A Vant Propos
De notre arrivée au palais de la mère du sultan, et mention des vertus de cette princesse
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
Boghâ 78 79 , Mélic Zâdeh, fils de la sœur de Khodhâouend Zâdeh , en-
fin, par Badr eddîn alfassâl.
Ayant franchi la troisième porte, nous aperçûmes la grande salle de
réception appelée Hézâr ostoûn, ce qui veut dire Mille Colonnes 80 ;
c’est là que le monarque tient ses audiences publiques. Alors le vizir
s’inclina au point que sa tête toucha presque le sol ; nous saluâmes en
nous prosternant, et nous touchâmes la terre avec nos doigts. Le lieu
vers lequel nous nous inclinions était celui où se trouvait le trône du
sultan, et tous ceux qui étaient avec moi saluèrent de ladite manière.
Cette cérémonie étant accomplie, les officiers crièrent à haute voix
« Au nom de Dieu ! », et nous sortîmes.
DE NOTRE ARRIVÉE AU PALAIS DE LA MÈRE DU SULTAN,
ET MENTION DES VERTUS DE CETTE PRINCESSE
La mère du sultan est nommée la Maîtresse de l’univers, et c’est
une des femmes les plus vertueuses ; elle est très charitable, et a fondé
beaucoup d’ermitages qui donnent à manger aux voyageurs ; elle est
aveugle, et voici l’origine de cette infirmité. Lorsque son fils com-
mença à régner, elle reçut la visite de toutes les princesses, p106 ainsi
que des filles des grands dignitaires et des émirs, mises d’une manière
pompeuse. Elles s’inclinèrent devant la mère du sultan, qui était assise
sur un trône d’or, incrusté de pierres précieuses. Ce fut alors qu’elle
perdit subitement la vue ; on la traita de plusieurs manières, mais ce
fut sans profit. Son fils a pour elle un respect extraordinaire : un
exemple de cela, c’est qu’une fois sa mère voyagea avec lui et qu’il
fut de retour un certain espace de temps avant elle. Quand elle arriva,
il alla à sa rencontre, descendit de son cheval, baisa le pied de sa
78 Ces deux personnages sont également mentionnés à Multan (t. II, p. 340) et
plus loin p. 117, sans plus.
79 Il s’agit apparemment de deux personnages différents. Le premier, déjà men-
tionné à Multan, sera qualifié plus loin (p. 117) de « Tirmidhi », originaire de
Tirmidh, comme les Khudawandzade tandis que le neveu des Khudawandzade
est le dénommé Emir Bakht, qui recevra le titre de chérif al-Mulk, plusieurs
fois mentionné. Après une disgrâce passagère, il devient favori et gendre du
souverain. Il est nommé à Tchendiri et ensuite chargé de pacifier Cambay
pendant la première révolte du Gudjarat.
80 Voir t. II, chap. 7, n. 5.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
mère, laquelle se trouvait dans une litière, où tout le monde pouvait
l’apercevoir.
Pour revenir à notre sujet, lorsque nous sortîmes du palais du sul-
tan, le vizir se rendit avec nous à Bâb assarf, que les Indiens nomment
la Porte du harem ; c’est l’habitation de la Maîtresse de l’univers. Ar-
rivés à sa porte, nous quittâmes nos montures ; chacun de nous, sui-
vant ses moyens, avait apporté un cadeau pour la princesse. Le grand
juge des mamloûcs, Camâl eddîn, fils de Borhân eddîn, était entré
avec nous ; il salua en s’inclinant, quand il fut arrivé à la porte ; le vi-
zir en fit autant, et nous les imitâmes. Le secrétaire, placé à la porte de
la princesse, prit note de nos présents ; une troupe de pages ou eunu-
ques, sortirent, et leurs chefs se dirigèrent vers le vizir, avec lequel ils
parlèrent en secret ; ils retournèrent dans le château, ils revinrent vers
le vizir et ils se rendirent encore une fois dans le château. Nous étions
debout pendant tout ce temps ; mais ensuite on nous fit asseoir sur un
banc.
On apporta des mets dans des vases d’or, que les Indiens appellent
suïuns, et qui ressemblent à nos chaudrons ; ils sont pourvus de sup-
ports d’or, sur lesquels on les pose, et qui sont nommés subucs. On
apporta aussi des coupes pour boire, des plats et des aiguières, le tout
en or. Les aliments furent disposés sur deux nappes ou tables, à deux
rangs chacune ; à la tête de chaque rangée se trouvait le principal per-
sonnage parmi les individus présents. Quand nous nous avançâmes
pour p107 manger, les chambellans et les officiers s’inclinèrent et nous
leur rendîmes le salut. On servit le sorbet, que nous bûmes, et les
chambellans dirent : « Au nom de Dieu ! » Nous mangeâmes, et puis
on distribua une sorte de bière, ainsi que du bétel, et les chambellans
s’écrièrent : « Au nom de Dieu ! » Nous nous inclinâmes tous. Alors
on nous dit de nous rendre dans un endroit qu’on nous indiqua, et l’on
nous donna des robes d’honneur en soie chamarrées d’or. Nous fûmes
conduits à la porte du palais, où nous nous inclinâmes ; les chambel-
lans dirent : « Au nom de Dieu ! » Le vizir se tint debout et nous fî-
mes comme lui. On tira de l’intérieur du château un coffre contenant
des habillements non cousus. Il y en avait en soie, en lin, en coton, et
nous en reçûmes chacun notre part. Après, on apporta un grand plat en
or, contenant des fruits secs, puis un autre avec du sirop, et un troi-
sième, où était du bétel.