A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 49 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

prescrivis aux dénonciateurs de conduire cette femme au vice-roi. Ce-

lui-ci ordonna qu’on lui fasse subir une épreuve. Voici en quoi elle

consista on remplit d’eau quatre jarres, qu’on lia aux mains et aux

pieds de la femme ; on jeta celle-ci dans la rivière Djomna, et elle ne

se noya pas. On sut ainsi que c’était une caftâr, car si elle n’avait pas

surnagé au-dessus de l’eau, elle n’aurait pas été une de ces misérables.

Alors, le vice-roi commanda de la brûler toute vive. Les habitants de

la ville, hommes et femmes, accoururent et ramassèrent ses cendres,

car ces gens-là prétendent que quiconque fait avec cela des fumiga-

tions est en sûreté contre les enchantements des caftârs pour toute la

durée de l’année. p172

 

ANECDOTE

 

Le sultan m’envoya chercher un certain jour, pendant que je rési-

dais près de lui, dans sa capitale. Je me rendis en sa présence et le

trouvai dans un cabinet, ayant avec lui plusieurs de ses familiers et

deux de ces djoguis. Ces gens s’enveloppent dans des manteaux et

couvrent leur tête, parce qu’ils la dépouillent de ses cheveux avec des

cendres, de la même manière que les autres hommes emploient pour

s’épiler sous les aisselles. Le sultan m’ordonna de m’asseoir, ce que je

fis, et il dit à ces deux individus : « Cet étranger est d’un pays éloi-

gné ; montrez-lui donc ce qu’il n’a jamais vu. — Oui », répondirent-

ils, et l’un d’eux s’accroupit ; puis il s’éleva de terre, de sorte qu’il

resta en l’air au-dessus de nous, dans la posture d’un homme accroupi.

Je fus étonné de cela, la crainte me saisit et je tombai évanoui. Le sul-

tan commanda de me faire avaler une potion qu’il tenait prête ; je re-

vins à moi et m’assis. Cet individu-là était encore dans la même pos-

ture. Son camarade tira d’un sac qu’il portait sur lui une sandale avec

laquelle il frappa le sol, à la façon d’un homme en colère. La sandale

monta jusqu’à ce qu’elle fût arrivée au-dessus du cou de l’individu

accroupi en l’air. Elle commença alors à le frapper à la nuque, pendant

qu’il descendait petit à petit, de sorte qu’il se trouva enfin assis près

de nous. Le sultan me dit : « L’homme accroupi est le disciple du pro-

priétaire de la sandale. » Puis il ajouta : « Si je ne craignais pour ta

raison, je leur ordonnerais d’opérer des choses plus extraordinaires

que ce que tu as vu. » Je m’en retournai, je fus pris d’une palpitation

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

de cœur et tombai malade ; mais le sultan prescrivit de m’administrer

une potion qui me débarrassa de ce mal.

 

Or, revenons à notre propos.

 

Nous dirons donc que nous partîmes de la ville de Perouan pour la

station d’Amouâry, puis pour celle de 179 Cadjarrâ où se trouve un

p173

grand bassin dont la longueur est d’environ un mille et près duquel il

y a des temples où sont des idoles, que les musulmans ont mutilées.

Au milieu de l’étang s’élèvent trois pavillons de pierres rouges hauts

de trois étages ; il a à chacun de ses quatre angles un autre pavillon.

Ce lieu est habité par une troupe de djoguis, qui ont agglutiné leurs

cheveux au moyen d’un substance gluante et les ont laissés croître, de

sorte qu’ils sont devenus aussi longs que leurs corps. Le teint de ces

gens-là est extrêmement jaune, par suite de leur abstinence. Beaucoup

de musulmans les suivent, afin d’apprendre leurs secrets. On raconte

que quiconque est atteint d’une infirmité, telle que la lèpre ou

l’éléphantiasis, se retire près d’eux pendant un long espace de temps,

et est guéri par la permission du Dieu très haut.

 

La première fois que je vis des gens de cette classe, ce fut dans le

camp du sultan Thermachîrîn, souverain du Turkistân. Ils étaient au

nombre d’environ cinquante. On leur creusa une fosse sous la terre, et

ils y séjournèrent sans en sortir, sinon pour satisfaire quelque besoin.

Ils ont une espèce de corne dont ils sonnent au commencement du

jour, vers sa fin et après la nuit close. Tout ce qui les concerne est

extraordinaire. L’homme qui prépara pour le sultan Ghiyâth eddîn

Addâméghâny, souverain de la côte de Coromandel, des pilules que ce

prince avalait pour se fortifier dans l’accomplissement de l’acte véné-

rien, cet homme, dis-je était un des leurs 180. Parmi les ingrédients de

ces pilules se trouvait de la limaille de fer. Leur effet plut au sultan ; il

en prit plus que la quantité nécessaire et mourut. Il eut pour succes-

seur son neveu Nâssir eddîn, qui traita avec considération ce djogui et

l’éleva en dignité. p174

 

179 Amouary n’est pas identifiée, Cadjarra est Khajuraho dans le district de Chha-

tarpur, toujours au sud-est de Gwalior.

180 Voir plus loin p. 275.