A Vant Propos
Récit de mon arrivée près du sultan Ghiyâth eddîn
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
ficiers du sultan Mohammed ; puis il servit l’émir Hâdjy, fils du seiyd
sultan Djélâl eddîn. Enfin, il fut investi de la royauté. Avant cela, il
s’appelait Sirâdj eddîn ; mais à partir de son avènement il prit le nom
de Ghiyâth eddîn. Auparavant, le pays de Ma’bar avait été soumis à
l’autorité du sultan Mohammed, roi de Dihly. Dans la suite, mon
beau-père, le chérîf Djélâl eddîn Ahçân Châh 410, y excita un soulè-
vement et y régna pendant cinq ans, après quoi il fut tué et remplacé
par un de ses émirs, ’Alâ eddîn Odeïdjy 411, qui gouverna une année.
Au bout de ce temps, il se mit en marche pour combattre les infidèles,
leur prit des richesses considérables et d’amples dépouilles, et revint
dans ses États. L’année suivante, il fit une seconde expédition contre
les idolâtres, les mit en déroute et en massacra un grand nombre. Le
jour même où il leur fit éprouver ce désastre, le hasard voulut qu’il
retirât son casque de dessus sa tête, afin de boire ; une flèche lancée
par une main inconnue l’atteignit et il mourut sur-le-champ. On mit
sur le trône son gendre 412 Kothb eddîn , mais comme on n’ap-
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prouva pas sa conduite, on le tua au bout de quarante jours. Le sultan
Ghiyâth eddîn 413 fut investi de l’autorité ; il épousa la fille du sultan
et chérîf Djélâl eddîn, celle-là même dont j’avais épousé la sœur à Di-
hly.
RÉCIT DE MON ARRIVÉE PRÈS DU SULTAN GHIYÂTH EDDÎN
Lorsque nous parvînmes dans le voisinage de son campement, il
envoya à notre rencontre un de ses chambellans. Le sultan était assis
dans une tour de bois. C’est la coutume, dans toute l’Inde, que per-
sonne n’entre sans bottines chez le souverain. Or je n’en avais pas,
410 On ne connaît l’histoire éphémère du sultanat de Madura qu’à travers ce récit
d’Ibn Battûta ainsi que par quelques monnaies. Djalal al-din Ahsan se révolta
en 1334 (toujours d’après Ibn Battûta) et après l’expédition malheureuse de
Muhammad Tughluk réussit à se tailler un royaume dans l’extrême sud. Il a
régné jusqu’en 1339. Ibn Battûta a dû se marier avec sa fille quand il était à
Dihli (voir p. 83).
411 Ala al-din Udaidji régna, toujours d’après Ibn Battûta, de 1339 à 1441. Il a dû
se battre contre les Pandya, l’antique dynastie locale qui conservait toujours
une partie du territoire.
412 Qutb al-din Firuz Shah d’après ses monnaies.
413 Ghiyath al-din Muhammad Shah Damaghani (1341-1344).
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
mais un idolâtre m’en donna, quoiqu’il y eût en cet endroit un certain
nombre de musulmans. Je fus surpris que l’idolâtre eût montré plus de
générosité qu’eux. Je me présentai donc devant le sultan, qui
m’ordonna de m’asseoir, manda le kâdhi et pèlerin Sadr azzémân 414
Béhâ eddîn, et me logea dans trois tentes situées dans son voisinage.
Les habitants de ce pays appellent ces tentes 415 khiyâm . Le sultan
m’envoya des tapis, ainsi que les mets en usage dans le pays, c’est-à-
dire du riz et de la viande. La coutume en cet endroit consiste à servir
du lait aigri après le repas, ainsi qu’on fait dans nos contrées.
Après tout cela, j’eus une entrevue avec le sultan et lui proposai
l’affaire des îles Maldives et l’envoi d’une armée dans ces îles. Il for-
ma la résolution d’accomplir ce projet, et désigna pour cela des vais-
seaux. Il destina un présent à la souveraine des Maldives, des robes
d’honneur et des dons aux émirs et aux vizirs. Il me confia le soin de
rédiger son contrat de mariage avec la sœur de la sultane ; enfin, il
ordonna de charger trois p270 vaisseaux d’aumônes pour les pauvres
des îles et me dit : « Tu reviendras au bout de cinq jours. » L’amiral
Khodjah Serlec lui dit : « Il ne sera possible de se rendre dans les îles
Maldives qu’après trois mois révolus à partir de ce moment 416 » Le
sultan reprit en s’adressant à moi : « Puisqu’il en est ainsi, viens à Fat-
tan 417, afin que nous terminions cette expédition-ci, et que nous re-
tournions dans notre capitale de Moutrah 418 ; c’est de là que l’on par-
tira. » Je séjournai donc près de lui, et, en attendant, je mandai mes
concubines et mes camarades.
414 Le maître de l’époque, titre.
415 Pluriel de khaima.
416 C’est-à-dire en janvier (1345), début des moussons favorables pour une telle
expédition.
417 e Le port principal de Madura était jusqu’au début du XIV siècle Kaveripattam,
sur un des bras de la rivière Kaveri ; il a été détruit par une inondation à cette
époque. Il doit s’agir soit de cette ville, soit de Nagappattinam, située un peu
plus au sud.
418 Madura.