A Vant Propos
Anecdote
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
De Sâghar, nous nous transportâmes à Kinbâyah 199, qui est situé
sur un golfe formé par la mer, et ressemblant à un fleuve. Les vais-
seaux y entrent, et l’on y sent le flux et le reflux. J’y ai vu des navires
à l’ancre dans le limon, au moment du reflux, et qui, lorsqu’arrivait le
flux, flottaient sur l’eau. Kinbâyah est au nombre des plus belles vil-
les, par l’élégance de sa construction et la solidité de ses mosquées.
Cela vient de ce que la plupart de ses habitants sont des marchands
étrangers, qui y bâtissent continuellement de belles maisons et de su-
perbes temples ; ils cherchent en cela à se surpasser les uns les autres.
Parmi les grandes habitations que l’on y voit se trouve celle du chérîf
Assâmarry, avec qui m’arriva l’aventure des pâtisseries 200, et que le
roi des favoris accusa de mensonge à cette occasion. Je n’ai jamais vu
de pièces de bois plus fortes que celles que je vis dans sa demeure. La
porte de celle-ci ressemble à la porte d’une ville, et elle a tout près
d’elle une grande mosquée, qui porte le nom d’Assâmarry. On remar-
que encore la p182 demeure du roi des marchands, Alcâzéroûny, qui a
aussi près d’elle sa mosquée, et la demeure du négociant Chams eddîn
Coulâh Doûz. Ces deux derniers mots signifient [en persan] « Celui
qui coud les bonnets ».
ANECDOTE
Lorsqu’arriva ce que nous avons déjà raconté, savoir la rébellion
du kâdhi Djélâl eddîn Alafghâny, ce Chams eddîn ici mentionné, le
patron de navire Eliâs, qui était un des principaux habitants de Kin-
bâyah, et le roi des médecins, dont il a été parlé plus haut, voulurent
199 « C’est une cité très vaste avec des hautes maisons de pierre blanchies à la
chaux, ayant des fenêtres et couvertes par des toits à l’espagnole ; elle a beau-
coup de belles rues et places et se situe dans une campagne fertile et belle,
pleine d’abondantes provisions. On y trouve de riches marchands et des
grands propriétaires, aussi bien musulmans qu’idolâtres ; il y a aussi plusieurs
artisans et ouvriers qui accomplissent des travaux délicats de toute sorte, [...],
le tout très bon marché. Ils fabriquent de nombreux tissus en coton blanc, fins
et solides et d’autres pièces tissées et colorées, ainsi que des soieries de toutes
sortes » (B e ARBOSA, début XVI siècle). Ibn Battûta a dû arriver à Cambay dans
la première quinzaine du mois d’octobre 1341.
200 Voir plus haut p. 133.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
se défendre dans cette ville contre le rebelle 201. Ils entreprirent de
creuser autour d’elle un fossé, car elle n’avait pas de murailles. Mais
Djélâl les vainquit et entra dans la place. Les trois individus en ques-
tion se cachèrent dans une même maison, et craignirent d’être décou-
verts. En conséquence, ils convinrent de se tuer, et chacun d’eux en
frappa un autre avec une gattârah. (Nous avons déjà dit en quoi
consiste cet objet, ci-dessus 202) Deux d’entre eux moururent, mais le
roi des médecins survécut.
Parmi les principaux marchands de Kinbâyah, on trouvait encore
Nedjm eddîn Aldjîlâny, qui était doué d’une belle figure et extrême-
ment riche. Il fit construire en cette ville une grande maison et une
mosquée. Dans la suite, le sultan le manda, le nomma gouverneur de
Kinbâyah et lui conféra les 203 honneurs Cela fut la cause de la perte
non seulement de ses richesses, mais de sa vie.
Le commandant de Kinbâyah, au moment de notre p183 arrivée en
cette ville, était Mokbil Attilinguy 204, qui jouissait d’une grande
considération auprès du sultan. Il avait près de lui Accheïkh Zâdeh
d’Ispahân, qui lui tenait lieu de suppléant dans toutes ses affaires. Ce
cheïkh possédait des richesses considérables, et avait une profonde
connaissance des affaires de l’État. Il ne cessait d’envoyer des som-
mes d’argent dans son pays, et de méditer des ruses afin de s’enfuir.
Le sultan eut connaissance de cela, et on lui rapporta qu’il projetait de
prendre la fuite. Il écrivit à Mokbil de lui envoyer cet individu, et
Mokbil l’ayant fait partir en poste, on l’amena devant le monarque,
qui lui donna des gardiens. Or c’est la coutume, quand ce prince a
donné des surveillants à quelqu’un, que cet individu n’échappe que
très rarement. Le cheïkh s’accorda avec son gardien, moyennant une
somme d’argent qu’il devait lui payer, et tous deux s’enfuirent. Un
homme digne de foi m’a raconté avoir vu ce personnage dans l’angle
d’une mosquée de la ville de Kalhât 205 , ajoutant qu’il parvint ensuite
201 Voir plus haut p. 98. Par la suite, la ville s’insurgea contre les rebelles et leur
résista jusqu’à l’arrivée de Muhammad Tughluk, un an plus tard.
202 P. 169.
203 Voir t. II, p. 409.
204 Voir chap, 1, n. 59.
205 Dans l’Oman (voir t. II, p, 112).