A Vant Propos
Des habitants de ces îles et de quelques-unes de leurs coutumes ; description de leurs demeures
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
On remarque encore, parmi les végétaux de ces îles, le tchou-
moûn 307 308 , le citronnier, le limonier et la colocasie . Les indigènes
préparent avec la racine de celle-ci une farine dont ils fabriquent une
espèce de vermicelle, qu’ils cuisent dans du lait de coco : c’est un des
mets les plus agréables qui existent ; je le goûtais fort, et j’en man-
geais.
DES HABITANTS DE CES ÎLES ET DE QUELQUES-UNES DE LEURS
COUTUMES ; DESCRIPTION DE LEURS DEMEURES
Les habitants des îles Maldives sont des gens probes, pieux, d’une
foi sincère, d’une volonté ferme ; leur nourriture est licite et leurs
prières sont exaucées. Quand un d’entre eux en rencontre un autre, il
lui dit : « Dieu est mon seigneur, Mohammed est mon prophète ; je
suis un pauvre ignorant. » Leurs corps sont faibles ; ils n’ont pas
l’habitude des combats ni de la guerre, et leurs armes, c’est la prière.
J’ordonnai un jour, en ce pays, de couper la main [droite] d’un vo-
leur ; plusieurs des indigènes qui se trouvaient dans la salle
d’audience s’évanouirent. Les voleurs de l’Inde ne les attaquent pas et
ne leur causent pas de frayeur ; car ils ont éprouvé que quiconque leur
prenait quelque p223 chose était atteint d’un malheur soudain. Quand
les navires ennemis viennent dans leur contrée, ils s’emparent des
étrangers qu’ils rencontrent ; mais ils ne font du mal à aucun des indi-
gènes. Si un idolâtre s’approprie quelque chose, ne fût-ce qu’un li-
mon, le chef des idolâtres le punit et le fait frapper cruellement, tant il
redoute les suites de cette action. S’il en était autrement, certes ces
gens-là seraient les plus méprisables des hommes aux yeux de leurs
agresseurs, à cause de la faiblesse de leurs corps. Dans chacune de
leurs îles, il y a de belles mosquées, et la plupart de leurs édifices sont
en bois.
307 Djamun en hindi. « Une autre petite graine est appelée bimby, elle ressemble
au millet avec la différence qu’elle est noire comme les grains du navet. Ces
graines sont semées et moissonnées deux fois par an. Ils en fabriquent une
sorte de farine, avec laquelle font un gruau mélangé avec du lait et du lait de
noix de coco, ainsi que des gâteaux, des beignets et autres choses » (PYRARD).
308 Appelée hittala-fu dans les Maldives (fu : farine).
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Ces insulaires sont des gens propres ; ils s’abstiennent de ce qui est
sale, et la plupart se lavent deux fois le jour, par mesure de propreté, à
cause de l’extrême chaleur du climat et de l’abondance de la transpira-
tion. Ils consomment beaucoup d’huiles de senteur, comme l’essence
de bois de sandal, etc., et s’oignent de musc apporté de Makdachaou.
C’est une de leurs coutumes, quand ils ont récité la prière de l’aurore,
que chaque femme vienne trouver son mari ou son fils, avec la boîte
au collyre, de l’eau de rose et de l’huile de musc 309 ; celui-ci s’enduit
les cils de collyre et se frotte d’eau de rose et d’huile de musc, de ma-
nière à polir son épiderme et à faire disparaître de son visage toute
trace de fatigue.
Le vêtement de ces gens-là consiste en pagnes ; ils en attachent un
sur leurs reins, au lieu de caleçon, et placent sur leur dos des étoffes
dites 310 alouilyâns , qui ressemblent à des ihrâms. Les uns portent un
turban, d’autres le remplacent par un petit mouchoir. Quand un
d’entre eux rencontre le kâdhi ou le prédicateur, il ôte de dessus ses
épaules son vêtement, se découvre le dos et accompagne ainsi ce fonc-
tionnaire jusqu’à ce qu’il soit arrivé à sa demeure. Une autre de leurs
coutumes, c’est p224 que, quand un d’entre eux se marie et qu’il se rend
à la demeure de sa femme, celle-ci étend, en son honneur, des étoffes
de coton depuis la porte de la maison jusqu’à celle de la chambre
[nuptiale] ; elle place sur ces étoffes des poignées de cauris, à droite et
à gauche du chemin qu’il doit suivre, et elle-même se tient debout à
l’attendre auprès de la porte de l’appartement. Lorsqu’il arrive près
d’elle, elle lui jette sur les pieds un pagne, que prennent ses serviteurs.
Si c’est la femme qui se rend à la demeure du mari, cette demeure est
tendue d’étoffes, et l’on y place des cauris ; la femme, quand elle ar-
rive près de son époux, lui jette le pagne sur les pieds 311. Telle est la
coutume de ces insulaires lorsqu’il s’agit de saluer le souverain ; il
309 Le texte arabe dit ghalia, ce qui serait un parfum composé de musc et d’ambre
gris, ce dernier étant abondant dans les îles.
310 Feliya : vêtement porté en général par les femmes et occasionnellement par les
militaires. Pour l’ihram, voir t. I, chap. 1, n. 20.
311 Il s’agit des deux formes de mariage, en cours au Ceylan, dans la société cin-
galaise, respectivement appelées bina et diga. Un mariage bina s’effectue
quand une femme possède une maison et des terres. L’époux est conduit à sa
maison, qui devient le domicile du couple. Dans la forme diga, le mari, étant
propriétaire de la maison et de la terre, devient également maître de la femme.
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leur faut absolument une pièce d’étoffe qui soit jetée dans ce moment-
là, ainsi que nous le dirons.
Leurs constructions sont en bois, et ils ont soin d’élever le plancher
des maisons à une certaine hauteur au-dessus du sol, par mesure de
précaution contre l’humidité, car le sol de leurs îles est humide. Voilà
de quelle manière ils s’y prennent : ils taillent des pierres, dont cha-
cune est longue de deux ou trois coudées, les placent sur plusieurs
rangs et mettent en travers des poutres de cocotier ; puis ils élèvent les
murailles avec des planches 312. Ils montrent en cela une adresse mer-
veilleuse. Dans le vestibule de la maison, ils construisent un apparte-
ment qu’ils appellent 313 mâlem , et où le maître du logis s’assied
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avec ses amis. Cette pièce a deux portes, l’une ouvrant sur le vestibule
et par où s’introduisent les étrangers, et l’autre, du côté de la maison,
par laquelle entre le propriétaire de celle-ci. Près de la chambre en
question, il y a une jarre pleine d’eau, une écuelle nommée oué-
lendj 314 et faite de l’écorce de la noix du cocotier. Elle a un manche
long de deux coudées, et l’on s’en sert pour puiser de l’eau dans les
puits, à cause de leur peu de profondeur.
Tous les habitants des Maldives, soit nobles, soit plébéiens, ont les
pieds nus. Les rues y sont balayées et bien propres ; des arbres les
ombragent et le promeneur s’y trouve comme dans un verger. Malgré
cela, il faut nécessairement que tout individu qui entre dans une mai-
son se lave les pieds avec l’eau qui se trouve dans la jarre placée près
du mâlem, et qu’il se les frotte avec un tissu grossier de 315 lîf mis en
cet endroit ; après quoi, il pénètre dans la maison. Chaque personne
qui entre dans une mosquée en use de même. C’est la coutume des
312 « Les maisons et les constructions du commun sont faites de bois du cocotier
[...], elles sont couvertes de feuilles du même arbre tressées par deux »
(PYRARD).
313 Ce mot n’a pas été identifié. « Leurs maisons sont mal construites et obscures,
possédant pour la plupart une seule petite fenêtre et souvent aucune [...] une
paroi près du milieu sépare la maison en deux pièces, une privé et l’autre ou-
verte aux visiteurs » (PYRARD). La pièce intérieure ou privée est appelée eteri-
gé, la pièce extérieure ou publique beru-gé.
314 Du cingalais valanda, bavard ; l’écuelle s’appelle doni dans la langue des
Maldives.
315 Appendice ou stipule qui enveloppe la base des pétioles des feuilles du dattier.
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indigènes, quand il leur arrive un vaisseau, que les 316 canâdirs , c’est-
à-dire les petites barques, s’avancent à sa rencontre, montées par les
habitants de l’île [voisine], lesquels portent du bétel et des caran-
bahs 317, c’est-à-dire des noix de coco vertes. Chacun d’eux offre cela
à qui il veut parmi les gens du vaisseau cet individu devient son hôte
et porte à sa maison les marchandises qui lui appartiennent, comme
s’il était un de ses proches. Quiconque, parmi ces nouveaux venus,
veut se marier en est le maître. Lorsqu’arrive le moment de son p226
départ, il répudie sa femme, car les habitantes des Maldives ne sortent
pas de leur pays. Quant à celui qui ne se marie pas, la femme dans la
maison de laquelle il se loge lui prépare des aliments, le sert et lui
fournit des provisions de route lors de son départ. En retour de tout
cela, elle se contente de recevoir de lui le plus petit cadeau. Le profit
du Trésor, que l’on appelle 318 bender , consiste dans le droit d’acheter
une certaine portion de toutes les marchandises à bord du vaisseau,
pour un prix déterminé, soit que la denrée vaille juste cela ou davan-
tage ; on nomme cela la loi du bender 319. Ce bender a dans chaque île
une maison de bois que l’on appelle 320 bédjensâr , où le gouverneur,
qui est le 321 cordouéry , rassemble toutes les marchandises ; il les
vend et les échange. Les indigènes achètent, avec des poulets, des po-
teries quand on leur en apporte ; une marmite se vend chez eux cinq
ou six poulets.
316 Pluriel de kundura. Les sources portugaises parlent des gundras des Maldives,
et les Cingalais appellent encore les navires maldiviens gundara.
317 Kuruba en langue maldive, kurumba en cingalais.
318 Bandar : port en persan ; mais aussi bhandara : trésor en sanscrit.
319 « Les revenus royaux se composent également de marchandises puisque tous
les navires qui y font escale s’adressent tout de suite [au roi] pour déclarer leur
cargaison ; ensuite il s’arrange à l’amiable avec eux sur un prix pour tout ce
qu’il veut prendre, et d’habitude il s’agit de la plus grande partie par la suite,
les habitants achètent le reste à un prix supérieur à celui payé par le roi, et le
roi distribue alors sa marchandise parmi les îles les plus riches aux prix qu’il
veut, et même s’ils n’ont pas besoin de ces biens, en les échangeant contre les
marchandises qu’ils lui plaisent et à la moitié de leur valeur » (PYRARD).
320 « Chaque île possède son entrepôt où les revenus du gouvernement sont em-
magasinés jusqu’à ce qu’ils soient transférés à Malé » (PYRARD). L’entrepôt
s’appelle varu-gé. Bedjansar est une forme de l’anglo-indien bankshall qui se-
ra en usage à une époque ultérieure.
321 Voir plus haut n. 153.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Les vaisseaux exportent de ces îles le poisson dont nous avons par-
lé, des noix de coco, des pagnes, des 322 ouilyâns et des turbans ; ces
derniers sont en coton. Ils exportent aussi des vases de cuivre, qui sont
très 323 communs chez les indigènes , des cauris et du kanbar : tel
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est le nom que l’on donne à l’enveloppe filamenteuse de la noix de
coco. Les indigènes lui font subir une préparation dans des fosses
creusées près du rivage, puis ils la battent avec des pics ; après quoi
les femmes la filent. On en fait des cordes pour coudre les planches
des vaisseaux, et on exporte ces cordages à la Chine, dans l’Inde et le
Yaman. Le kanbar vaut mieux que le chanvre. C’est avec des cordes
de ce genre que sont cousues les [planches des] navires de l’Inde et du
Yaman, car la mer des Indes est remplie de pierres, et si un vaisseau
joint avec des clous de fer venait à heurter contre un roc il serait rom-
pu ; mais, quand il est cousu avec des cordes, il est doué d’élasticité et
ne se brise pas.
La monnaie des habitants de ces îles consiste en cauris. On nomme
ainsi un animal [un mollusque] qu’ils ramassent dans la mer, et qu’ils
déposent dans des fosses creusées sur le rivage. Sa chair se consume
et il n’en reste qu’un os blanc. On appelle cent de ces coquillages
syâh, et sept cents, fâl ; douze mille se nomment cotta, et cent mille
bostoû 324. On conclut des marchés au moyen de ces cauris, sur le pied
de quatre bostoûs pour un dînâr d’or. Souvent ils sont à bas prix, de
sorte qu’on en vend dix bostoûs pour un dînâr. Les insulaires en ven-
dent aux habitants du Bengale pour du riz, car c’est aussi la monnaie
en usage chez ceux-ci. Ils en vendent également aux gens du Yaman,
qui les mettent dans leurs navires comme lest, en place de sable. Ces
cauris servent aussi de moyen d’échange aux nègres dans leur pays
natal 325 326 . Je les ai vu vendre, à Mâly et à Djoudjou , sur le pied
p228
de onze cent cinquante pour un dînâr d’or.
322 Voir plus haut n. 175.
323 Cette information paraît douteuse, elle n’est pas attestée par les autres sources.
324 Hiya (ou siya en cingalais), falé, kotté, basta.
325 « Les Hollandais font un commerce considérable avec les habitants des Mal-
dives pour ces petits coquillages appelés cauris où ils se trouvent en quantité
prodigieuse. [...] Mais ils sont surtout en circulation sur la côte d’Afrique et
particulièrement en Guinée où les nègres les tiennent au même rang que l’or
ou l’argent et les appellent bougies. [...] C’est la Compagnie hollandaise qui
approvisionne les nations européennes pour la plus grande partie de cette