A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 53 sur 166

Pages du PDF

A Vant Propos

Description du marché des chanteurs

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

le nom de 193 sâha , mot dont le singulier est sâh, et ils ressemblent aux

Câremis de l’Égypte 194.

 

On trouve à Daoulet Abâd des raisins et des grenades ; la récolte de

ces fruits a lieu deux fois chaque p179 année. Cette place est au nombre

des villes les plus importantes et les plus considérables, en ce qui re-

garde les taxes et l’impôt foncier, et cela à cause de sa nombreuse po-

pulation et de l’étendue de son territoire. On m’a raconté qu’un certain

Hindou prit à ferme, moyennant dix-sept coroûrs, les contributions de

la ville et celles de son district. Ce dernier s’étend, ainsi que nous

l’avons dit, l’espace de trois mois de marche. Quant au coroûr, il

équivaut à cent lacs, et un de ces derniers, à cent mille dînârs. Mais

l’Hindou ne satisfit pas à ses engagements ; un reliquat demeura à sa

charge, ses trésors furent saisis et lui-même fut écorché.

 

DESCRIPTION DU MARCHÉ DES CHANTEURS

 

Il y a dans la ville de Daoulet Abâd un marché pour les chanteurs

et les chanteuses. Ce marché, que l’on appelle Tharb Abâd 195 est au

nombre des plus beaux et des plus grands qui existent. Il a beaucoup

de boutiques, dont chacune a une porte qui aboutit à la demeure de

son propriétaire ; indépendamment de cette porte, la maison en a une

autre. La boutique est décorée de tapis, et au milieu d’elle s’élève une

espèce de grand lit, sur lequel s’assied ou se couche la chanteuse.

Celle-ci est ornée de toute espèce de bijoux, et ses suivantes agitent

son lit [ou hamac]. Au centre du marché, il y a un grand pavillon, gar-

ni de tapis et doré, où vient s’asseoir tous les jeudis, après la prière de

quatre heures du soir, le chef des musiciens, ayant devant lui ses servi-

teurs et ses esclaves. Les chanteuses arrivent troupe par troupe, chan-

tent et dansent en sa présence, jusqu’au moment du coucher du soleil ;

après quoi il s’en retourne.

 

Dans ce marché, il y a des mosquées destinées à la prière, et où des

chapelains récitent l’oraison dite térâouîh, durant le mois de ramad-

 

193 Du sanskrit sarthavaha ; ce nom désigne encore la caste des marchands.

194 Corporation de marchands égyptiens s’occupant principalement du commerce

des épices.

195 Le Séjour de l’allégresse.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

hân. Un certain souverain des Hindous idolâtres, toutes les fois qu’il

passait p180 par ce marché, descendait dans son pavillon et les musi-

ciennes chantaient en sa présence. Un certain sultan des musulmans

agissait de même.

 

De cet endroit, nous nous rendîmes à la ville de Nadharbâr 196, qui

est petite, et habitée par les Mahrattes. Ceux-ci sont des ouvriers ex-

cellents dans les arts mécaniques ; les médecins, les astrologues et les

nobles Mahrattes s’appellent brahmanes, et aussi 197 kchatrias . Ils se

nourrissent de riz, de légumes et d’huile de sésame, car ils ne veulent

pas tourmenter les animaux, ni les égorger ; et ils se lavent avant de

manger, comme on se purifie [chez nous] d’une pollution. Ils ne se

marient pas avec leurs parentes, à moins qu’il n’y ait entre chacun des

conjoints sept degrés de parenté. Ils ne boivent pas de vin, car ce se-

rait à leurs yeux le plus grand des vices ; il en est de même, dans toute

l’Inde, chez les musulmans : chacun de ceux-ci qui boit du vin est pu-

ni de quatre-vingts coups de fouet, et mis en prison pendant trois mois

dans une fosse, qu’on ne lui ouvre qu’au moment des repas.

 

De Nadharbâr, nous allâmes à Sâghar 198, grande ville, située sur

un fleuve considérable, appelé du même nom. Près des rives de ce

fleuve, on voit des roues hydrauliques et des vergers, où croissent des

manguiers, des bananiers et des cannes à sucre. Les habitants de cette

ville sont des gens de bien, des hommes pieux et honnêtes, et tous leur

actes sont dignes d’approbation. Ils ont p181 des vergers où se trouvent

des ermitages, destinés aux voyageurs. Quiconque fonde un ermitage

lui lègue un verger et en donne la surveillance à ses enfants. Si ces

derniers ne laissent pas de postérité, la surveillance passe aux juges.

La population de Sâghar est très considérable ; les étrangers s’y ren-

dent, afin de participer aux mérites de ses habitants, et parce qu’elle

est exempte de taxes et d’impôts.

 

196 Si l’objectif premier de l’itinéraire d’Ibn Battûta était Cambay (Khambhat), au

fond du golfe du même nom, Dawlatabad, situé bien plus au sud-est, constitue

un détour considérable, probablement motivé par la nomination du cadi de

cette ville comme membre suppléant de l’ambassade. Nandurbar se trouve au

sud de la rivière Tapti, à mi-chemin entre Dawlatabad et Cambay.

197 Il s’agit évidemment des deux premières castes hindoues, celle des prêtres et

celle des guerriers.

198 e Saugar, en aval sur la rivière Tapti. Elle a dû être remplacée après le XVI siè-

cle par Surat, qui supplanta aussi Cambay.