse reste encore très
faible. p045
Au-delà de Singapour, l’itinéraire maritime vers la Chine remonte
la côte est de la péninsule malaise, puis traverse la mer de Chine jus-
qu’au delta du Mékong pour remonter la côte vietnamienne. C’est ce
trajet lointain que notre auteur décide de transformer en périple extra-
ordinaire en faisant intervenir un certain nombre d’éléments. L’un
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d’entre eux est la prolongation de la durée de la traversée. D’après les
itinéraires chinois, aussi répétitifs que précis, deux mois seraient suffi-
sants pour l’itinéraire Samudra-Zaitun (Quanzhou). Or Ibn Battûta
compte trois mois et demi et exactement le même nombre de jours
pour l’aller et le retour, tout en insistant sur la facilité du premier
voyage et la difficulté du second. Parallèlement, si l’on accepte la du-
rée donnée par Ibn Battûta, cela raccourcit considérablement son sé-
jour en Chine, et rend impossible toute excursion au-delà de Zaitun.
A cet allongement de la traversée, d’autres éléments s’ajoutent par
petites touches ; la mer lente, la teinte rougeâtre de l’eau et enfin
l’inévitable oiseau Rokh s’élevant comme une montagne à l’horizon.
Pour peu, on se croirait dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de
Poe. Cette superposition d’éléments réels et légendaires trouve toute-
fois son couronnement dans la description du pays de Tawalisi.
Les recherches déjà effectuées sur cette partie du texte permettent
d’avancer une localisation précise. Le pays de Tawalisi, « mot qui est
le nom du roi de cette contrée », peut s’identifier, à travers le titre de
taval porté par ses rois, avec le Champa, situé au centre-sud du Viet-
nam actuel, entre les villes de Qui-nhon et de Phan-rang. Le port de
Kaylukari serait la capitale de la province sud de ce royaume, corres-
pondant à l’actuelle Phan-rang, l’ancienne Panduranga, à proximité de
laquelle se trouve un site portant le nom d’un roi du e XII siècle, Po
Klong Garai. Po est un titre honorifique et p046 Klong, Ko-lun en chi-
nois, désigne les rois et les princes des royaumes du Sud. Ko-lun Ga-
rai donnerait alors Kaylukari. Ce site semble avoir été florissant lors
du passage d’Ibn Battûta, et le fait qu’il servait comme apanage au
prince héritier confirme le récit. Toutefois, cette identification labo-
rieuse ne suffit pas à résoudre le problème. Le Champa est une étape
ordinaire sur la route de la Chine, connue par les géographes arabes
sous le nom de Sanf, et même Panduranga pourrait se cacher sous le
vocable Kundrang de la e Relation de la Chine et de l’Inde du IX siècle.
Des inscriptions islamiques datant de 1039 ont été également retrou-
vées dans la région de Phan-rang. Pourquoi alors Ibn Battûta
s’évertue-t-il à obscurcir une localisation pour laquelle des repères
clairs semblent pourtant exister ? On pourrait répondre : par igno-
rance. Ne connaissant pas les termes utilisés par les géographes ara-
bes, il en serait réduit à grappiller des mots auprès des matelots et des
indigènes dont il ne parle pas la langue. On aurait pu croire à cette ex-
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plication s’il n’y avait pas cette histoire de reine, guerrière et turque
de surcroît, mais là on est plutôt tenté de penser qu’Ibn Battûta
brouille volontairement les pistes pour pouvoir placer sans danger son
royaume des femmes. Ce que l’on sait du Champa suffit à écarter
toute éventualité d’une reine flanquée d’une armée féminine ainsi que
toute présence turque. Les Maldives étant démystifiées par l’islam, il
fallait chercher le royaume des femmes plus loin, et notre auteur pré-
fère le placer au Vietnam. Pourquoi ? On n’en sait rien. Et pourquoi
une reine turque ? Parce que c’est chez les Turcs et les Mongols
qu’Ibn Battûta a pu rencontrer les femmes les plus libres. D’ailleurs,
une des femmes d’Uzbek Khan ne s’appelait-elle pas Ordudja comme
la reine de Tawalisi ? De plus, ce sont les femmes guerrières mongo-
les qui constituent la réalité la plus proche du mythe des Amazones.
L’Aiyaruk de Marco Polo, « cette damoiselle [...] si forte que tout le
royaume n’avait damoiseau ni valet qui la pût vaincre », n’était-elle
déjà pas un prototype ? p047
Plusieurs auteurs ont mis en doute le voyage d’Ibn Battûta en Asie
du Sud-Est et en Chine. Il est vrai que les questions posées par cette
partie du récit sont innombrables, mais rien ne nous oblige à tout ad-
mettre ou à tout rejeter a priori. Le récit de Sumatra pourrait difficile-
ment être mis en cause, et c’est les invraisemblances mêmes de celui
de Tawalisi qui prouvent le passage d’Ibn Battûta dans ces parages.
De même, on n’a aucune raison, de mettre en doute le séjour de notre
auteur à Zaitun, l’actuelle Quanzhou, grand port du commerce chinois
avec l’Occident. Un des personnages cités dans le texte, le cheikh
Burhan al-din, se retrouve dans les chroniques chinoises, et l’origine
persane des autres personnes rencontrées concorde avec la présence
d’une forte colonie iranienne dans cette ville. C’est surtout au-delà de
Quanzhou que les problèmes se posent. Examinons la question en
commençant par ses aspects chronologiques qui sont finalement les
plus simples. Pour le départ, nos limites sont fixées en mars 1346 par
le début des moussons nord-est, et pour l’arrivée par la fête de la Rup-
ture du jeûne commémorée à Quilon le 14 janvier 1347. Si on accepte
les 103 jours du trajet en mer de Chine, comme l’auteur l’affirme, Ibn
Battûta aurait dû arriver à Quanzhou à la fin mai 1346 et repartir une
dizaine de jours plus tard. Si, par contre, on réduit, pour les raisons
expliquées plus haut, cette durée à deux mois pour l’aller, et autant
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pour le retour, l’auteur peut arriver à Quanzhou dès le début avril et
dispose, cette fois, de près de quatre mois pour son séjour, puisqu’il
repartirait alors début août. Ce séjour exclut le voyage à Pékin. Or
c’est celui qui contient les plus grosses invraisemblances. Il reste alors
deux voyages possibles : celui de Canton, d’une durée de soixante-dix
jours, et celui de Khansa (Hangzhou), de quatre-vingt-seize jours, l’un
excluant évidemment l’autre. On serait tenté de pencher pour le se-
cond. Le premier p048 implique une navigation fluviale qui est en réali-
té impossible dans la plus grande partie du trajet et les renseignements
géographiques donnés sur l’arrière-pays de Canton sont complètement
fantaisistes. Or, pour le voyage de Hangzhou, on peut imaginer un
premier trajet mi-terrestre mi-fluvial jusqu’à Nanchang (la Kadjenfu
d’Ibn Battûta) et ensuite un itinéraire exclusivement fluvial, par le lac
de Poyang, le Yangtzé et le Grand Canal jusqu’à Hangzhou, trajet
peut-être un peu détourné, mais qui présentait assurément plus de
confort et probablement plus de sécurité. De même, la mention de la
rencontre d’un compatriote à Kadjenfu, dont le frère sera vu plus tard
à Sidjilmasa, constitue un témoignage qui va dans le sens de cette hy-
pothèse.
Toutefois, quelle que soit la réalité de l’itinéraire d’Ibn Battûta en
Chine, il reste que son texte demeure vague, imprécis et nous apprend
peu de choses sur le pays, si ce n’est l’importance des colonies mu-
sulmanes de certaines villes. Le texte contient toute une série de géné-
ralisations abusives qui cherchent à étendre à l’ensemble du pays
quelques observations ou informations recueillies à Quanzhou et ses
environs. Ibn Battûta perd encore ici ses moyens d’observation et
d’interprétation comme ce fut le cas à Constantinople, et la raison en
est la même : en dehors du monde musulman, l’espace perd pour lui
sa lisibilité. Il l’avoue, d’ailleurs, en disant : « La Chine, quoique
belle, ne me plaisait pas ; au contraire, mon esprit y était fort troublé,
en pensant que le paganisme dominait dans cette contrée. » Ce qui ne
l’empêche pourtant pas de placer son plus beau morceau
d’hagiographie légendaire à Canton, au cours d’un voyage assurément
imaginaire.
On ne dira rien sur le voyage à Pékin, chronologiquement impossi-
ble et manifestement imaginaire. De plus, il apparaît comme quasi-
ment impossible qu’Ibn Battûta, ayant perdu ses compagnons, ses ca-
deaux et ses documents, ait pu convaincre la bureaucratie chinoise p049