A Vant Propos
Anecdote
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
prescrivis aux dénonciateurs de conduire cette femme au vice-roi. Ce-
lui-ci ordonna qu’on lui fasse subir une épreuve. Voici en quoi elle
consista on remplit d’eau quatre jarres, qu’on lia aux mains et aux
pieds de la femme ; on jeta celle-ci dans la rivière Djomna, et elle ne
se noya pas. On sut ainsi que c’était une caftâr, car si elle n’avait pas
surnagé au-dessus de l’eau, elle n’aurait pas été une de ces misérables.
Alors, le vice-roi commanda de la brûler toute vive. Les habitants de
la ville, hommes et femmes, accoururent et ramassèrent ses cendres,
car ces gens-là prétendent que quiconque fait avec cela des fumiga-
tions est en sûreté contre les enchantements des caftârs pour toute la
durée de l’année. p172
ANECDOTE
Le sultan m’envoya chercher un certain jour, pendant que je rési-
dais près de lui, dans sa capitale. Je me rendis en sa présence et le
trouvai dans un cabinet, ayant avec lui plusieurs de ses familiers et
deux de ces djoguis. Ces gens s’enveloppent dans des manteaux et
couvrent leur tête, parce qu’ils la dépouillent de ses cheveux avec des
cendres, de la même manière que les autres hommes emploient pour
s’épiler sous les aisselles. Le sultan m’ordonna de m’asseoir, ce que je
fis, et il dit à ces deux individus : « Cet étranger est d’un pays éloi-
gné ; montrez-lui donc ce qu’il n’a jamais vu. — Oui », répondirent-
ils, et l’un d’eux s’accroupit ; puis il s’éleva de terre, de sorte qu’il
resta en l’air au-dessus de nous, dans la posture d’un homme accroupi.
Je fus étonné de cela, la crainte me saisit et je tombai évanoui. Le sul-
tan commanda de me faire avaler une potion qu’il tenait prête ; je re-
vins à moi et m’assis. Cet individu-là était encore dans la même pos-
ture. Son camarade tira d’un sac qu’il portait sur lui une sandale avec
laquelle il frappa le sol, à la façon d’un homme en colère. La sandale
monta jusqu’à ce qu’elle fût arrivée au-dessus du cou de l’individu
accroupi en l’air. Elle commença alors à le frapper à la nuque, pendant
qu’il descendait petit à petit, de sorte qu’il se trouva enfin assis près
de nous. Le sultan me dit : « L’homme accroupi est le disciple du pro-
priétaire de la sandale. » Puis il ajouta : « Si je ne craignais pour ta
raison, je leur ordonnerais d’opérer des choses plus extraordinaires
que ce que tu as vu. » Je m’en retournai, je fus pris d’une palpitation
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
de cœur et tombai malade ; mais le sultan prescrivit de m’administrer
une potion qui me débarrassa de ce mal.
Or, revenons à notre propos.
Nous dirons donc que nous partîmes de la ville de Perouan pour la
station d’Amouâry, puis pour celle de 179 Cadjarrâ où se trouve un
p173
grand bassin dont la longueur est d’environ un mille et près duquel il
y a des temples où sont des idoles, que les musulmans ont mutilées.
Au milieu de l’étang s’élèvent trois pavillons de pierres rouges hauts
de trois étages ; il a à chacun de ses quatre angles un autre pavillon.
Ce lieu est habité par une troupe de djoguis, qui ont agglutiné leurs
cheveux au moyen d’un substance gluante et les ont laissés croître, de
sorte qu’ils sont devenus aussi longs que leurs corps. Le teint de ces
gens-là est extrêmement jaune, par suite de leur abstinence. Beaucoup
de musulmans les suivent, afin d’apprendre leurs secrets. On raconte
que quiconque est atteint d’une infirmité, telle que la lèpre ou
l’éléphantiasis, se retire près d’eux pendant un long espace de temps,
et est guéri par la permission du Dieu très haut.
La première fois que je vis des gens de cette classe, ce fut dans le
camp du sultan Thermachîrîn, souverain du Turkistân. Ils étaient au
nombre d’environ cinquante. On leur creusa une fosse sous la terre, et
ils y séjournèrent sans en sortir, sinon pour satisfaire quelque besoin.
Ils ont une espèce de corne dont ils sonnent au commencement du
jour, vers sa fin et après la nuit close. Tout ce qui les concerne est
extraordinaire. L’homme qui prépara pour le sultan Ghiyâth eddîn
Addâméghâny, souverain de la côte de Coromandel, des pilules que ce
prince avalait pour se fortifier dans l’accomplissement de l’acte véné-
rien, cet homme, dis-je était un des leurs 180. Parmi les ingrédients de
ces pilules se trouvait de la limaille de fer. Leur effet plut au sultan ; il
en prit plus que la quantité nécessaire et mourut. Il eut pour succes-
seur son neveu Nâssir eddîn, qui traita avec considération ce djogui et
l’éleva en dignité. p174
179 Amouary n’est pas identifiée, Cadjarra est Khajuraho dans le district de Chha-
tarpur, toujours au sud-est de Gwalior.
180 Voir plus loin p. 275.