A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 78 sur 166

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A Vant Propos

De la souveraine de ces îles

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

grand ». Je vis des enfants portant sur leur tête des Corans et des

femmes qui frappaient dans des bassins et des vases de cuivre. Je fus

étonné de leur action et je dis : « Que vous est-il donc arrivé ? » On

me répondit : « Est-ce que tu ne vois pas la mer ? » Je la regardai et

découvris une espèce de grand vaisseau, paraissant plein de lampes et

de réchauds. On me dit : « C’est le démon ; il a coutume p233 de se

montrer une fois par mois. Mais, dès que nous avons fait ce que tu as

vu, il s’en retourne et ne nous cause pas de dommage. »

 

DE LA SOUVERAINE DE CES ÎLES

 

Une des merveilles des îles Maldives, c’est qu’elles ont pour sou-

verain une femme, qui est Khadîdjah 334, fille du sultan Djélâl eddîn

’Omar, fils du sultan Salâh eddîn Sâlih Albendjâly 335. La royauté a

appartenu d’abord à son aïeul, puis à son père, et lorsque ce dernier

fut mort, son frère Chihâb eddîn devint roi 336. Il était en bas âge, et le

vizir ’Abd Allah, fils de Mohammed Alhadhramy, épousa sa mère et

s’empara de l’autorité sur lui. C’est le même personnage qui épousa la

sultane Khadîdjah, après la mort de son premier mari, le vizir Djémâl

eddîn, ainsi que nous le raconterons 337. Quand Chihâb eddîn parvint à

l’âge viril, il chassa son beau-père, le vizir ’Abd Allah, et l’exila dans

les îles de Souweïd. Il resta seul maître du pouvoir, choisit pour vizir

un de ses affranchis nommé ’Aly Calaky 338, qu’il destitua au bout de

 

334 Khadidja, de son nom local Rehendi Kambadikilage, a régné selon la chroni-

que trois fois : 1347-1362, 1364-1373 et 1376-1379. Il est évident que pour

faire correspondre ces dates à celles des visites d’Ibn Battûta il faut les faire

reculer de quelques années.

335 Djalal al-din Omar est l’Umaru-viru des chroniques (1306-1340) Salah al-din

Ali doit être le roi anonyme qui régna de 1293 à 1301.

336 1340-1347.

337 Djamal al-din doit être le Muhammad Djamil de la chronique, premier mari de

Khadidja qui aurait régné de 1362 à 1364. Comme Ibn Battûta place sa mort

en 1344 (voir plus loin p. 254), les dates de la chronique devraient être alors

reculées de vingt ans. Le deuxième mari de Khadidja, appelé Abdallah Kilagé

par la chronique, régna de 1373 à 1376, toujours selon les sources maldivien-

nes.

338 Kalege : titre. « Quilague, qu’on pourrait appeler lieutenant général du roi

parce qu’il est après le roi et pendant son absence le personnage le plus puis-

sant du gouvernement et de l’État » (PYRARD).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

trois années et qu’il exila à Souweïd 339. On racontait du sultan

p234

Chihâb eddîn qu’il allait trouver nuitamment les femmes des fonc-

tionnaires de son royaume et de ses courtisans. On le déposa à cause

de cela et on le déporta dans la région d’Hélédoutény 340 ; puis on y

envoya quelqu’un qui le tua.

 

Il ne restait plus de la famille royale que les sœurs du défunt, Kha-

dîdjah, qui était l’aînée, Miryam et Fathimah 341. Les indigènes élevè-

rent à la souveraineté Khadîdjah, qui était mariée à leur prédicateur

Djémâl eddîn 342. Ce dernier devint vizir et maître de l’autorité, et

promut son fils Mohammed 343 à l’emploi de prédicateur en sa place ;

mais les ordres ne sont promulgués qu’au nom de Khadîdjah. On les

trace sur des feuilles de palmier, au moyen d’un fer recourbé qui res-

semble à un couteau. On n’écrit sur du papier que des Corans et les

traités scientifiques. Le prédicateur fait mention de la sultane le ven-

dredi et d’autres jours. Voici en quels termes il s’exprime : « Mon

Dieu, secours ta servante, que tu as préférée, dans ta science, aux au-

tres mortels, et dont tu as fait l’instrument de ta miséricorde envers

tous les musulmans, c’est-à-dire la sultane Khadîdjah, fille du sultan

Djélâl eddîn, fils du sultan Salâh eddîn. »

 

Lorsqu’un étranger arrive chez ce peuple et qu’il se rend à la salle

d’audience, que l’on nomme dâr, la coutume exige qu’il emporte avec

lui deux pagnes. Il fait une salutation du côté de la sultane et jette un

des deux pagnes ; puis il salue son vizir, qui est aussi son mari, Djé-

mâl eddîn, et jette le second. L’armée de cette souveraine se compose

d’environ mille hommes d’entre les étrangers ; quelques-uns des sol-

dats sont des indigènes. Ils viennent chaque jour à la salle d’audience,

saluent et p235 s’en retournent. Leur solde consiste en riz, qui leur est

fourni sur le bender 344 tous les mois. Lorsque le mois est terminé, ils

 

339 Voir n. 165 ci-dessus.

340 Appelée plus haut Hélédommety (voir n. 161 ci-dessus).

341 D’après la chronique, une sœur de Khadidja appelée de son nom local, Rada-

fati Kambadikilage, lui succéda en 1379 et régna pendant quelques mois. Il

doit s’agir de l’une des deux sœurs citées par Ibn Battûta.

342 En 1362 selon la chronique, donc en 1342.

343 Celui-ci sera marié à Radafati et lui succédera en 1379 ; il régnera jusqu’en

1383, selon la chronique.

344 Voir plus haut p, 227 et n. 183.