A Vant Propos
Histoire de ce dernier cheïkh
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
c’était un saint. Je ne jouis de sa société que le court espace de temps
dont j’ai parlé.
Ce même jour, j’écrivis à mes compagnons, à Coûl, pour leur faire
part de mon salut ; ils m’amenèrent un cheval, m’apportèrent des vê-
tements et se réjouirent de ma présence. J’appris que la réponse du
sultan leur était parvenue ; qu’il avait envoyé, en remplacement de
Câfoûr, le martyr, un eunuque appelé Sunbul, le maître de la garde-
robe, et qu’il nous avait prescrit de poursuivre notre voyage. J’appris
aussi que mes camarades avaient écrit au prince ce qui m’était arrivé,
et qu’ils auguraient mal de notre ambassade, à cause de ce qui était
survenu dès son début à moi et à Câfoûr ; aussi voulaient-ils s’en re-
tourner. Lorsque je vis l’insistance du sultan à nous ordonner ce
voyage, je les pressai de l’accomplir, et ma résolution fut affermie. Ils
me répondirent : « Ne vois-tu pas ce qui est advenu au commence-
ment de cette expédition ? Le sultan t’excusera. Retournons donc près
de lui, ou bien attendons jusqu’à ce que sa réponse arrive. » Je leur
répliquai : « Il n’est pas possible d’attendre ; la réponse nous joindra
partout où nous serons. »
Nous partîmes donc de Coûl, et nous campâmes à Bordj Boû-
rah 160, où se trouve un bel ermitage, habité par un supérieur aussi
beau que vertueux, que l’on appelait Mohammed le Nu, parce qu’il ne
revêtait pas d’autre habillement qu’un pagne, descendant, à partir p163
de son nombril, jusqu’à terre ; le reste de son corps demeurait décou-
vert. Il avait été disciple du pieux et saint Mohammed Al’oriân le Nu,
lequel habitait le cimetière de Karâfah, au vieux Caire. (Que Dieu
nous fasse profiter de ses mérites !)
HISTOIRE DE CE DERNIER CHEÏKH
Il était au nombre des saints ; il persistait à garder le célibat, et por-
tait une tennoûrah, c’est-à-dire un pagne qui le couvrait depuis le
nombril jusqu’aux pieds. On raconte qu’après avoir fait la prière de la
nuit close il prenait tout ce qui restait dans l’ermitage de mets, ou
d’assaisonnements, ou d’eau, le distribuait aux malheureux, et jetait la
160 Le village de Birjpur, dans le district de Mainpuri, entre Aligarh et Kannaudj.
III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan
mèche de sa lampe ; de sorte qu’il se trouvait le lendemain sans
moyen d’existence assuré. Il avait coutume de servir à ses disciples, le
matin, du pain et des fèves. Les boulangers et les marchands de fèves
accouraient à son ermitage à l’envi les uns des autres ; il en acceptait
de quoi nourrir les pauvres, et disait à celui de qui il avait pris ces
provisions : « Assieds-toi. » Et cet homme recevait la première au-
mône, grande ou petite, qui était donné au cheïkh ce jour-là.
Voici un autre trait de ce cheïkh : lorsque Kâzân roi des Tatares,
arriva en Syrie avec ses troupes, et qu’il se fut emparé de Damas, à
l’exception de sa citadelle, Almélic Annâssir se mit en marche, afin de
le repousser, et une rencontre eut lieu entre les deux souverains, à
deux journées de distance de Damas, dans un endroit appelé Kach-
hal 161. Almélic Annâssir était alors très jeune, et n’était pas habitué
aux combats. Il avait près de lui le cheïkh Al’oriân, qui mit pied à
terre, et prit une p164 chaîne avec laquelle il mit des entraves aux pieds
du cheval du roi Nâssir, afin que celui-ci ne se retirât pas au moment
du combat, à cause de son jeune âge, ce qui aurait occasionné la dé-
faite des musulmans. Le roi Nâssir tint ferme, et les Tatares essuyè-
rent une honteuse déroute, dans laquelle beaucoup d’entre eux furent
tués, et beaucoup noyés par les eaux qu’on lâcha sur eux ; aussi, par la
suite, ce peuple ne renouvela pas ses tentatives contre les provinces
musulmanes. Le cheïkh Mohammed Al’oriân, disciple de celui dont il
a été question en dernier lieu, m’a rapporté que lui-même assista à ce
combat, étant alors très jeune.
Cependant, nous partîmes de Bordj Boûrah, et campâmes près de la
rivière appelée 162 Abi Siâh , l’Eau noire . Puis nous nous rendîmes à la
ville de Kinaoûdj 163, place grande et joliment construite, bien forti-
fiée. Les denrées y sont à bas prix et le sucre y est très abondant ; de là
on l’exporte à Dihly. La ville est entourée d’un grand mur, et nous en
avons déjà fait mention. Le cheïkh Mo’ïn eddîn Albâkharzy l’habitait,
161 Il s’agit de la bataille de Mardi al-Suffar, disputée le 20 avril 1303, entre Ku-
tlugh Shah, le général de l’Ilkhanide Ohazan Khan, et le sultan mameluk Ma-
lik Nasir. Maqrizi, dans son Histoire des sultans mamelouks, donne une rela-
tion détaillée de cette bataille, sans mentionner l’anecdote citée par Ibn Battû-
ta.
162 Kali Nadi, affluent droit du Gange.
163 Kannaudj, sur la rive droite du Gange, dans le district de Fatehgarh. Ibn Battû-
ta suit jusqu’ici une direction sud-est.