A Vant Propos
De la souveraine de ces îles
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
grand ». Je vis des enfants portant sur leur tête des Corans et des
femmes qui frappaient dans des bassins et des vases de cuivre. Je fus
étonné de leur action et je dis : « Que vous est-il donc arrivé ? » On
me répondit : « Est-ce que tu ne vois pas la mer ? » Je la regardai et
découvris une espèce de grand vaisseau, paraissant plein de lampes et
de réchauds. On me dit : « C’est le démon ; il a coutume p233 de se
montrer une fois par mois. Mais, dès que nous avons fait ce que tu as
vu, il s’en retourne et ne nous cause pas de dommage. »
DE LA SOUVERAINE DE CES ÎLES
Une des merveilles des îles Maldives, c’est qu’elles ont pour sou-
verain une femme, qui est Khadîdjah 334, fille du sultan Djélâl eddîn
’Omar, fils du sultan Salâh eddîn Sâlih Albendjâly 335. La royauté a
appartenu d’abord à son aïeul, puis à son père, et lorsque ce dernier
fut mort, son frère Chihâb eddîn devint roi 336. Il était en bas âge, et le
vizir ’Abd Allah, fils de Mohammed Alhadhramy, épousa sa mère et
s’empara de l’autorité sur lui. C’est le même personnage qui épousa la
sultane Khadîdjah, après la mort de son premier mari, le vizir Djémâl
eddîn, ainsi que nous le raconterons 337. Quand Chihâb eddîn parvint à
l’âge viril, il chassa son beau-père, le vizir ’Abd Allah, et l’exila dans
les îles de Souweïd. Il resta seul maître du pouvoir, choisit pour vizir
un de ses affranchis nommé ’Aly Calaky 338, qu’il destitua au bout de
334 Khadidja, de son nom local Rehendi Kambadikilage, a régné selon la chroni-
que trois fois : 1347-1362, 1364-1373 et 1376-1379. Il est évident que pour
faire correspondre ces dates à celles des visites d’Ibn Battûta il faut les faire
reculer de quelques années.
335 Djalal al-din Omar est l’Umaru-viru des chroniques (1306-1340) Salah al-din
Ali doit être le roi anonyme qui régna de 1293 à 1301.
336 1340-1347.
337 Djamal al-din doit être le Muhammad Djamil de la chronique, premier mari de
Khadidja qui aurait régné de 1362 à 1364. Comme Ibn Battûta place sa mort
en 1344 (voir plus loin p. 254), les dates de la chronique devraient être alors
reculées de vingt ans. Le deuxième mari de Khadidja, appelé Abdallah Kilagé
par la chronique, régna de 1373 à 1376, toujours selon les sources maldivien-
nes.
338 Kalege : titre. « Quilague, qu’on pourrait appeler lieutenant général du roi
parce qu’il est après le roi et pendant son absence le personnage le plus puis-
sant du gouvernement et de l’État » (PYRARD).
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
trois années et qu’il exila à Souweïd 339. On racontait du sultan
p234
Chihâb eddîn qu’il allait trouver nuitamment les femmes des fonc-
tionnaires de son royaume et de ses courtisans. On le déposa à cause
de cela et on le déporta dans la région d’Hélédoutény 340 ; puis on y
envoya quelqu’un qui le tua.
Il ne restait plus de la famille royale que les sœurs du défunt, Kha-
dîdjah, qui était l’aînée, Miryam et Fathimah 341. Les indigènes élevè-
rent à la souveraineté Khadîdjah, qui était mariée à leur prédicateur
Djémâl eddîn 342. Ce dernier devint vizir et maître de l’autorité, et
promut son fils Mohammed 343 à l’emploi de prédicateur en sa place ;
mais les ordres ne sont promulgués qu’au nom de Khadîdjah. On les
trace sur des feuilles de palmier, au moyen d’un fer recourbé qui res-
semble à un couteau. On n’écrit sur du papier que des Corans et les
traités scientifiques. Le prédicateur fait mention de la sultane le ven-
dredi et d’autres jours. Voici en quels termes il s’exprime : « Mon
Dieu, secours ta servante, que tu as préférée, dans ta science, aux au-
tres mortels, et dont tu as fait l’instrument de ta miséricorde envers
tous les musulmans, c’est-à-dire la sultane Khadîdjah, fille du sultan
Djélâl eddîn, fils du sultan Salâh eddîn. »
Lorsqu’un étranger arrive chez ce peuple et qu’il se rend à la salle
d’audience, que l’on nomme dâr, la coutume exige qu’il emporte avec
lui deux pagnes. Il fait une salutation du côté de la sultane et jette un
des deux pagnes ; puis il salue son vizir, qui est aussi son mari, Djé-
mâl eddîn, et jette le second. L’armée de cette souveraine se compose
d’environ mille hommes d’entre les étrangers ; quelques-uns des sol-
dats sont des indigènes. Ils viennent chaque jour à la salle d’audience,
saluent et p235 s’en retournent. Leur solde consiste en riz, qui leur est
fourni sur le bender 344 tous les mois. Lorsque le mois est terminé, ils
339 Voir n. 165 ci-dessus.
340 Appelée plus haut Hélédommety (voir n. 161 ci-dessus).
341 D’après la chronique, une sœur de Khadidja appelée de son nom local, Rada-
fati Kambadikilage, lui succéda en 1379 et régna pendant quelques mois. Il
doit s’agir de l’une des deux sœurs citées par Ibn Battûta.
342 En 1362 selon la chronique, donc en 1342.
343 Celui-ci sera marié à Radafati et lui succédera en 1379 ; il régnera jusqu’en
1383, selon la chronique.
344 Voir plus haut p, 227 et n. 183.