A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 31 sur 166

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A Vant Propos

Du départ du sultan pour la chasse, de ma sortie avec lui, et de ce que je fis dans cette circonstance

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

DU DÉPART DU SULTAN POUR LA CHASSE, DE MA SORTIE AVEC LUI, ET

DE CE QUE JE FIS DANS CETTE CIRCONSTANCE

 

Lorsque l’empereur se rendit à la chasse, je partis avec lui sans au-

cun délai. J’avais déjà préparé tout ce qui était nécessaire, me confor-

mant aux habitudes du peuple de l’Inde. J’avais acheté une sérâtcheh,

petit palais, tentes, appelée aussi afrâdj, et qu’on peut librement dres-

ser dans ce pays-là. Tout grand personnage doit en être pourvu ; celle

du sultan se distingue des autres, car elle est rouge, tandis que les sé-

râtchehs des sujets sont blanches, et brodées de bleu. Je fis emplette

du saïouân, toile, tente, duquel on se sert pour ombrager l’intérieur de

la sérâtcheh, et qu’on élève sur deux grands piliers. Le tout est porté

sur les épaules par des hommes qui sont nommés alcaïouâniyahs.

C’est l’usage, dans l’Inde, que chaque voyageur loue de ces caïouâ-

niyahs dont nous venons de parler. Il doit louer aussi des gens qui

fournissent l’herbe pour la pâture des bêtes de somme, car les Indiens

ne leur donnent point à manger de la paille. Il doit louer encore des

cohâroûrs 104, qui portent les ustensiles de cuisine ; des individus pour

p128 le porter lui-même dans le palanquin, duquel nous avons parlé

précédemment, et pour transporter celui-ci quand il est vide ; des far-

râchs, valets, qui dressent les tentes, y étendent des tapis, et chargent

les fardeaux sur les chameaux ; enfin, des déouâdaouiyahs, ou cou-

reurs, dont l’office est de marcher devant le voyageur, et de tenir à la

main les flambeaux dans la nuit. Je me procurai, pour ma part, tout ce

qu’il me fallait de gens, et fis parade de vigueur et de décision ; je sor-

tis le jour même du départ du souverain, tandis que les autres person-

nes de sa suite restèrent encore à Dihly deux ou trois jours après qu’il

fut parti.

 

Le jour de sa sortie, le sultan monta sur un éléphant, lorsque la

prière de l’après-midi fut accomplie. Il fit cela dans le but d’examiner

où en étaient les gens [de la cour], et de connaître ceux qui s’étaient

hâtés de sortir et ceux qui avaient tardé. Il s’assit d’abord à l’extérieur

des tentes, sur un fauteuil ; j’arrivai, je saluai, et me tins debout à ma

place, sur la droite. Le souverain m’envoya le grand roi Kaboûlah

serdjâmadâr, gardien en chef de la garde-robe, ou celui qui est occupé

à écarter de lui les mouches, et m’ordonna de m’asseoir, par une fa-

 

104 Kahars : porteurs d’eau.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

veur particulière. Personne, excepté moi, ne s’assit à cette occasion.

On amena l’éléphant, contre lequel on appuya une échelle, et le sultan

le monta. On mit le parasol sur la tête du monarque, qui partit en

compagnie de ses intimes ; il circula une heure, puis il revint aux ten-

tes.

 

Il est d’usage, quand le sultan monte à cheval, que les comman-

dants en fassent tous autant, en foule, chacun d’eux à la tête de ses

troupes, avec ses drapeaux, ses tambours, ses trompettes et ses haut-

bois. Tout cela est nommé dans l’Inde almérâtib, degrés, dignités, in-

signes. Devant le sultan ne marchent à cheval que les chambellans, les

musiciens, les timbaliers qui portent au cou de petites timbales, et les

joueurs de hautbois. Il y a à la droite du souverain environ quinze

hommes, et à sa gauche un pareil nombre. Ce sont les grands juges, le

vizir, quelques commandants principaux, et quelques-uns p129 des per-

sonnages illustres, ou étrangers ; je me trouvais, moi, parmi ceux qui

étaient à droite. En avant du sultan sont ceux qui vont à pied, et les

guides ; derrière lui, ses drapeaux, qui sont en soie chamarrée d’or, les

tambours portés par des chameaux ; puis viennent ses mamloûcs, les

personnes de son intimité, enfin les commandants et la multitude.

 

Personne ne sait où l’on fera halte. Quand le sultan passe dans un

lieu où il lui plaît de camper, il ordonne qu’on s’arrête, et nul ne

dresse sa tente avant celle du souverain. Alors les individus chargés

du campement font descendre chacun à sa place convenable. Sur ces

entrefaites, le monarque s’établit près d’une rivière ou entre des ar-

bres, où on lui apporte de la viande de brebis, des poulets gras, des

grues et autre gibier. Les fils des grands dignitaires arrivent, tenant

tous à la main une broche ; ils allument le feu et font rôtir ces viandes.

On prépare pour le monarque une petite tente, et les favoris qui sont

avec lui s’asseyent à l’extérieur ; on apporte les mets, et le sultan fait

venir qui lui convient pour manger avec lui.

 

Un jour que l’empereur était dans sa petite tente, il demanda qui se

trouvait au-dehors. Le seigneur Nâssir eddîn Mothahher alaouhéry, un

de ses commensaux, lui dit : « Il y a là un tel, le Barbaresque, qui

n’est pas content. — Pourquoi cela ? » demanda le sultan. Mothahher

répondit : « A cause de la dette qu’il a, et parce que ses créanciers in-

sistent pour être payés. Le Maître du monde avait ordonné au vizir de

lui payer cette somme, mais il partit sans le faire. S’il plaisait à notre

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maître de prescrire aux créanciers d’attendre l’arrivée du vizir, ou bien

de donner l’ordre pour qu’ils fussent satisfaits ? » Le roi Daoulet

châh 105 était présent, et le sultan l’appelait « mon oncle ». Il dit : « Ô

Maître du monde ! toute la journée ce Barbaresque nous parle en

arabe, et je ne sais pas ce que cela signifie. O toi, mon maître, Nâssir

eddîn, sais-tu ce qu’il dit ? » Son but était de lui faire p130 répéter ces

choses. Il répondit : « Il parle au sujet des dettes qu’il a contractées. »

Le sultan reprit : « Lorsque nous serons rentrés à Dihly, va toi-même,

ô oûmâr, au Trésor, et donne cette somme à l’Arabe. » Le mot oûmâr

signifie « oncle paternel ». Khodhâouend Zâdeh était aussi présent, et

il dit : « O Maître du monde, ce voyageur dépense considérablement,

et je l’ai vu dans notre pays, chez le sultan Thermachîrîn. » Après

cette conversation, le souverain me fit venir pour manger avec lui, et

je ne savais rien de ce qui s’était passé. Quand je sortis, le seigneur

Nâssir eddîn me dit : « Remercie le roi Daoulet châh. » Celui-ci me

dit de son côté : « Remercie Khodhâouend Zâdeh. »

 

Un de ces jours pendant lesquels nous étions à la chasse avec le

sultan, celui-ci monta à cheval dans le campement ; son chemin était

de passer par l’endroit où j’étais logé. Je me trouvais avec lui à l’aile

droite, mes camarades faisaient partie de l’arrière-garde ou escorte.

Près de ma sérâtcheh, j’avais de petites tentes, à côté desquelles mes

compagnons s’arrêtèrent et saluèrent le monarque. Il envoya ’Imâd

almolc et le roi Daoulet châh pour savoir à qui appartenaient les tentes

et la sérâtcheh. On leur dit : « A un tel », et ils rapportèrent ce détail

au sultan, qui sourit. Le jour d’après, l’ordre me fut signifié de retour-

ner dans la capitale, de même que Nâssir eddîn Mothahher alaouhé-

ry 106 , le fils du juge du Caire, et le roi Sabîh. On nous donna à tous

des robes d’honneur, et nous retournâmes à Dihly.

 

105 Mort de la peste au Telingana (voir p. 80).

106 Ce personnage, déjà mentionné au t. I comme chef des chérifs de Nadjaf en

Irak, est cité au t. II, p. 355 comme possesseur du village de Palam à l’ouest de

Dihli et également mentionné pendant la révolte d’Ain al-Mulk p, 87.