A Vant Propos

Jean-Marc Simonet · Chapitre 116 sur 166

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A Vant Propos

Détails sur cette princesse

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

DÉTAILS SUR CETTE PRINCESSE

 

Le second jour après notre arrivée au port de Caïloûcary, cette

princesse invita le 483 nâkhodhah , ou patron du navire, le carâny ou

secrétaire, les marchands, les chefs, le tendîl ou général des pié-

tons 484, et le sipâhsâlâr ou général des archers. C’était à l’occasion

du repas d’hospitalité qu’Ordoudjâ leur offrait, suivant son habitude.

Le patron du navire me pria d’y aller aussi en leur compagnie ; mais je

refusai, puisque ces peuples sont des infidèles, et qu’il n’est pas per-

mis de manger de leurs aliments. Quand les invités furent arrivés chez

la princesse, elle leur dit : « Y a-t-il quelqu’un des vôtres qui ne se soit

pas rendu ici ? » Le patron du navire lui répondit : « Il n’y a d’absent

qu’un seul homme, le 485 bakhchy , ou le juge, lequel ne mange pas de

vos p310 mets. » Ordoudjâ reprit : « Faites-le venir dans ce lieu, » Ses

gardes vinrent me trouver, et avec eux les compagnons du nâkhodhah,

qui me dirent : « Obéis à la princesse. »

 

Je me rendis près de celle-ci, et la trouvai assise sur son grand

siège, ou trône d’apparat ; devant elle, des femmes tenaient à la main

des registres qu’elles lui présentaient. Autour d’elle il y avait des

femmes âgées, ou duègnes, qui sont ses conseillères ; elles étaient as-

sises au-dessous du trône, sur des fauteuils de bois de sandal. Devant

la princesse étaient aussi placés les hommes. Le trône était tendu de

soie, surmonté de rideaux de soie, et fait en bois de sandal incrusté de

lames d’or. Dans la salle de l’audience, on voyait des estrades de bois

sculpté, sur lesquelles étaient beaucoup de vases d’or, grands et petits,

tels qu’amphores, cruches et bocaux. Le patron du navire m’a dit

qu’ils étaient remplis d’une boisson préparée avec du sucre mêlé

d’aromates ; que ces gens-là prennent après le repas ; que son odeur

 

483 Mot probablement persan il désigne encore au Bengale les secrétaires des ser-

vices publics (cranny).

484 Il faudrait plutôt lire chef des matelots, le mot tindail étant utilise en Inde en

ce sens.

485 Bakshi, à partir du sanscrit, bhikshu, était le nom donné par les Turcs et les

Mongols aux moines bouddhistes : « [...] ils sont encore appelés bacsi, c’est-à-

dire de telle religion ou ordre qu’on dirait frères prêcheurs ou mineurs ; et sont

si savants et experts en leur art magique et diabolique qu’ils font presque tout

ce qu’ils veulent » (Marco POLO).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

est aromatique, sa saveur douce ; qu’elle porte à la gaieté, rend

l’haleine agréable, active la digestion et excite au plaisir de l’amour.

 

Lorsque j’eus salué la princesse, elle me dit en langue turque :

Khochmîcen iakhchîmîcen, ce qui signifie : « Es-tu bien ? Comment te

portes-tu ? » Elle me fit asseoir près d’elle. Cette princesse savait bien

écrire l’arabe, et elle dit à un de ses domestiques : Daouâh oué betec

guétoûr, paroles dont le sens est : « Apporte l’encrier et le papier. » Il

les apporta, et la princesse écrivit : « Au nom de Dieu clément et mi-

séricordieux » ; puis elle me dit : « Qu’est-ce ceci ? » Je lui répondis :

Tangry nâm 486 , c’est-à-dire : « C’est le nom de Dieu . Elle reprit :

Khoch, ou, en d’autres termes : p311 « C’est bon. » Après cela, elle me

demanda de quel pays j’arrivais, et je lui dis que je venais de l’Inde.

La princesse dit alors : « Du pays du poivre ? » [le Malabar], et je ré-

pondis par l’affirmative. Elle m’interrogea beaucoup sur ce pays, sur

ses vicissitudes, et je satisfis à ses demandes. La princesse ajouta : « Il

faut absolument que je fasse la guerre à cette contrée, et que je m’en

empare pour moi ; car l’abondance de ses richesses et de ses troupes

me plaît. » Je lui dis : « Faites cela. » Cette princesse me fit donner

des vêtements ; la charge de deux éléphants en riz ; deux buffles fe-

melles ; dix brebis ; quatre livres de julep ou sirop ; quatre martha-

bân 487, ou grands vases de porcelaine, remplis de gingembre, de poi-

vre, citron et mangue ; le tout étant salé, et de ces choses qu’on pré-

pare pour servir aux voyages sur mer.

 

Le patron du navire m’a raconté qu’Ordoudjâ compte dans son ar-

mée des femmes libres, des filles esclaves et des captives, qui combat-

tent comme les hommes ; qu’elle sort avec les troupes, composées

d’hommes et de femmes, qu’elle fait des invasions dans les terres de

ses ennemis, qu’elle assiste aux combats, et qu’elle lutte contre les

braves. Il m’a dit aussi qu’une fois une bataille opiniâtre eut lieu entre

cette princesse et l’un de ses ennemis ; qu’un grand nombre des sol-

 

486 Tout en faisant la part de la légende, il faut rappeler qu’une inscription mu-

sulmane trouvée précisément à Phan-rang et remontant à 1039 atteste

l’ancienneté de la présence islamique dans la région.

487 Vases de Martaban en Birmanie : « Ils fabriquent en cet endroit des quantités

de grandes jarres en porcelaine très grandes, solides et belles. Elles sont endui-

tes d’un vernis noir et sont en grande estime auprès des musulmans qui leur

accordent une grande valeur et les exportent de cette localité contre des gran-

des quantités de benjoin » (BARBOSA).

III. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan

 

dats d’Ordoudjâ furent tués, et que toutes ses troupes étaient sur le

point de prendre la fuite ; qu’alors la princesse se lança en avant,

qu’elle traversa les rangs des guerriers, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée

au roi qu’elle combattait ; qu’elle le perça d’un coup mortel, qu’il en

mourut, et que ses troupes s’enfuirent ; qu’Ordoudjâ revint avec la tête

de son ennemi sur une lance, et que les parents de p312 celui-ci dégagè-

rent ou rachetèrent d’Ordoudjâ cette tête, au moyen de riches trésors ;

enfin que, lorsque la princesse retourna vers son père, il lui donna

cette ville de Caïloûcary, que son frère gouvernait avant elle. Je tiens

encore du même patron de navire que les fils des rois demandent à se

marier avec Ordoudjâ, et qu’elle répond : « Je n’épouserai que celui

qui combattra contre moi et me vaincra » ; mais qu’ils évitent de lutter

contre elle, par crainte du tort que cela leur ferait si elle l’emportait

sur eux.

 

Nous quittâmes le pays de Thaouâljcy, et après dix-sept jours de

trajet, pendant lesquels le vent fut toujours favorable, et notre marche

accélérée et heureuse, nous arrivâmes en Chine. C’est une vaste

contrée, abondante en toutes sortes de biens, en fruits, céréales, or et

argent ; aucun autre pays du monde ne peut rivaliser avec la Chine

sous ce rapport. Elle est traversée par le fleuve nommé Abi-haïâh,

mots qui signifient l’Eau de la vie. On l’appelle aussi le fleuve Sa-

rou 488, du même nom que celui qui se trouve dans l’Inde. Sa source

est sur des montagnes situées auprès de la ville de Khân-bâlik et

connues sous le nom de Coûhi-boûznah, ce qui veut dire la montagne

des Singes. Ce fleuve parcourt, au milieu de la Chine, l’espace de six

mois de marche, jusqu’à ce qu’il arrive à Sîn-assîn. Il est entouré par

des villages, par des champs cultivés, des vergers, des marchés, à la

manière du Nil de l’Égypte ; mais ici le pays est plus florissant, et sur

le fleuve il y a un grand nombre de roues hydrauliques. On trouve en

Chine beaucoup de sucre égal à celui de l’Égypte, et même meilleur ;

on trouve aussi les raisins et les prunes. Je pensais d’abord que la

prune nommée ’othmâny, et qui se trouve à Damas, n’avait pas sa pa-

reille ; mais je vis que j’étais dans p313 l’erreur, lorsque je connus la

 

488 Le fleuve Jaune. Il ne prend évidemment pas sa source près de Pékin (Khanba-

lik), mais dans la région de Tsinghai, au nord du Tibet, et ne se jette pas non

plus â la mer à Canton (Sin al-Sin : la Chine des Chines), mais dans le Shan-

tung au sud de Pékin.