A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 54 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

De Sâghar, nous nous transportâmes à Kinbâyah 199, qui est situé

sur un golfe formé par la mer, et ressemblant à un fleuve. Les vais-

seaux y entrent, et l’on y sent le flux et le reflux. J’y ai vu des navires

à l’ancre dans le limon, au moment du reflux, et qui, lorsqu’arrivait le

flux, flottaient sur l’eau. Kinbâyah est au nombre des plus belles vil-

les, par l’élégance de sa construction et la solidité de ses mosquées.

Cela vient de ce que la plupart de ses habitants sont des marchands

étrangers, qui y bâtissent continuellement de belles maisons et de su-

perbes temples ; ils cherchent en cela à se surpasser les uns les autres.

Parmi les grandes habitations que l’on y voit se trouve celle du chérîf

Assâmarry, avec qui m’arriva l’aventure des pâtisseries 200, et que le

roi des favoris accusa de mensonge à cette occasion. Je n’ai jamais vu

de pièces de bois plus fortes que celles que je vis dans sa demeure. La

porte de celle-ci ressemble à la porte d’une ville, et elle a tout près

d’elle une grande mosquée, qui porte le nom d’Assâmarry. On remar-

que encore la p182 demeure du roi des marchands, Alcâzéroûny, qui a

aussi près d’elle sa mosquée, et la demeure du négociant Chams eddîn

Coulâh Doûz. Ces deux derniers mots signifient [en persan] « Celui

qui coud les bonnets ».

 

ANECDOTE

 

Lorsqu’arriva ce que nous avons déjà raconté, savoir la rébellion

du kâdhi Djélâl eddîn Alafghâny, ce Chams eddîn ici mentionné, le

patron de navire Eliâs, qui était un des principaux habitants de Kin-

bâyah, et le roi des médecins, dont il a été parlé plus haut, voulurent

 

199 « C’est une cité très vaste avec des hautes maisons de pierre blanchies à la

chaux, ayant des fenêtres et couvertes par des toits à l’espagnole ; elle a beau-

coup de belles rues et places et se situe dans une campagne fertile et belle,

pleine d’abondantes provisions. On y trouve de riches marchands et des

grands propriétaires, aussi bien musulmans qu’idolâtres ; il y a aussi plusieurs

artisans et ouvriers qui accomplissent des travaux délicats de toute sorte, [...],

le tout très bon marché. Ils fabriquent de nombreux tissus en coton blanc, fins

et solides et d’autres pièces tissées et colorées, ainsi que des soieries de toutes

sortes » (B e ARBOSA, début XVI siècle). Ibn Battûta a dû arriver à Cambay dans

la première quinzaine du mois d’octobre 1341.

200 Voir plus haut p. 133.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

se défendre dans cette ville contre le rebelle 201. Ils entreprirent de

creuser autour d’elle un fossé, car elle n’avait pas de murailles. Mais

Djélâl les vainquit et entra dans la place. Les trois individus en ques-

tion se cachèrent dans une même maison, et craignirent d’être décou-

verts. En conséquence, ils convinrent de se tuer, et chacun d’eux en

frappa un autre avec une gattârah. (Nous avons déjà dit en quoi

consiste cet objet, ci-dessus 202) Deux d’entre eux moururent, mais le

roi des médecins survécut.

 

Parmi les principaux marchands de Kinbâyah, on trouvait encore

Nedjm eddîn Aldjîlâny, qui était doué d’une belle figure et extrême-

ment riche. Il fit construire en cette ville une grande maison et une

mosquée. Dans la suite, le sultan le manda, le nomma gouverneur de

Kinbâyah et lui conféra les 203 honneurs Cela fut la cause de la perte

non seulement de ses richesses, mais de sa vie.

 

Le commandant de Kinbâyah, au moment de notre p183 arrivée en

cette ville, était Mokbil Attilinguy 204, qui jouissait d’une grande

considération auprès du sultan. Il avait près de lui Accheïkh Zâdeh

d’Ispahân, qui lui tenait lieu de suppléant dans toutes ses affaires. Ce

cheïkh possédait des richesses considérables, et avait une profonde

connaissance des affaires de l’État. Il ne cessait d’envoyer des som-

mes d’argent dans son pays, et de méditer des ruses afin de s’enfuir.

Le sultan eut connaissance de cela, et on lui rapporta qu’il projetait de

prendre la fuite. Il écrivit à Mokbil de lui envoyer cet individu, et

Mokbil l’ayant fait partir en poste, on l’amena devant le monarque,

qui lui donna des gardiens. Or c’est la coutume, quand ce prince a

donné des surveillants à quelqu’un, que cet individu n’échappe que

très rarement. Le cheïkh s’accorda avec son gardien, moyennant une

somme d’argent qu’il devait lui payer, et tous deux s’enfuirent. Un

homme digne de foi m’a raconté avoir vu ce personnage dans l’angle

d’une mosquée de la ville de Kalhât 205 , ajoutant qu’il parvint ensuite

 

201 Voir plus haut p. 98. Par la suite, la ville s’insurgea contre les rebelles et leur

résista jusqu’à l’arrivée de Muhammad Tughluk, un an plus tard.

202 P. 169.

203 Voir t. II, p. 409.

204 Voir chap, 1, n. 59.

205 Dans l’Oman (voir t. II, p, 112).