A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 72 sur 166

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A Vant Propos

Anecdote

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

ANECDOTE

 

On m’a raconté que le souverain de Caoulem monta un jour à che-

val pour se promener hors de cette ville. Or son chemin passait entre

des jardins, et il avait avec lui le mari de sa fille, qui était un fils de

roi. Ce personnage ramassa une mangue, qui était tombée hors d’un

des jardins. Le sultan avait les yeux sur lui ; il ordonna à l’instant de

lui fendre le ventre et de partager son corps en deux ; une moitié fut

mise sur une croix, à la droite du chemin, et l’autre à la gauche. La

mangue fut divisée en deux moitiés, dont chacune fut placée au-

dessus d’une portion du cadavre. Ce dernier fut laissé là pour servir

d’exemple aux regardants 272.

 

HISTORIETTE

 

Parmi les événements analogues qui arrivèrent à Calicut se trouve

le suivant : le neveu du lieutenant du souverain prit, par force, une

épée qui appartenait à un marchand musulman. Celui-ci se plaignit à

l’oncle du coupable, et en reçut la promesse qu’il s’occuperait de son

affaire. Là-dessus, le dignitaire s’assit à la porte de sa maison. Tout à

coup, il aperçoit son neveu portant au côté cette épée ; il l’appelle, et

lui dit : « Ceci est le sabre du musulman. — Oui, répond le neveu. —

Le lui as-tu acheté ? reprend son oncle. — Non », répliqua le jeune

homme. Alors le vice-roi dit à ses satellites : « Saisissez-le. » Puis il

ordonna de lui couper le col avec cette même épée.

 

Je passai quelque temps à Caoulem, dans l’ermitage du cheïkh

Fakhr eddîn, fils du cheïkh Chihâb eddîn Alcâzéroûny, supérieur de

l’ermitage de Calicut. Je n’appris aucune nouvelle concernant le ca-

cam. Durant p215 mon séjour à Caoulem, les envoyés du roi de la

Chine, qui nous avaient accompagnés et s’étaient embarqués dans une

des jonques précitées, entrèrent dans cette ville. Leur navire avait aus-

si été mis en pièces. Les marchands chinois les habillèrent, et ils s’en

retournèrent dans leur pays, où je les revis par la suite.

 

272 Le vol est un des cinq péchés capitaux du Malabar, après le meurtre d’un

brahmane et l’absorption de boissons alcoolisées.

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

Je voulais retourner, de Caoulem, près du sultan de Dihly, pour lui

faire connaître ce qui était arrivé au cadeau ; mais je craignis qu’il ne

cherchât des sujets de reproche dans ma conduite, et qu’il ne dît :

« Pourquoi t’es-tu séparé du présent ? » Je résolus donc d’aller retrou-

ver le sultan Djémâl eddîn Alhinaoury 273 et de rester près de lui jus-

qu’à ce que j’apprisse des nouvelles du cacam. Je retournai à Calicut,

et j’y trouvai des vaisseaux du sultan de l’Inde, sur lesquels il avait

expédié un émir arabe, nommé le seyîd Abou’l Haçan. Ce personnage

était un des 274 berdédârs , c’est-à-dire des principaux portiers. Le sul-

tan l’avait fait partir avec des sommes d’argent, afin qu’il s’en servît

pour enrôler autant d’Arabes qu’il pourrait, dans les territoires

d’Hormuz et d’Alkathîf 275 , car ce prince a de l’affection pour les

Arabes. J’allai trouver cet émir, et le vis se disposant à passer l’hiver à

Calicut, pour se rendre ensuite dans le pays des Arabes. Je tins conseil

avec lui touchant mon retour près du sultan de l’Inde ; mais il n’y

donna pas son assentiment. Je m’embarquai avec lui sur mer à Cali-

cut. On était alors à la fin de la saison propre à ces voyages maritimes.

Nous naviguions pendant la première moitié du jour, après quoi nous

jetions l’ancre jusqu’au lendemain. Nous rencontrâmes en chemin

quatre navires de guerre dont nous eûmes peur, mais qui ne nous cau-

sèrent aucun mal. p216

 

Nous arrivâmes à la ville de Hinaour 276 j’allai trouver le sultan et

le saluai. Il me logea dans une maison, où je n’avais aucun serviteur,

et il me pria de réciter avec lui les prières. J’étais, la plupart du temps,

assis dans sa mosquée, et je lisais complètement le Coran chaque jour.

Par la suite, je fis cette même lecture deux fois par jour ; je la com-

mençais, pour la première fois, après la prière de l’aurore, et la termi-

nais vers une heure après midi. Je renouvelais alors mes ablutions, et

recommençais la lecture, que j’achevais, pour la seconde fois, vers le

coucher du soleil. Je ne cessai d’agir ainsi durant trois mois, sur les-

 

273 Le sultan de Honavar (voir plus haut n. 86).

274 Perdeh-dar : chambellan.

275 Voir t. II, pp. 116 et 128.

276 Ibn Battûta a dû arriver à Honavar vers le milieu du mois d’avril 1342, afin

que le total de son séjour auprès de ce souverain puisse totaliser onze mois

comme il le dit plus haut p. 194.