A Vant Propos
De la mort de ma fille, et de ce que l’on pratiqua à cette occasion
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Le lendemain, nous nous rendîmes à cheval au palais du sultan et
saluâmes le vizir, qui me donna deux sacs d’argent contenant chacun
mille dînârs en drachmes, et qui me dit : hâdhih ser chusti. La signifi-
cation de ces mots est : « voici pour laver ta tête 82 » ; il me fit aussi
cadeau d’une robe tissée avec des poils de chèvre très fins ; il inscrivit
sur un registre le nombre de tous mes compagnons, de mes serviteurs
et de mes esclaves, dont on fit quatre catégories. La première reçut
deux cents dînârs par personne ; la deuxième, cent cinquante ; la troi-
sième, cent ; la quatrième catégorie, soixante et quinze dînârs par per-
sonne. Le nombre total était de quarante individus environ, et le mon-
tant de la somme p109 qu’ils touchèrent fut de quatre mille dînârs et
plus. Après cela, on fixa la quantité des vivres que nous donnait le
souverain, savoir mille livres indiennes de farine, dont le tiers de mîrâ
ou fleur de farine, et les deux tiers avec du son, c’est-à-dire grossiè-
rement moulue ; mille livres de viande ; un nombre considérable de
livres de sucre, de beurre fondu, de 83 salîf et de noix d’arec, qu’à pré-
sent je ne me rappelle pas ; enfin mille feuilles de bétel. La livre in-
dienne en fait vingt de Barbarie et vingt-cinq d’Égypte. Les provisions
d’hospitalité reçues par Khodhâouend Zâdeh furent : quatre mille li-
vres de farine, autant de viande, et tout le reste en proportion.
DE LA MORT DE MA FILLE, ET DE CE QUE L’ON PRATIQUA À CETTE
OCCASION
Un mois et demi après être arrivé à Dihly, je perdis une fille âgée
d’un peu moins d’une année 84. La nouvelle en parvint au vizir, qui
ordonna de l’inhumer dans un ermitage qu’il avait fondé au-dehors de
la porte nommée Derouâzeh Bâlem, tout près du tombeau de notre
cheïkh Ibrâhîm alkoûnéouy : nous l’y enterrâmes. Le vizir écrivit au
sultan à ce sujet, et il en reçut une réponse le soir du second jour.
Pourtant, il y avait entre le lieu où le sultan se trouvait alors à la
chasse et la capitale la distance de dix jours de marche.
82 C’est-à-dire pour ses ablutions.
83 Il faut probablement lire saleb, boisson chaude et épaisse fabriquée à partir des
tubercules de certaines orchidées.
84 Il s’agit de la fille qui était née le jour de son arrivée au camp de Tarmashirin à
la mi-mars 1333, ce qui ramène son arrivée à Dihli au mois de janvier 1334.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Il est d’usage, chez les Indiens, de se rendre au tombeau du mort le
matin du troisième jour après son enterrement. Ils placent tout autour
de la tombe des tapis, des étoffes de soie, et, sur la sépulture même,
des fleurs, qu’on trouve dans l’Inde pendant toutes les saisons. Ce
sont, par exemple, des jasmins, des tubéreuses p110 ou fleurs jaunes,
des reïboûls, dont la couleur est blanche, et des roses musquées ou
églantines. Celles-ci sont de deux sortes ; les unes sont blanches et les
autres jaunes. Ils ornent aussi le tombeau de branches d’orangers et de
citronniers avec leurs fruits ; si ces derniers manquent, ils en attachent
avec des fils. On répand sur la sépulture des fruits secs, des noix de
coco ; les hommes se rassemblent, on apporte des exemplaires du Co-
ran, et ils lisent. Quand ils ont fini cette lecture, on sert le sirop dis-
sous dans l’eau, dont le public boit ; puis on verse sur chacun de
l’essence de roses en profusion. Enfin on distribue le bétel, et les as-
sistants se retirent.
Au matin du troisième jour depuis l’enterrement de cette petite
fille, je sortis de bonne heure, suivant l’habitude en pareil cas, et pré-
parai tout ce que je pus des choses susmentionnées. Je trouvai que le
vizir avait déjà donné l’ordre de disposer tous ces objets, et qu’il avait
fait élever une grande tente sur le tombeau. Étaient présents : le
chambellan Chams eddîn alfoûchendjy, que nous rencontrâmes dans
le Sind ; le kâdhi Nizhâm eddîn alacrouâny, et une multitude de per-
sonnes parmi les grands de la ville. Lorsque j’arrivai, lesdits person-
nages avaient déjà pris leurs places, le chambellan étant à leur tête, et
ils lisaient le Coran. Je m’assis avec mes camarades tout à côté de la
sépulture ; et, quand on eut fini de lire, les lecteurs du Coran récitèrent
quelques versets avec leurs belles voix. Le juge se leva, il fit l’oraison
funèbre de l’enfant décédée, et ensuite l’éloge du souverain.
L’assistance ayant entendu son nom, tout le monde fut debout et
s’inclina ; on s’assit de nouveau, et le juge fit une très belle prière. Le
chambellan et ses compagnons prirent des barils d’eau de rose, et ils
en répandirent sur les individus présents ; ils distribuèrent à la ronde
des coupes pleines d’une boisson préparée avec le sucre candi, et
après cela le bétel. Enfin, on apporta onze robes d’honneur, pour moi
et pour mes compagnons.
Le chambellan monta à cheval, et nous en fîmes autant avec lui,
pour nous rendre au palais du sultan, p111 où nous nous inclinâmes de-
vant le trône, selon l’usage. Je retournai chez moi, et, à peine arrivé,
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
on m’apporta des mets de la part de la mère du souverain ; il y avait
de quoi remplir ma maison et les logements de mes camarades. Ceux-
ci mangèrent tous ; il en fut ainsi des pauvres ; pourtant, il resta les
pains ronds, les pâtisseries et le sucre candi. Ces restes servirent en-
core durant plusieurs jours, et tout cela fut fait par ordre du sultan.
Quelque temps après, les pages de la Maîtresse de l’univers vinrent
de son palais chez moi avec un palanquin ; c’est une sorte de litière
qui sert pour transporter les femmes, et très souvent aussi les hommes.
Il ressemble à un trône, ou lit d’apparat, et sa partie supérieure est en
tresses de soie ou de coton, surmontées d’un bois (ou bâton pour pas-
ser les rideaux) pareil à celui qui se trouve chez nous sur les parasols.
Ce bois est recourbé, et il est fait avec la canne de l’Inde 85, pleine et
compacte. Huit hommes, divisés en deux moitiés, sont occupés tour à
tour à porter un de ces palanquins quatre se reposent, et quatre le por-
tent sur leurs épaules. Ces véhicules, dans l’Inde, font le même office
que les ânes en Égypte ; la plupart des gens vont et viennent par leur
moyen. Celui qui possède des esclaves se fait voiturer par eux ; celui
qui n’en a pas loue des hommes pour le porter. On trouve toujours un
petit nombre de ceux-ci dans la ville, qui stationnent dans les marchés,
à la porte du sultan, et même aux portes des citadins, pour se louer.
Les palanquins qui sont à l’usage des femmes sont recouverts d’un
rideau de soie ; ainsi était celui que les pages ou eunuques avaient
amené du palais de la mère du sultan.
Ils y firent monter mon esclave, c’est-à-dire la mère de la petite
fille défunte ; je la fis accompagner par une esclave turque, que
j’envoyai en cadeau [à la mère du sultan]. L’esclave mère de l’enfant
ci-dessus resta absente avec eux une nuit ; elle rentra le lendemain.
Les pages lui avaient donné mille dînârs en drachmes, des p112 brace-
lets d’or enrichis de pierres précieuses, un croissant en or, orné aussi
de pierres fines, une chemise de lin brodée d’or, une robe de soie
chamarrée d’or, et un coffre avec des vêtements. Quand je vis toutes
ces choses, je les donnai à mes compagnons, et aux marchands mes
créanciers, comme une garantie personnelle et une sauvegarde de mon
honneur ; car les nouvellistes écrivaient au sultan tout ce qui me
concernait.
85 Le bambou.