A Vant Propos
Du sultan de Djâouah
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
DU SULTAN DE DJÂOUAH
C’est le sultan Almalic Azzhâhir 463, un des rois les plus illustres et
les plus généreux. Il professe la doctrine de Châfi’y 464, il affectionne
les légistes, qui se rendent à ses audiences pour lire le Coran et tenir
une conférence. Il fait souvent la guerre, surtout aux infidèles ; il est
très humble, et se rend à pied à la prière du vendredi. Ses sujets sui-
vent aussi le rite de Châfi’y ; ils aiment à combattre les païens, et
marchent de bon gré avec leur souverain. Ils ont remporté la victoire
sur les infidèles qui les avoisinent, et ceux-ci leur payent le tribut, ou
la capitation, pour avoir la paix.
DE NOTRE ENTRÉE DANS LE PALAIS DU SULTAN
ET DE SES BIENFAITS ENVERS NOUS
Lorsque nous nous dirigeâmes vers le palais du sultan, nous vîmes,
dans son voisinage, des lances fichées en terre des deux côtés du che-
min ; et c’est là le signe p297 que l’on doit descendre de cheval. Per-
sonne ne devant aller plus loin sur sa monture, nous mîmes donc pied
à terre en cet endroit. Nous entrâmes dans la salle d’audience, où nous
vîmes le lieutenant du souverain, et il est appelé ’Omdat Almolc, ou
l’appui du royaume. Il se leva à notre approche, et il nous salua ; or le
salut, chez ce peuple, consiste à toucher la main. Nous nous assîmes
avec lui ; il écrivit un billet au sultan pour l’informer de notre pré-
sence, le cacheta et le remit à un jeune garçon, ou page. La réponse lui
parvint, tracée sur le dos du billet. Après cela un jeune garçon arriva,
portant une bokchah, c’est-à-dire une enveloppe ou un paquet de har-
des, que le lieutenant prit avec sa main. Puis il me saisit par la main, et
me fit entrer dans un petit logement ou maisonnette, que ces gens
nomment ferdkhâneh, mot qui ressemble, dans la forme, à zerkhâneh,
463 Le premier souverain musulman de Samudra, Malik al-Salih, est mort en
1297 ; son fils et successeur, Malik al-Mahud ou Muhammad, mort en 1326,
porta le titre de Malik al-Zahir dont ses successeurs semblent avoir hérité. Ici
il doit donc s’agir du fils et successeur de ce dernier, Ahmad, qui régna de
1326 à 1360.
464 Voir préface du t. I. Toutefois, le nom du fondateur de l’islam sumatranais,
d’après la Chronique, Merah Silu, rappelle le vocable Chulia donné au sud de
l’Inde aux shi’ites (voir chap. 2, n. 132).
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
si ce n’est que la première lettre est un fâ (f) et non un zâ (z). Ce ferd-
khâneh, ou demeure isolée, était la place où le lieutenant se reposait
pendant le jour ; car il est d’usage que le lieutenant du sultan se rende
dans la salle d’audience après l’aurore, et qu’il ne la quitte pas, si ce
n’est à la nuit close. Il en est de même des ministres et des principaux
commandants.
Le lieutenant du souverain tira du paquet : trois pagnes, dont l’un
était de pure soie, l’autre soie et coton, le troisième soie et lin ; trois
vêtements, appelés dans le pays habits de dessous, du genre des pa-
gnes ; trois vêtements de différentes sortes, nommés habits du milieu ;
trois vêtements du genre des manteaux, ou casaques de laine, dont
l’un était blanc, et trois turbans. Je revêtis un de ces pagnes, en place
de culottes, suivant l’habitude de ces peuples, et un vêtement de cha-
que genre. Mes compagnons prirent pour eux tout le reste. On apporta
ensuite des aliments, dont la plupart consistaient en riz ; puis, une
sorte de bière, enfin le bétel, ce qui indique que le moment est arrivé
de se retirer. Nous prîmes ce masticatoire, nous nous levâmes, et le
lieutenant nous imita.
Nous sortîmes de l’endroit des audiences, nous p298 montâmes à
cheval, et le lieutenant du sultan vint avec nous. On nous conduisit
dans un jardin entouré d’une enceinte de bois ; au milieu il y avait une
maison, aussi en bois, et dont le plancher était recouvert de ces tapis
de coton velus et à franges découpées appelés mokhmalât ; les uns
étaient teints, les autres ne l’étaient pas. On voyait dans cette demeure
des lits en bambou recouverts de courtes-pointes piquées de soie, de
couvertures légères et de coussins nommés 465 béouâlicht . Nous nous
assîmes dans cette maison avec le lieutenant. L’émir Daouléçah arri-
va, conduisant en présent deux femmes esclaves et deux serviteurs, ou
eunuques. Il me dit : « Le sultan te fait observer que ce présent est
dans la proportion de ses moyens, et non de ceux du sultan Moham-
med 466. » Alors le lieutenant sortit, l’émir Daouléçah resta en ma
compagnie.
Cet émir et moi nous nous connaissions, car il s’était rendu comme
envoyé chez le sultan de Dihly. Or je lui dis : « Quand verrai-je le
465 Pluriel de balicht (voir plus loin n. 44).
466 Muhammad Tughluk, de Dihli.